lʼUE un colosse aux pieds dʼargile : La crise des subprimes nʼest pas terminée. Elle est devant nous

PAR RÉMI HUGUES.     

Depuis le lundi noir le projet récurrent de créer des eurobonds est revenu à l’agenda de nos dirigeants. Retour explicatif sur un passé récent. A dater d’avril 2018…    

Dʼaprès lʼINSEE, qui publie son estimation le vendredi 27 avril 2018, la croissance du PIB a nettement ralenti au premier trimestre, passant à 0,3 %, contre 0,7 % au trimestre précédent. Lʼéconomie française est donc en panne.

L’impératif Restaurer la confiance

En dépit de cela, pour les naïfs qui croient encore aux affabulations de la « grande presse » lʼaffaire est réglée. On nous lʼannonce depuis des années. La reprise est là, et bien là. Il sʼagit pour les ploutocrates, qui tiennent le système médiatique, de restaurer la confiance. Confiance dans lʼéconomie capitaliste. Confiance dans la monnaie (dollar, euro, etc.). Confiance dans les banques.

Une confiance qui sʼest considérablement étiolée durant lʼété 2007, faisant courir le risque dʼun bank run, cʼest-à-dire une ruée des clients vers leur banque pour mettre leurs avoirs à lʼabri, hors dʼun système financier en situation de faillite généralisée, pour ne pas dire à lʼagonie. Si chacun décide de récupérer son bien confié aux banques, cʼen est fini du système bancaire actuel. La conséquence inéluctable dʼune ruée vers les banques est lʼeffondrement total. Ce phénomène est celui que lʼoligarchie financière craint par-dessus tout. Cʼest pourquoi les « médiacrates » répètent que la croissance repart, que la récession nʼest plus quʼun lointain souvenir.

En dépit de la crise systémique – la manière pudique quʼont les technocrates de désigner cette faillite bancaire généralisée – de 2007, le monde de la finance semble de nouveau opérant. Les banques, sauvées par les fonds publics, seraient aujourdʼhui parfaitement fonctionnelles et solvables. Lʼeuro, que certains voyaient condamné en 2010, lorsquʼéclatèrent de gargantuesques bulles d’Espagne et de Grèce, ce qui provoqua une envolée des taux des obligations publiques des pays périphériques de la zone euro, serait sorti de cet état moribond. Ces pays périphériques, ou maillons faibles, se virent affublés du qualificatif de « porcs » par les gnomes de la City et Wall Street[1] ; « PIGS » étant lʼacronyme de Portugal, Irlande, Grèce et Espagne.

Emprunter à un taux prohibitif signifie pour un pays la ruine et le chaos, les Grecs en savent quelques chose. Or lʼeuro nʼest pas une option. Aux yeux de ceux qui lʼont créée, la monnaie unique européenne nʼest pas un phénomène réversible. Visiblement les eurocrates savent tirer des leçons de lʼhistoire : de la même manière que la sécession des « démocraties populaires » (République démocratique dʼAllemagne et Pologne en tête) précipita la dislocation de lʼensemble du monde soviétique, la fin de lʼeuro pourrait mécaniquement amener à la dissolution de lʼUnion européenne (UE). Les mêmes causes produiraient les mêmes effets : les dirigeants européens en sont persuadés.

Comme lʼa souligné lʼancien président de lʼOrganisation mondiale du commerce (OMC) Pascal Lamy, lʼUE est le « laboratoire de la gouvernance globale ». Envisager de mettre un terme à lʼexistence de lʼeuro est impossible pour la camarilla mondialiste car ce serait entraver lʼinexorable marche en avant du projet « cosmopolitique » dʼinspiration méphistophélique que lʼilluministe allemand Emmanuel Kant dessina dès le XVIII° siècle[2].

La politique du pire adoptée

Le pire des projets politiques implique la politique du pire. Cʼest celle qui fut adoptée par la Banque centrale européenne (BCE) suite à cette crise dite des subprimes. Une fuite en avant aux conséquences dévastatrices pour les populations les plus modestes, qui sont les premières à en payer le prix.

Dʼabord sous lʼimpulsion du Français Jean-Claude Trichet, à travers lʼachat à un niveau relativement raisonnable dʼobligations dʼÉtat pour enrayer lʼexplosion du niveau des taux. Mais surtout, dans un second temps, sous la présidence de Marion Draghi, la BCE a octroyé des prêts à taux zéro aux banques les plus fragiles, en échange de quoi elles sʼengageaient tacitement à acheter de la dette publique, et ce dans le but de rassurer les marchés. Puis Mario Draghi se dispensa de tout intermédiaire. Outrepassant les prérogatives de la BCE qui ont été déterminées par les traités, il déclencha à partir de mars 2015 une formidable opération de piraterie. La BCE, par lʼintermédiaire des banques centrales nationales, se mit à acheter elle-même une quantité massive de dette publique. Pour ne pas effrayer le bon peuple, qui de toute façon nʼest guère compétent en matière dʼéconomie, cette entreprise de brigandage à grande échelle, dénoncée par Pierre Jovanovic dans son dernier livre Hitler et la revanche de la planche à billet[3], prit le nom dʼassouplissement monétaire ou quantitatif, traduction française de « quantitative easing ». Il nʼy a pas plus trompeur que le langage technocratique.

