
Par Yves-Marie Sévillia.
Au fil des ans, le Mercosur avance à pas feutrés, dans le dos de tous. Mais la crise agricole qui éclate en janvier 2024 vient secouer le processus enclenché. Les convois de tracteurs bloquent la France, rallient Paris et assiègent Rungis.
L’idéologie du libre-échange est dans l’ADN d’Emmanuel Macron est-il rappelé dans cet article. Et l’actuelle faiblesse – extrême faiblesse – de son pouvoir, à quoi s’ajoute l’état des finances françaises, exigerait, pour faire front à l’avancée du Mercosur et à la détermination de la plupart de nos partenaires, une forme de résistance, de conviction, une froide obstination de type gaullien dont l’actuel locataire de l’Elysée est sans nul doute bien incapable. Attendons la suite qui n’a guère de chances d’être bonne pour la France ! Cet article est paru dans BV le 15 décembre. ![]()

Depuis le début de sa présidence, au sujet de l’accord entre l’Union européenne et les pays du Mercosur, Emmanuel Macron n’a fait que souffler le chaud et le froid. Ses prises de position publiques ont évolué au gré de ses interlocuteurs et de la conjoncture. Des convictions malmenées telles un ballot sur une mer agitée.
En janvier 2018, le président de la République s’exprime favorablement vis-à-vis d’un accord « important ». « Nous devons trouver des solutions ensemble » déclare-t-il optimiste. « Est-ce que vous pensez que les difficultés de la filière bœuf, depuis des années, sont liées à l’accord Mercosur qui n’est même pas signé ? » interroge en février 2018 Emmanuel Macron qui dénonce une « hypocrisie », et s’enthousiasme d’un projet de traité commercial « bon pour de nombreuses filières agricoles » et « pour l’économie française ». Fraichement élu, le nouveau locataire de l’Elysée sermonne le monde agricole avec un ton dont les Français ont, depuis, pris l’habitude. Gesticulant et tapant d’un poing volontaire sur son pupitre, il l’assure : « On va se retrousser les manches ensemble et je vous promets que j’y prendrai ma part ». Huit années plus tard, le fiasco est à la mesure de l’ambition présidentielle affichée.
Oui-Non
Six mois plus tard, premier revirement. « On ne peut pas demander aux agriculteurs et travailleurs français de changer leurs habitudes de production pour mener la transition écologique, puis signer des accords commerciaux avec des pays qui ne font pas de même », déclare le président de la République à l’automne, assurant désirer « des accords équilibrés. »
En juin 2019, nouvel enthousiasme lorsqu’il évoque un accord Mercosur « bon à ce stade », mettant en garde contre les réflexes « néoprotectionnistes ». Un optimisme rapidement douché, deux mois plus tard, sur fond d’opposition au dirigeant brésilien, Jair Bolsonaro. Le chef d’État français se dresse soudainement contre un accord « pas acceptable dans sa forme actuelle ». La crise des incendies qui font rage en forêt amazonienne met en lumière les différends qui l’opposent à son homologue conservateur brésilien.
Au fil des ans, le Mercosur avance à pas feutrés, dans le dos de tous. Mais la crise agricole qui éclate en janvier 2024 vient secouer le processus enclenché. Les convois de tracteurs bloquent la France, rallient Paris et assiègent Rungis. Dans ce climat de haute tension, Emmanuel Macron joue l’apaisement au salon de l’Agriculture et hausse le ton contre le Mercosur. « C’est un mauvais texte, tel qu’il a été signé, et donc on fera tout pour qu’il ne suive pas son chemin, pour protéger cette souveraineté alimentaire française et européenne. » Six mois plus tard, le président de la République réitère son opposition, « nous ne renoncerons pas à notre souveraineté alimentaire déclare-t-il en novembre en Argentine. La France ne soutiendra pas l’accord UE-Mercosur dans sa version actuelle. »
Non-Oui
Un an plus tard, jeudi 6 novembre 2025, en marge de la COP30, se déroulant au Brésil, Emmanuel Macron se dit « plutôt positif », quant à la possibilité de parvenir à un accord commercial avec le Mercosur estimant que le contenu du traité a évolué dans le bon sens, tout en restant « vigilant ». « Je défends aussi les intérêts de la France » déclare le chef de l’État qui recule quelques jours plus tard, face aux levées de boucliers. La FNSEA dénonce en effet un « reniement total » et « une rupture avec l’agriculture française ».
« Le président a été extrêmement clair », rapporte le 12 novembre la ministre française de l’Agriculture, Annie Genevard, après une réunion. « La France ne peut approuver à ce stade le projet d’accord avec les pays du Mercosur car ce projet d’accord ne protège pas les intérêts des agriculteurs. »
En cette fin d’année, la gestion de la dermatose nodulaire et les abattages de troupeaux ont mis le feu aux poudres. Le monde agricole se soulève à nouveau. Acculé, Emmanuel Macron s’est exprimé à travers son entourage. « Les exigences françaises n’ont pas été remplies. Aussi, en relais de la position du gouvernement, il a demandé à la présidente de la Commission un report de l’examen de l’accord », a affirmé dimanche 14 décembre l’état-major du président de la République. L’urgence est en effet absolue puisque le 20 décembre est prévu un sommet du Mercosur où l’accord doit être signé. Voilà désormais que la France demande le report de ces échéances.
Une opposition désespérée, confuse et incohérente qui ressemble à un mauvais feu de paille, humide de surcroît. Un comportement et une inaction dénoncés par toute la classe politique. Ce lundi 15 décembre, Bruno Retailleau appelle Emmanuel Macron à « sortir de l’ambiguïté ». Marion Maréchal exige « le gel de la contribution française au budget de l’UE en cas de passage en force au Conseil ». Gilles Pennelle, député RN au Parlement européen, confiait il y a quelques jours sa colère vis-à-vis d’un chef de l’État qu’il accuse de n’avoir jamais pris aucun moyen pour s’opposer véritablement au Mercosur. « Monsieur Macron, dans la réalité, veut le Mercosur affirmait-il, un tel accord de libre-échange est dans son ADN ». o ■ o YVES-MARIE SÉVILLIA
Yves-Marie Sévillia
Journaliste chez Boulevard Voltaire













