Cette analyse – signée Claire Gatinois et Benjamin Quénelle – est parue hier dans Le Monde, dont elle reflète la ligne et le ton. On la lira comme telle, avec intérêt et, bien sûr, circonspection. Sujet aux facettes contrastées, propice aux contradictions et aux retournements – dont Emmanuel Macron a donné le spectacle – mais aussi aux prises de position sans réserves ni nuances. JSF y reviendra.

La capture du président Nicolas Maduro par les Etats-Unis affaiblit les alliés de l’Ukraine, qui se veulent les défenseurs de la démocratie et du droit international. Mais c’est aussi un revers géopolitique pour Moscou, qui perd un partenaire de premier plan et voit ses revenus pétroliers menacés.
Volodymyr Zelensky n’a pu réprimer un sourire, de dépit, sans doute. Quelques heures après l’annonce, samedi 3 janvier, de l’opération militaire spectaculaire menée par les Etats-Unis pour capturer le président vénézuélien, Nicolas Maduro, accusé de narcotrafic, le dirigeant ukrainien s’est pris à rêver. « S’il est possible de traiter avec des dictateurs de cette façon, aussi facilement, alors les Etats-Unis d’Amérique savent ce qu’il faut faire ensuite »,a-t-il lancé devant un parterre de journalistes réunis à Kiev. Personne n’a eu besoin de sous-titres. M. Zelensky visait Vladimir Poutine, son homologue russe, qui fait l’objet d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale pour crime de guerre.
L’Ukraine se bat depuis plus de dix ans pour défendre sa souveraineté mise à mal par les velléités impérialistes du chef du Kremlin. Après avoir annexé la Crimée, en 2014, soutenu et armé les séparatistes du Donbass, M. Poutine a lancé les chars russes dans le pays, en février 2022, bombardant les cibles militaires comme les populations civiles, au prétexte de vouloir « dénazifier » le pays.
Sur le fond, cette opération éclair des Etats-Unis pourrait contenter Moscou. A des fins lucratives, le droit international n’a-t-il pas été bafoué par la première puissance mondiale, comme l’a fait la Russie avec son invasion de l’Ukraine ? En prétendant mettre fin aux souffrances du peuple vénézuélien et en assurant vouloir protéger les Américains du fléau de la drogue, les Etats-Unis semblent en réalité convoiter la manne pétrolière de Caracas. L’offensive américaine a, pour les experts en géopolitique, les allures du néocolonialisme.
L’Europe, alliée de Kiev qui n’a guère condamné l’intervention américaine, peut-elle encore donner des leçons de démocratie à Vladimir Poutine ? Moscou s’est empressé de souligner les contradictions de cet Occident supposé pétri d’humanisme et de respect du droit international. « Leurs fausses valeurs sont mises en vente », ironisait, samedi, Kirill Dmitriev, dirigeant du fonds d’investissement direct russe et homme lige de M. Poutine pour négocier avec le président Donald Trump.« Attendre que les vassaux effrayés prennent la parole est comparable à attendre Godot [en référence à la pièce de Samuel Beckett, En attendant Godot] », a-t-il cinglé en ricanant.
Formellement, le ministère des affaires étrangères russe a condamné l’opération américaine : « Les prétextes des Etats-Unis pour une agression contre le Venezuela sont infondés » ;mais le Kremlin, lui, n’a fait aucun commentaire. Moscou semble déstabilisé par cette démonstration de force américaine. Face à M. Poutine, dont l’arme favorite est l’intimidation, M. Trump « vient de prouver sa détermination et son appétit pour l’escalade », observe Kirill Rogov, chercheur associé à l’Institute for Human Sciences, à Vienne. « Cela fera une forte impression sur le Kremlin et les élites russes », présage le fondateur de la plateforme d’analyse Re : Russia.
La Russie prise par surprise
M. Trump a, en quelques heures, réussi ce que M. Poutine n’a pas su faire en près de quatre années : se débarrasser d’un ennemi. « Personne ne remettra plus en question la domination américaine dans l’hémisphère occidental », s’est vanté le président des Etats-Unis, asseyant la supériorité militaire de Washington. « Caracas en trois heures ! ironise en Russie l’un des réseaux paramilitaires sur Telegram. Les Américains au Venezuela reproduisent les premières heures de notre opération militaire spéciale en Ukraine en 2022. » Sous-entendu : Moscou aurait dû faire de même avec Kiev et son président.
