
Puisque la France, par sa géographie, par son histoire et par sa culture, est essentiellement européenne ; parce qu’elle est aussi en grande partie méditerranéenne ; en raison même des origines de sa civilisation et de sa religion ; parce qu’elle a exercé en Algérie une colonisation de cent trente ans, qui s’est achevée dans les conditions dramatiques que l’on sait et qui se prolonge encore dans un contexte conflictuel, chargé de bien des risques, tout ce qui touche à ce pays a naturellement, pour nous autres Français, une résonance et une importance toutes particulières.
Par Pierre Vermeren.

Cet hommage est paru dans Le Figaro du 2 janvier. Nous n’y ajouterons pas de commentaire superflu. Sauf qu’on croyait, dans la seconde moitié du siècle dernier, à l’effacement inéluctable du sentiment identitaire et religieux du cœur des sociétés humaines, peuples et nations. Cette opinion, faite de l’orgueil moderniste et d’un certain degré de sottise, a sous nos yeux le sort que l’on sait. Et cet article de haute volée, comme généralement ceux de Pierre Vermeren, nous en donne une illustration inquiétante et proche. La partie historique parlera à ceux, les plus anciens, qui ont vécu la période. Elle débouche d’assez noires perspectives pour les décennies à venir. À la charge des générations montantes. JSF
HOMMAGE – Doctrinaire socialiste de la révolution algérienne, membre du FLN puis historien, Mohammed Harbi est décédé le 1er janvier 2026. Pierre Vermeren* retrace son parcours et rend hommage à l’«historien le plus brillant et le plus implacable de l’Algérie indépendante».
*Normalien et agrégé d’histoire, spécialiste du Maghreb, Pierre Vermeren est l’auteur de nombreux ouvrages salués par la critique. Il a notamment publié Dissidents du Maghreb. Depuis les indépendances (Belin, 2018), Déni français. Notre histoire secrète des relations franco-arabes (Albin Michel, 2019) et Histoire de l’Algérie contemporaine (Nouveau Monde Éditions, 2022).

Mohammed Harbi vient de s’éteindre à Paris à 92 ans ce 1er janvier 2026. Clin d’œil aux années soixante dont il fut un acteur discret, il est mort quelque jour après Brigitte Bardot, d’un an sa cadette. Il partageait fortuitement avec elle une élégance, une joie de vivre et une gentillesse qui distinguaient les enfants bien nés et bien éduqués de cette génération, toutes choses s’étant peu ou prou volatilisées.
Pour le dire directement, Mohammed Harbi fut le doctrinaire socialiste de la révolution algérienne (passant du MTLD au FLN), aux côtés des patrons du GPRA (Krim Belkacem et M. Benkhedda), avant de devenir conseiller politique du président Ben Bella (1962-1965). Proscrit au lendemain du coup d’État de Boumediene, emprisonné et torturé, il s’enfuit au bout de 8 ans des geôles d’Alger (1973). Commence alors sa troisième vie d’universitaire en France, en tant que politologue (1975-1989), qui l’érige en historien le plus brillant et le plus implacable de l’Algérie indépendante, de la construction du nationalisme à l’invention du parti-État, du « populisme révolutionnaire » jusqu’à l’inexorable montée de l’islam politique. Pour qui veut comprendre l’Algérie d’aujourd’hui telle qu’elle a été fondée et s’est perpétuée, sa société, ses élites et leurs idéologies, son rapport à la violence et au messianisme, les ouvrages lucides et si bien écrits d’Harbi demeurent indispensables.
L’histoire de Mohamed Harbi est franco-algérienne. Né dans l’est de l’Algérie, il commence ses études à Philippeville (Skikda) avant de rejoindre après-guerre le Collège Sainte-Barbe au Quartier latin, où il demeure pour ses études supérieures. Il incarne cette « dépersonnalisation » identitaire qui a rendu fous les durs du mouvement national. Car il n’y a pas plus Français ni intellectuel parisien de son époque que ce jeune homme venu d’Algérie, formé par les meilleurs professeurs et militants de Paris. Sa conscience nationale n’est pas le produit de l’islam qu’il a mis à distance, mais d’une révolte contre l’injustice politique faite aux siens : pour cet « assimilé », le temps de la révolte, inéluctable, a sonné contre le colonialisme. Elle sera révolution du fait de sa formation marxiste. Mais pour l’avoir fréquenté et rencontré durant le dernier tiers de sa vie, nul esprit de revanche, nulle passion mauvaise, mais une irrépressible envie de comprendre pourquoi tout cela avait si mal tourné.
L’idéologue de la révolution opère en dix ans une conversion intellectuelle qui forge son destin mais aussi le respect.
En 2001, dans Une vie debout, mémoires politiques (1945-1962) (La Découverte), Harbi relate son existence politique. Il est militant du MTLD (Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques, ndlr), ce parti révolutionnaire fondé par Messali Hadj, le créateur du nationalisme algérien, qui refuse le passage à la violence voulu par la jeune garde. Le parti éclate : le FLN proclame la guerre à la France le 1er novembre 1954, et Messali fonde le MNA (Mouvement National Algérien). Harbi choisit d’emblée le FLN, dont il devient membre dirigeant de la Fédération de France jusqu’en 1958.
