
« La conclusion de ce passage laisse pantois : « Nous voulons que l’Europe reste européenne ». Un propos qui, en France ou en Allemagne pourrait envoyer son auteur devant le tribunal.
Par Antoine de Lacoste.
Le document américain de Stratégie de sécurité nationale, diffusé début décembre, constitue un véritable basculement géopolitique, exprimé dans les termes les plus clairs. Lire et analyser ce document est essentiel pour qui veut comprendre quelle sera la politique américaine des prochaines années.
Certes, de nombreux points sont déjà connus et appliqués par Donald Trump et ses équipes. Mais de nouveaux concepts sont développés et surtout, c’est la première fois que la vision du monde trumpienne est théorisée et synthétisée dans un document très accessible d’une petite trentaine de pages. De plus, cette vision corrobore celle que J.D. Vance avait développée à Munich le 14 février dernier, devant un parterre de dirigeants européens médusés. Il ne s’agit donc plus des idées personnelles d’un vice-président jugé extrémiste par nos sages démocrates, ni des habituelles foucades d’un président sanguin qu’il suffira de réussir à amadouer un jour. Il s’agit de la nouvelle doctrine américaine des relations internationales.
C’est Donald Trump lui-même qui nous gratifie d’une courte introduction. Ce n’est pas le plus intéressant : il a sauvé du gouffre l’Amérique et le monde, et mis fin à huit conflits. Parfait. La suite est plus instructive.