La Russie a été prise par surprise. « Maduro était un partenaire de premier plan de Poutine en Amérique latine », souligne Peter Rough, directeur du Centre pour l’Europe et l’Eurasie au Hudson Institute. La présence du président vénézuélien aux célébrations grandioses, à Moscou, le 9 mai 2025, pour les 80 ans de « la victoire soviétique » de la seconde guerre mondiale, avait été chaleureusement saluée par le maître du Kremlin. « L’éliminer est clairement un coup porté à Poutine. Cela montre que ses défenses aériennes, installées autour de la capitale vénézuélienne, et ses accords politiques – Moscou et Caracas ont récemment signé un accord de partenariat stratégique de dix ans – sont inutiles face à la puissance américaine », affirme M. Rough.
En intervenant au Venezuela, Washington touche l’un des points sensibles de Moscou : ses revenus pétroliers. Les Etats-Unis ont pour ambition d’y revivifier les installations pétrolières décaties, semblant jeter aux oubliettes l’accord de joint-venture renouvelé pour quinze ans en novembre 2025 entre la société publique Petroleos de Venezuela et une filiale de la société russe Roszarubezhneft.
Cette captation de la richesse pétrolière vénézuélienne et la chute prévisible des cours, du fait d’une offre plus abondante, pourraient faire durement souffrir l’économie russe, déjà malmenée par sa guerre d’attrition en Ukraine et les sanctions internationales.« La Russie, le Venezuela et l’Iran sont des acteurs-clés du marché de l’énergie. (…) Ces pays représentent un tiers des réserves mondiales d’hydrocarbures liquides et 15 % de la production mondiale », commentait, en juin 2025, Igor Setchine, le patron du groupe pétrolier russe Rosneft, lors du Forum économique international de Saint-Pétersbourg.
Trump agacé par Poutine
La capture de Nicolas Mauduro est donc un revers géopolitique et pétrolier pour Vladimir Poutine. Un de plus, un an après la chute de son allié, l’ex-président syrien Bachar Al-Assad, le « boucher de Damas », venu se réfugier en Russie. En guise de menace supplémentaire, le président américain a signifié, sur son réseau Truth Social, la veille de l’opération vénézuélienne, que les Etats-Unis pourraient intervenir aussi en Iran – un autre partenaire de Moscou – pour « secourir » les populations civiles si la répression des manifestants, qui protestent depuis le 28 décembre 2025 contre la vie chère et l’incurie des autorités, devenait trop brutale.
Donald Trump, qui s’est souvent, depuis son retour à la Maison Blanche en janvier 2025, montré complaisant et presque admirateur de la force du maître du Kremlin, paraît aujourd’hui agacé par l’ex-officier du KGB. « Je ne suis pas ravi de ce que fait Poutine à l’heure actuelle, il tue beaucoup de gens », a déclaré le milliardaire, samedi 3 janvier, depuis Palm Beach (Floride), comme s’il s’agissait d’une nouveauté.
Preuve du peu de cas que Washington fait de Moscou, le président américain dit n’avoir pas évoqué l’attaque contre le Venezuela, lors de son appel téléphonique avec Vladimir Poutine le lundi précédent. L’ex-promoteur immobilier a probablement peu apprécié d’avoir été manipulé par son homologue russe, qui lui avait affirmé par téléphone, sans émettre la moindre preuve, que des drones ukrainiens avaient attaqué sa résidence personnelle de Valdaï, dans la région de Novgorod. Une prétendue offensive aérienne de Kiev, démentie quelques jours plus tard par la CIA.
Mais plus qu’un affrontement aux accents de guerre froide, l’appât du gain et la mainmise sur des ressources énergétiques stratégiques semblent avoir guidé l’administration Trump à Caracas. Et quand bien même Volodymyr Zelensky rêverait tout haut d’un départ précipité de l’autocrate russe, chassé par l’armée américaine, « Poutine n’a rien à craindre de Trump », tranche François Heisbourg, conseiller à l’International Institute for Strategic Studies, à Londres.
« L’arme nucléaire fait la différence », appuie Tatiana Kastouéva-Jean, directrice du Centre Russie à l’Institut français des relations internationales. « Les Etats-Unis ne s’attaqueront jamais à une puissance nucléaire. Cela va d’ailleurs alimenter le sujet de la prolifération [de ces armes] dans le monde parmi les régimes autoritaires et dictatoriaux », pense-t-elle. « Vive l’arme nucléaire ! », concluait samedi, presque en écho, Dmitri Medvedev, l’ancien premier ministre de M. Poutine. o ■












L’arme nucléaire: une arme qui ne sert à rien, mais qu’il est indispensable de posséder , afin de ne jamais sen servir sauf pour le cas où……