
C’est comme si Le Figaro se défiait des titres qui disent vraiment le fond des choses. Or ce fond des choses — une critique radicale de la modernité allant jusqu’à dénoncer son rejet de la beauté, voire de l’incarnation — Mathieu Bock-Côté n’hésite pas à l’explorer. Est-ce trop pour ce qu’il reste de bobos progressistes Macron-compatibles au cœur du lectorat du premier quotidien français ? Peut-être. Cette chronique est parue dans Le Figaro du 3 janvier. Nous nous abstiendrons de la commenter plus avant. JE SUIS FRANÇAIS.
Par Mathieu Bock-Côté.
CHRONIQUE – Comment cette femme, un temps considérée comme la plus belle du monde, symbole absolu de l’émancipation féminine, puis militante dévouée de la cause animale, est-elle devenue un monstrueux personnage ?

C’est à croire que la gauche ne sait plus ce que veut dire le temps du deuil, et la trêve qui l’accompagne. Début 2025, on l’a peut-être oublié, ils furent nombreux, dans cette mouvance, à se livrer au rituel de la danse macabre, pour célébrer le décès de Jean-Marie Le Pen. Ses militants se rassemblèrent place de la République, dans une exultante laideur, croyant à nouveau enterrer Hitler. Il y a quelques jours, de manière un peu plus policée, mais à peine, ils ont pris le crachoir pour expliquer que Brigitte Bardot ne méritait pas non plus d’hommage. Sa mémoire devait être immédiatement salie. Il suffisait de l’assimiler à « l’extrême droite » pour que tout soit permis, car l’homme d’extrême droite, peu importe ce à quoi réfère ce terme, n’est pas vraiment un homme, c’est presque un sous-homme, ou un anti-homme, et pour cela il ne mérite pas les égards élémentaires généralement dus à l’humanité.
Mais comment cette femme, un temps considérée comme la plus belle du monde, symbole absolu de l’émancipation féminine, sous le signe d’une désinvolture libertine qui faisait rêver, puis militante dévouée de la cause animale, pour laquelle elle avait sacrifié sa carrière, est-elle devenue un monstrueux personnage ? On le sait, Brigitte Bardot ne s’enthousiasmait pas à l’idée de la submersion migratoire de la France et de l’islamisation, qui en est le corollaire, et elle l’avait fait savoir assez tôt. Brigitte Bardot, avec des mots clairs, qui pouvaient aussi être des mots durs, peut-être trop durs, ne comprenait pas pourquoi elle devait applaudir la mise en minorité progressive des Français, et même, des Français de souche, osons le mot, puisqu’elle l’osait aussi, dans leur propre pays. La gauche peut pardonner à tout le monde, ou presque : aux terroristes, aux assassins, aux violeurs, aux voleurs, aux squatteurs, mais elle ne saurait pardonner à un homme, non plus qu’à une femme, d’avoir voté consciemment un jour pour Jean-Marie Le Pen, pour sa fille, ou pour Éric Zemmour. Elle trouve là la marque de l’impardonnable.
La gauche contemporaine voit dans la beauté la dernière marque d’une aristocratie naturelle à détruire
Peut-être Brigitte Bardot a-t-elle aussi été vomie ces derniers jours à cause de sa légendaire beauté ? Car la gauche contemporaine voit dans la beauté la dernière marque d’une aristocratie naturelle à détruire. On le voit dans sa frange woke, moins déclinante qu’on ne le dit, qui pousse ceux qui y adhèrent à s’enlaidir, à travers la valorisation d’une forme de monstruosité esthétique. Elle valorise ainsi l’obésité morbide, au nom de la diversité corporelle, elle chante les cheveux bleus, les visages tatoués, le style dépenaillé, elle idéalise, en fait, une forme d’antiélégance devenue la marque de l’authenticité. Elle s’est naturellement émerveillée devant la théorie du genre, qui voulait dissoudre le masculin et le féminin dans une même mélasse originelle, informe, atroce. Concrètement, elle hait depuis des années la féminité et tout ce qui la caractérise, et tout ce qui fait que les hommes, ils sont ainsi, seraient prêts à se damner pour une femme qui les emporte. Pouvait-elle dès lors ne pas haïr Brigitte Bardot ? Sa beauté était-elle devenue tout simplement impardonnable ?
Et puisque Brigitte Bardot, pour le monde entier, a personnifié la France, car Marianne avait le corps de Brigitte, cela ne la rendait-elle pas encore plus détestable ? Car la France, quoi qu’en pensent les adorateurs des valeurs républicaines, n’est pas connue et désirée dans le monde d’abord pour la proposition philosophique des révolutionnaires de 1789 ou de 1793, encore moins pour l’interprétation qu’en font ceux qui se veulent ses héritiers zélés aujourd’hui, mais pour son art de vivre, sa gastronomie, sa manière de vivre la différence sexuelle, ses villages, ses églises, son mélange de traditionalisme et de libertinage, son sens de la conversation, son sens de la dispute idéologique aussi, et la beauté de Paris. L’homme qui débarque en France pour la première fois a souvent l’impression de mettre le pied dans le plus beau pays du monde et s’imagine le temps d’un fantasme ce que voudrait dire y passer sa vie.
Le commun des mortels, lui, continuera de confesser sa faiblesse pour la belle Brigitte, en jalousant sans haine les hommes qui ont pu effleurer ses joues
Car, s’il a la chance de goûter de l’intérieur les charmes de Paris, il lui sera difficile de s’en arracher. Les militants qui dédaignent les patries concrètes pour leur préférer des constructions idéologiques contraignantes et vaporeuses, tout à la fois peuvent-ils s’émerveiller devant une bouteille de vin, un fromage, une messe traditionnelle, une amitié travaillée par la divergence idéologique ou une femme exceptionnellement belle ? Non, ils ne le peuvent pas. Ils se coupent de la meilleure part de la vie. Mais le commun des mortels, lui, continuera de confesser sa faiblesse pour la belle Brigitte, en jalousant sans haine les hommes qui ont pu effleurer ses joues, en se disant que, s’il existe en ce monde un bonheur incomparable, c’est bien d’admirer la beauté et, plus encore, de l’embrasser. o ■ o MATHIEU BOCK-CÖTÉ

Les Deux Occidents, Mathieu Bock-Côté, La Cité, 288 p., 22 €. sdp