Résultat, en septembre 2018 le système des banques centrales des pays de la zone euro détiendra le cinquième de lʼensemble des créances des États de la zone euro, soit une montagne de dettes achetée avec rien dʼautre que des morceaux de papier nʼayant aucune valeur intrinsèque. Cʼest deux fois plus que le montant de bons du Trésor possédé par la Réserve fédérale américaine (FED).

Les économistes de la BCE sont conscients que prolonger ad vitam æternam cette politique de gribouille est périlleux.

Retour des brouettes de marks de la république de Weimar ?

Il savent quʼil faut la cesser derechef, car elle génère de lʼhyperinflation, ce qui entraîne de gigantesques déséquilibres tels que la formation de bulles spéculatives qui peuvent à tout moment exploser, comme en atteste le cas du bitcoin, dont la valeur a substantiellement chuté en décembre 2017[4].

Ils ont en mémoire les brouettes de marks que les Allemands poussaient pour aller faire leurs courses au moment de la république de Weimar, et lʼarrivée au pouvoir dʼAdolf Hitler qui sʼensuivit. Et par conséquent sʼarrachent les cheveux pour trouver une alternative à cette création de monnaie qui ne sʼappuie sur aucune production de valeur réelle.

La solution qui paraît la plus simple consisterait à imiter les Américains : instituer des bons européens, ou « eurobonds », cʼest-à-dire des obligations directement émises par la BCE, touchant lʼensemble des pays membres de la zone euro, quand aujourdʼhui il est à la charge de chaque État de souscrire des titres de créance auprès des marchés. Néanmoins lʼAllemagne refuse catégoriquement cette piste. Car si un pays de lʼ « eurozone » venait à faillir, elle serait en première ligne pour mettre la main au portefeuille. Signifié autrement, quand on lui parle de mutualisation des risques, Angela Merkel répond « nein ! ».

En mal dʼidées, les experts de la BCE qui sont chargés de résoudre cette quadrature du cercle, réunis au sein du Comité européen des risques systémiques (CESR), nʼont pas trouvé mieux que de sortir de leur chapeau lʼinstrument financier qui fut précisément à la source de la crise dont on ne sʼest pas encore dépêtré. Ils proposent la vente de 1 500 milliards de SBBS (dire « esbies »).    Les « sovereign bond-backed securities » sont des titres de créance qui, au moyen dʼun mécanisme ultra-complexe de répartition des risques, nʼimpliquerait pas de mutualisation des pertes. Cʼest de la dette titrisée, qui comme les actions peut indéfiniment changer de propriétaire et voir sa valeur varier, au gré de lʼhumeur des marchés. Ce qui augure autant le meilleure que le pire : en cas de crise de confiance vis-à-vis de ces titres qui ont vocation à être disséminés dans les fonds dʼinvestissement et les banques du monde entier, se produirait une nouvelle panique généralisée, une nouvelle faillite systémique. Il suffirait quʼun État subisse une situation de banqueroute pour que lʼensemble des titres SBBS soient dépréciés. Au lieu de favoriser la stabilité, la dispersion des risques lʼaccroît : telle est la leçon que lʼon peut tirer de la crise des subprimes.

À partir du moment où les ménages américains, étranglés par la hausse des taux dʼintérêt, nʼétaient plus en mesure de rembourser lʼachat à crédit de leur maison dont le prix subissait en outre une tendance baissière, ces titres ont perdu le quart de leur valeur, précipitant les marchés dans le marasme apocalyptique que lʼon sait[5]. Preuve que les membres du CESR sont parfaitement conscients de cela, ils préconisent à la fin de leur rapport que le lancement des SBBS soit accompagné dʼun changement des règles prudentielles. Ils suggèrent de renforcer les garde-fous pour contenir les risques, potentiellement élevés.

Des verrous solides posés sur lʼédifice européen ?

Aux impératifs économiques évoqués ci-dessus sʼajoute, pour expliquer lʼinvention des « esbies », une raison purement politique.

LʼAutorité des marchés financiers (AMF) est une autorité indépendante qui fait office de « gendarme de la bourse ». Sa mission est notamment de débusquer les délits dʼinitiés, ces gains importants obtenus grâce à une situation dʼasymétrie dʼinformation. Un ancien membre du collège de cette institution, Jean-Michel Naulot, précise que lʼinvention des SBBS est également le résultat de la volonté dʼaccomplir « un but politique caché : rendre lʼeuro irréversible en créant ce nœud gordien de la dette publique, alors que des marchés fragmentés laissent toutes les hypothèses ouvertes »[6]. Dit autrement, il sʼagit de créer une interdépendance totale entre les États de la zone euro, empêchant de fait le départ de lʼun dʼeux. Faire du SBBS, en somme, le garant de la pérennité de lʼeuro, nouvelle version du veau dʼor quʼidolâtrent les élites qui nous gouvernent. 