Tout d’abord, l’objectif général de la stratégie américaine semble demeurer immuable : les Etats-Unis doivent rester « le pays le plus fort, le plus riche, le plus puissant et le plus prospère du monde ». Rien de changé donc, mis à part, et ce n’est pas rien, le moyen d’y parvenir. Le document regrette très clairement que depuis la fin de la guerre froide, les élites américaines se sont convaincues « que la domination permanente des Etats-Unis sur le monde entier était de l’intérêt supérieur de notre pays. Pourtant, les affaires des autres pays ne nous concernent que si leurs activités menacent directement nos intérêts ».
Avec un raisonnement pareil, Bill Clinton n’aurait pas bombardé la Serbie, George Bush junior n’aurait pas détruit l’Irak et Barack Obama n’aurait pas donné le coup de main décisif à Nicolas Sarkozy pour anéantir la Libye. De plus, au-delà du principe, cette politique de domination permanente a un coût gigantesque que l’Amérique n’a plus les moyens de financer.
Bien sûr, ne rêvons pas, il faut rester la première armée du monde et la puissance financière américaine, même en déclin, peut encore permettre cela. Mais cet outil doit dorénavant s’insérer dans une nouvelle définition de l’intérêt national, moins large qu’auparavant. Il faut maintenant parler, dit le document, de « prédisposition au non-interventionnisme », ce qui, en soi, constitue une vraie révolution. Cette prédisposition « devrait fixer des critères élevés pour déterminer ce qui constitue une intervention justifiée ». Cela reste assez vague bien sûr, mais c’est mieux que les mensonges sur les armes de destruction massive de Saddam Hussein ou sur le pseudo génocide serbe au Kosovo. La conclusion sur ce sujet est plus nette : « Les Etats-Unis rejettent le concept malheureux de domination mondiale pour elle-même », « l’époque où les Etats-Unis soutenaient à eux seuls l’ordre mondial comme Atlas est révolue ».
La suite va à rebours de ce que font les dirigeants européens : « L’unité politique fondamentale du monde est et restera l’Etat-nation. » Le mondialisme est enterré, tout le monde l’a compris, sauf Emmanuel Macron et ses amis.
La conclusion est logique : il faut mettre un terme à l’immigration de masse, et rejeter « les idéologies désastreuses du « changement climatique » et du « zéro net » qui ont tant nui à l’Europe, menacent les Etats-Unis et subventionnent nos adversaires ». L’adversaire en question étant bien sûr la Chine, qui inonde le monde entier de ses panneaux photovoltaïques sous les applaudissements béats des consternantes COP successives.
Remettre le concept d’Etat-nation au cœur des relations internationale est peut-être ce qu’il y a de plus intéressant dans cet exposé stratégique. Les grandes organisations internationales, type ONU, OMS, Unesco et autres, n’intéressent plus l’Amérique qui préconise maintenant l’unilatéralisme à la place du multilatéralisme. C’est d’ailleurs ainsi que fonctionnent des pays comme l’Inde, la Chine, le Japon ou l’Indonésie avec la réussite que l’on sait. Seule l’Europe s’obstine sur ses vieux schémas et tente de marcher vers une organisation fédérale dont les peuples ne veulent pas.
Une fois ces principes posés, chaque région du monde est ensuite passée au crible. Tout d’abord l’Amérique du sud, appelée l’hémisphère occidental. La doctrine Monroe y est rappelée et adjointe d’un « corollaire Trump ». Le président James Monroe (1817-1825) avait indiqué que l’ensemble du continent américain se situait dans la sphère d’influence des Etats-Unis et que les Européens devaient définitivement s’en éloigner. Le document y rajoute la Chine, sans toutefois la menacer bien sûr. Mais il est dit que « des concurrents non hémisphériques ont fait des percées importantes dans notre hémisphère ». Il y a en effet bien longtemps que la Chine a noué des relations stratégiques avec le Chili, la Bolivie ou le Pérou dont les sous-sols sont riches en métaux rares. L’Amérique lance donc l’offensive contre cette implantation jugée dangereuse. Une première concrétisation spectaculaire vient de se produire au Vénézuéla. Trump n’en restera pas là.
En Asie, il faut gagner l’avenir économique et prévenir les affrontements militaires. Les quatre dernières administrations américaines (Biden, Obama, Bush, Clinton) ont favorisé l’ascension de la Chine. Il faut maintenant rééquilibrer la relation et, pour cela, renforcer la dissuasion militaire en s’appuyant sur le Japon, l’Australie et surtout l’Inde, pivot de ce « Quad », alliance à quatre censée tenir la Chine en respect. Ce n’est d’ailleurs pas gagné avec l’Inde qui n’a pas du tout apprécié que Donald Trump lui ordonne d’arrêter d’acheter du gaz et du pétrole à la Russie. Les vieux réflexes hégémoniques sont encore présents…
Lucide, l’administration américaine reconnaît que, contrairement à la Chine, elle ne s’est pas occupée du « Sud global ». Puis vient, bien sûr, le dossier Taïwan. Là aussi, le ton a changé. Pas de menaces, pas de risque de guerre évoqué, un simple rappel : « Nous maintiendrons notre politique à propos de Taïwan, ce qui signifie que les Etats-Unis ne soutiennent aucun changement unilatéral du statu quo dans le détroit de Taïwan ». Il n’est donc fait état d’aucun engagement précis en faveur de la souveraineté de l’île, convoitée par la Chine. Nul doute qu’à Pékin, on a dû lire cela avec intérêt.
L’Europe est le morceau de choix de ce catalogue géopolitique. Le document prend tout d’abord acte du déclin économique du vieux continent, 25% du PIB mondial en 1990, 14% aujourd’hui, et incrimine l’excès de réglementation européenne qui sape « la créativité et l’ardeur au travail ». Mais le plus grave est son déclin civilisationnel dû à sa politique migratoire laxiste, à l’effondrement de sa natalité, à la perte des identités nationales. Il va plus loin encore en s’inquiétant de la dérive des institutions européennes vers la censure, la répression des oppositions, les atteintes à la liberté d’expression, pour affirmer ensuite : « Le continent sera méconnaissable d’ici vingt ans ». On a envie de lui répondre que c’est malheureusement déjà le cas.
La conclusion de ce passage laisse pantois : « Nous voulons que l’Europe reste européenne ». Un propos qui, en France ou en Allemagne pourrait envoyer son auteur devant le tribunal.

Il faut donc « un renouveau spirituel », « cultiver la résistance » et de rappeler que les Européens veulent la paix mais que ce sont « des gouvernements minoritaires instables » qui ne la veulent pas et bafouent les démocraties. Une phrase attire l’attention : « L’influence croissante des partis patriotiques européens est source d’un grand optimisme ». En lisant cela, les dirigeants européens peuvent légitimement s’inquiéter sur la pérennité de leur alliance avec leur suzerain qui ne souhaite qu’une chose : leur départ.
Le document termine son tour d’horizon avec le Moyen-Orient « qui ne doit plus dominer la politique étrangère américaine » (voilà une bonne nouvelle après des décennies d’interventions désastreuses), et l’Afrique où « pendant trop longtemps, la politique américaine s’est concentrée sur la diffusion puis l’expansion de l’idéologie libérale. »
Tout cela n’est bien sûr que théorique à ce stade et les vieux démons peuvent ressurgir à tout instant comme l’a montré le récent bombardement de l’Iran à propos duquel aucune preuve n’a été fournie sur l’imminence d’une bombe atomique iranienne.
Malgré tout, c’est l’annonce d’un tournant géopolitique majeur qui s’inscrira peut-être dans la durée. o ■ o ANTOINE DE LACOSTE

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