À Paris, il voit de près les enjeux de la guerre entre le vieux Messali et la génération du feu, la sienne : la querelle est affaire de vision politique, de rapport à la violence et à l’exercice du pouvoir. Harbi se dit démocrate hostile à la violence, constamment, mais partout elle éclate à l’initiative d’une base déchaînée. Ses adversaires surent le lui reprocher. Proche des milieux trotskystes, Harbi est la courroie de liaison entre les pablistes (la IVe Internationale) présents autour de Messali, et la direction du FLN. Le MNA n’en subit pas moins l’extrême violence du FLN décidé à l’éradiquer pour capter la manne financière de l’immigration.
En 1958, M. Harbi, l’un des intellectuels les mieux formés de la direction du FLN et le plus lié à la gauche marxiste parisienne, devient conseiller de Krim Belkacem. L’ancien chef de la wilaya de Kabylie, au cœur de la guerre, a joué un rôle essentiel dans la naissance des institutions de la révolution en 1956 en Algérie, puis à Tunis et au Caire après 1958. Vice-Président du GPRA (Gouvernement provisoire de la République Algérienne) et ministre des Armées, il est le patron de Boumediene commandant de l’ouest, puis chef l’État-major général en 1959. Boumediene n’a de cesse d’imposer sa direction sur la révolution et de faire fi du GPRA, mais il doit ronger son frein, n’ayant ni le prestige ni l’autorité de son ministre.
Harbi a mis sa redoutable formation intellectuelle et politique au service de l’énigme algérienne qu’il a dévoilée et explicitée.
Harbi devient ambassadeur du GPRA chez Sékou Touré, puis secrétaire général du Ministère des affaires étrangères, et membre de la délégation du GPRA lors des premières négociations avec la France. Puis il rédige la plate-forme de Tripoli en juin 1962, le Programme de gouvernement du Front de Libération Nationale adopté par le CNRA, dont il est le rédacteur en chef. Alors que la révolution a déjà pris sur le terrain un tournant nettement fondamentaliste islamique, Harbi impose une ligne marxiste, qui à défaut d’être laïque, érige en primauté la « transformation radicale de la société, dans le sens d’une révolution économique et sociale. » Le pabliste imprégné de titisme convoque l’option collectiviste et autogestionnaire. Ce sera la ligne de Ben Bella pendant trois ans. L’homme choisi par Boumediene assume ce socialisme et cette option révolutionnaire internationaliste que l’armée regarde de plus en plus comme un legs encombrant.
Nous attendons avec impatience le tome deux des mémoires d’Harbi pour connaître son appréciation de cette brève transition, très en décalage avec un corps social algérien prolétaire et paysan qui pousse en faveur d’un retour pur et simple à un islam national et identitaire. En juin 1965, Boumediene « redresse » la révolution à son profit, chasse l’option démocratique et allège l’option socialiste. Pour Harbi vient le temps de la prison.
L’idéologue de la révolution opère en dix ans une conversion intellectuelle qui forge son destin mais aussi le respect. Parmi une douzaine d’ouvrages, il signe une trilogie qui analyse de manière implacable la dérive populiste et dictatoriale du régime algérien né de la guerre. Cette guerre qui par sa violence extrême a décimé les élites, détruit la civilité et ouvert l’espace à un messianisme identitaire qui a étouffé les options démocratiques et pluralistes. Dans Aux origines du FLN (1975), il dévoile en historien l’archéologie du nationalisme radical longuement incarné et forgé par Messali Hadj (1926-1954). Dans Le FLN, mirage et réalité (1980), il relate l’histoire de la guerre d’indépendance du côté algérien, ou comment la guerre a écrasé l’option politique du messalisme, pour forger un appareil politico-militaire de combat abreuvé de messianisme, et non plus de la raison délibérante. Enfin, après la chute du socialisme réel, alors qu’il vient d’être autorisé à rentrer en Algérie en 1991, et que ses livres commencent à être diffusés en Algérie, il publie L’Algérie et son destin. Croyants ou citoyens (1993). Dans un essai politique lumineux, il présente le terreau idéologique, social et politique qui allait à nouveau, dix ans durant, transformer l’Algérie en champ de bataille au nom d’une vision du monde : l’État défendu par l’armée vs l’islam des djihadistes. Le patron du HCE, le général Khaled Nezzar avait prévenu, c’est « la citoyenneté ou le cercueil ».
Harbi a mis sa redoutable formation intellectuelle et politique au service de l’énigme algérienne qu’il a dévoilée et explicitée. Depuis Paris, du printemps arabe de 2011 au Hirak de 2019, il a jusqu’au bout soutenu l’option démocratique qu’il appelait de ses vœux. Mais il avait prévenu : « Si, par-delà les appartenances différentes, on veut que les droits humains et la démocratie soient accessibles à tous, il faut commencer par prendre ses distances à l’égard de toute rétraction identitaire » (2008). On en est hélas encore loin. o ■ o PIERRE VERMEREN