Depuis la victoire du Brexit, durant lʼété 2016, les « europloutocrates » sont obligés de reconnaître en privé que sʼils étaient consultés par le voie des urnes, beaucoup de peuples choisiraient de quitter lʼUE, cette « Union soviétique de lʼOuest ». Ceux-ci ont ainsi pour tâche de poser des verrous solides sur lʼédifice européen afin quʼil soit définitivement transformé en une « prison des peuples ». Jusquʼà ce que la réalité économique les rattrape, qui sans doute un jour fera imploser lʼUE comme lʼURSS sʼest effondrée dʼelle-même : les verrous quʼils entendent fixer pour empêcher les nations de fuir lʼUE sont faits dʼune matière instable, pour ne pas dire explosive. Personne nʼaura à casser ces verrous, ils se fractureront dʼeux-mêmes du fait dʼun retournement de conjoncture qui ne manquera pas dʼarriver.

La Commission européenne soutient le lancement des SBBS, et va jusquʼà affirmer avec une audace sans pareil que cet instrument financier est « sans risque ». Nʼallez pas croire que ces gens-là sont incompétents. Seulement ils ont une marge de manœuvre très réduite. Avec un roi et deux pions face à un roi, une reine et une tour, vous nʼavez aucune chance de remporter la partie, même si vous êtes un grand champion dʼéchecs. Cʼest plus ou moins ce à quoi ils sont confrontés. Leur liberté étant limitée, les leaders européens sont contraints par la nécessité à prendre des actes irresponsables. Ils ont connaissance du danger et naviguent à vue, préférant le court-terme et espérant que le moment dʼeffroi quʼils essayent de retarder adviendra le plus tard possible, quand ils ne seront plus aux responsabilités. Au fond leur logique, cʼest après nous le déluge.

Un colosse aux pieds dʼargile

Plus que jamais lʼUE est un colosse aux pieds dʼargile. Ne nous laissons pas duper par certaines analyses qui voient avant tout la défaite cuisante de Marine Le Pen en 2017 comme la preuve que les Français sont attachés à lʼUE et à lʼeuro. Et qui en tirent les conséquences en adoptant un plaidoyer favorable à un ralliement des nationaux à lʼeuropéisme. Quand cette Union économique et monétaire (UEM) totalement bancale subira de violentes secousses qui révéleront sa fragilité quʼocculte lʼactuelle politique dʼassouplissement monétaire à laquelle il sera instamment mis un terme, les Français sʼen détourneront, comme ils délaissent les personnalités politiques qui doivent leur ascension à leur nom plutôt quʼà leur talent. 


[1]Par reprendre lʼexpression « gnomes de Zurich » utilisée par Jean Lecerf pour désigner les spéculateurs dans son livre Lʼor et les monnaies. Histoire dʼune crise, Paris, Gallimard, 1969, p. 81.
[2]Dans le texte paru en 1784 Idée dʼune histoire universelle dʼun point de vue cosmopolitique.
[3]Paris, Le Jardin des Livres, 2017.
[4]La bonne santé des bourses européennes est lʼun des effets les plus visibles de cette politique. Si les indices boursiers battent des records, cʼest parce quʼils sont gonflés artificiellement par ces mesures dʼassouplissement monétaire.
[5]Cf. les ouvrages de Pierre Jovanovic 777 et 666, publiés respectivement en 2009 et en 2014 par les éditions Le Jardin des Livres.
[6]Jean-Michel Naulot, « Bientôt des subprimes en zone euro ? », Le Monde, 14 février 2018.

À lire de Rémi Hugues Mai 68 contre lui-même …

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© JSF – Peut être repris à condition de citer la source

3 commentaires pour “lʼUE un colosse aux pieds dʼargile : La crise des subprimes nʼest pas terminée. Elle est devant nous

  1. On croit volontiers l’auteur, on est même sûr qu’il a raison sur de nombreux points Mais « les Français s’en détourneront » ne passe pas. N’est-ce pas déjà fait ? Sans le moindre résultat. Comment croit-il qu’une conviction collective , qu’une décision , qu’un mouvement majoritaire puisse naître chez un peuple aussi inconséquent, tenu par une camarilla aussi habile, puissante et déterminée. La « réinformation » ne touche qu’une frange réduite et fracturée de l’électorat. Une preuve: les minuscules votes recueillis par Asselineau et son UPR, malgré ses louables efforts pédagogiques. Non, malheureusement, comme en d’autres occasions, c’est la secousse venue de l’extérieur qui nous réveillera.

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