
Le célèbre opérateur ferme son centre durant quinze jours pour préserver la sécurité de ses 1 200 salariés. À Paris, BNP Paribas compte quitter un quartier lui aussi gangrené par la drogue.
Mathilde Ceilles – Angélique Négroni
Le Figaro de ce jour.
C’est là un récit, un compte-rendu très factuel d’une réalité effarante et, pour beaucoup, terrifiante. Par-delà les grandes idées des uns et des autres, les commentaires, les analyses, les décryptages, les jeux intellectuels, spéculatifs ou politiciens, il y a tout simplement le réel, le quotidien, la vie ! Il faut lire ces lignes qui en donnent une description lourde de perspectives et de conséquences. Elles ont – nos lecteurs anciens s’en souviendront – un parfum de fin de cycle, d’effondrement, de l’impossibilité de durer pour un Régime – De Gaulle disait un Système – qui, frappé d’épuisement, miné par sa propre décomposition, n’assure plus le minimum d’exigences de la société à lui confiée et qui finit par défaillir, déclarer forfait, s’en remettre à d’autres, comme la IIIe en 1940 et la IVe en 1958. En faudra-t-il une VIe ? Mais toutes les combinaisons institutionnelles possibles n’ont-elles pas été déjà utilisées ? Dans les situations d’un tel degré de chaos, les Français retrouvent vite l’envie de l’ordre, de la sécurité, de la vie ordinaire. Ils aspirent à un retour de l’Autorité… Alors se produisent en France, parce qu’elle n’est pas une société bananière, des coups d’Etat semi-légaux… Ainsi allons-nous, comme on disait autrefois, de Démos à César. Sans retrouver un ordre vrai. Non pas statique ou oppressif. Un ordre organique. Depuis 1789, nous ne l’avons plus retrouvé. JSF
Du jamais vu. Le narcotrafic contraint l’un des plus importants opérateurs de télécommunication dans le monde à fermer son principal site à Marseille. Depuis ce vendredi, le centre opérationnel d’Orange, situé dans le 3e arrondissement de la ville, dans le quartier de Saint-Mauront, va rester fermé jusqu’au 15 décembre, car ses 1 200 salariés sont en danger. La direction a pris cette décision « en raison », dit-elle, « d’événements répétés sur la voie publique ces derniers jours et suite à une montée des tensions dans le quartier ».
La journée de jeudi a marqué un point de bascule. Une fusillade a éclaté sous les fenêtres de ce centre, situé au 93, rue Félix-Pyat, qui fait face à une cité du même nom, réputée pour être le lieu de tous les trafics. « Dans les bureaux, on a entendu les tirs. Le personnel était terrorisé », décrit Jérôme Bissey, délégué syndical CFDT Orange Grand Sud Est. Pour lui, cet événement était presque prévisible. « Cela fait des semaines que l’on tire la sonnette d’alarme sur l’insécurité qui frappe ce secteur où, déjà en octobre dernier, une fusillade avait éclaté », souligne-t-il en évoquant des « règlements de comptes, des bagarres, des trafics de drogue ».
La situation a atteint un tel niveau que la direction régionale d’Orange a été contrainte ces dernières semaines, et à plusieurs reprises, de maintenir ses équipes confinées dans les bureaux, comme mardi dernier. « Vers 12 heures, on a eu interdiction de sortir durant une demi-heure car, dehors, c’était trop dangereux. Une bagarre avait éclaté entre bandes rivales dans la rue », se désespère Régis*, un employé de longue date du centre, qui, depuis plusieurs semaines, vit sous protection. Sept agents de sécurité ont été déployés autour des bureaux, l’un d’eux étant chargé de sécuriser le trajet entre la sortie du métro et l’entrée du site.
Cette montée en gamme des mesures de sécurité, qui va désormais jusqu’à la fermeture temporaire des locaux, est proportionnelle à la montée de l’insécurité qui sévit dans ce quartier. « Orange est pourtant à une cinquantaine de mètres du commissariat ! », fait remarquer Régis, en décrivant le quotidien des employés. « Dès qu’on sort du métro, on nous assaille pour nous proposer de la drogue, des cigarettes de contrebande. On assiste à des combats de pitbulls organisés par les dealers », dit-il. Le décor va avec : sur le mur d’entrée du métro, un graffiti de couleur noire souhaite la bienvenue au futur client de « Félix », et rappelle les horaires exceptionnels de ce point de deal ouvert « 24 heures sur 24 ». Sur les grilles du site d’Orange, des flèches ont été dessinées pour indiquer au futur consommateur la direction à prendre pour se ravitailler en stupéfiants. « On a retrouvé une cartouche de kalachnikov dans le parking du centre », déplore Laurent Bedrossian, délégué syndical CFE CGC chez Orange. Face à cette situation, les employés tentent de se protéger comme ils peuvent. « Ils sortent en groupe mais, en hiver, quand la nuit tombe plus vite, l’inquiétude monte d’un cran. Certains ont la peur au ventre », dit Régis en se demandant quel dispositif de sécurité supplémentaire va être annoncé lors de la réouverture du site. Pour lui, il n’y a qu’une seule mesure à prendre : fermer définitivement le site. Après les petits commerces rackettés qui finissent par tirer le rideau, les grands groupes vont-ils aussi finir par mettre la clé sous la porte ?
À Paris, s’il assure que l’insécurité n’est pas la raison de son projet de déménagement, le groupe BNP Paribas, installé dans le nord-est de la capitale – 19e arrondissement -, devrait bel et bien quitter ce quartier gangrené par la drogue. Dans son communiqué, le leader européen bancaire ne dit pas un mot sur l’insécurité que subit son personnel. «La réflexion menée par BNP Paribas sur l’évolution de son parc immobilier en Île-de-France conduit le groupe à privilégier des immeubles dont il est propriétaire », peut-on lire pour justifier ce projet de départ. Pourtant, depuis des mois, le groupe, tout comme d’autres entreprises installées dans le quartier Rosa-Parks, fait appel à des agents de sécurité pour escorter les salariés du métro jusqu’à leur bureau. Pour les habitants, les raisons de ce futur départ ne font aucun doute. « BNP Paribas fuit le quartier ! », assure Claire, une riveraine. Ce quartier, situé entre la porte d’Aubervilliers et la porte de la Villette, s’enfonce de plus en plus dans l’insécurité liée à la consommation de drogue. Depuis plusieurs années, ces rues, qui jouxtent le département de la Seine-Saint-Denis, sont devenues le lieu de rendez-vous des crackeux, ceux qui inhalent ce dérivé très addictif de la cocaïne aux effets dévastateurs. « Il y a quinze jours, l’un d’eux a tenté d’étrangler une mère de famille. Elle a été sauvée de justesse par un cycliste », rapporte Claire, qui assiste aux fermetures successives des commerces. Faute de repreneurs, les vitrines restent vides. « Leroy Merlin vient d’annoncer son départ », déplore Claire. Un coup dur supplémentaire pour la vie du quartier.
À ce jour, d’autres grands noms demeurent dans ce nord-est de la capitale, comme Chanel, qui y a implanté la manufacture de la mode, ou encore Veolia, qui a pris place juste à côté, à Aubervilliers. Mais « jusqu’à quand vont-ils rester ? », s’interroge Claire, désespérée de voir les familles trembler pour leurs enfants. Vendredi en fin d’après-midi, parents d’élèves et habitants se sont une fois de plus mobilisés pour dénoncer les trafics qui minent ce quartier. o ■
* Le prénom a été modifié.













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