
C’était en d’autres temps.
« La jeunesse des années 1960 a massivement rejeté les formes héritées du passé pour, voulait-elle, être en prise directe avec les choses. Un demi-siècle plus tard, la réalité a quasiment disparu, en dehors de ce qu’en laisse filtrer, à dose homéopathique, un gigantesque dispositif économico-technologique spectaculaire. »
Propos recueillis par François Bousquet.

Cet entretien est paru hier 7 janvier dans LE JDNews et venant d’Olivier Rey* nous en savons d’avance l’importance. C’est évidemment une pensée de la Tradition qu’il y développe. Un article à lire avec attention. A commenter sans-doute. A partager, aussi. o JSF
Face à une société postmoderne où les naissances sont si rares, le mathématicien Olivier Rey croise les données pour comprendre l’effondrement de la natalité et ses effets.

LE JDNews. La dénatalité n’est pas une crise passagère, mais un phénomène profond. À partir de quand une société entre-t-elle en défécondité ?
Olivier Rey. Il existe pour les êtres humains d’innombrables manières différentes d’être féconds. Reste que ce n’est pas un hasard si la fécondité désigne d’abord la capacité à procréer. L’engendrement demeure la condition et le modèle de toute fécondité. Or on observe, dans le monde entier, une très forte corrélation entre ce qu’on appelle le développement et une faible natalité. Dans l’ensemble, plus un pays est moderne, plus la natalité y est basse. Si l’indice de fécondité nécessaire au renouvellement des générations se situe, dans ces contrées modernes, entre 2 et 2,1 enfants par femme, il est désormais inférieur en Europe à 1,4 et diminue encore.
La France, qui se maintenait à un niveau honorable par rapport à ce qui vaut dans les pays voisins, voit depuis une décennie son indice de fécondité plonger et, si la tendance actuelle se prolonge, aura vite rejoint les taux ridiculement faibles qui s’observent autour d’elle. Avec un indice de 1,2 (comme en Italie ou en Pologne), une population est appelée à se réduire de trois quarts en un siècle.
« Le caractère universel de la baisse de la natalité montre que ce sont bien ces modes de vie qui sont la cause du phénomène »
Pourquoi les politiques natalistes ont-elles tendance à échouer ? Est-ce une question de mode de vie ?
Le caractère universel de la baisse de la natalité, en relation avec la modernisation des modes de vie, montre que ce sont bien ces modes de vie qui sont la cause du phénomène. Un facteur majeur tient à la pulvérisation des anciennes communautés, familiales et locales. Élever des enfants est une entreprise immense. Au sein d’une communauté, elle est assumée, précisément, par la communauté, qui accueille un nouveau venu sans en être révolutionnée. Il en va autrement pour des parents laissés à eux-mêmes, sans famille proche ni voisinage de confiance.
Des structures ont certes été mises en place pour compenser cette solitude – crèches, écoles, associations diverses –, mais l’arrivée d’un enfant n’en représente pas moins un bouleversement tel que l’on comprend que beaucoup hésitent ou renoncent à franchir le pas. Pour ce qui est des politiques natalistes, elles n’échouent pas : elles ont seulement, compte tenu du contexte général, des résultats modestes. Cela étant, quelques dixièmes en plus ou en moins dans le taux de natalité ne sont pas à négliger, la différence qui en résulte est considérable.
Selon vous, renoncer à avoir des enfants peut être une forme de désertion silencieuse plus qu’un choix assumé. Est-ce une protestation muette contre le monde tel qu’il est devenu ? Cache-t-elle un désir de mort ?
Nietzsche disait que l’homme moderne est un être essentiellement contradictoire. Le postmoderne l’est encore davantage. Beaucoup d’entre nous sont partagés entre d’une part la conviction que la dynamique actuelle est aussi néfaste qu’intenable, d’autre part l’incapacité radicale de s’y soustraire, parce qu’il n’y a plus d’extérieur et parce que nous avons désappris à vivre en dehors d’elle.
Ce clivage peut se traduire de la manière suivante : d’un côté, une adhésion au monde tel qu’il est, aux types d’existences qu’il préconise ; d’un autre côté, l’expression, consciente ou inconsciente, d’une insatisfaction profonde à travers le refus de transmettre la vie. Une sorte d’euthanasie, non pas individuelle mais collective.
« Les taux de natalité baissent à peu près partout, même en Afrique »
Pourquoi le recours à l’immigration comme solution démographique est-il une fuite en avant plutôt qu’une réponse durable ?
Les taux de natalité baissent à peu près partout, même en Afrique. Sur ce continent cependant, ils demeurent suffisamment élevés pour que la population continue d’y croître à un rythme élevé – passant de 140 millions en 1900 à un milliard et demi aujourd’hui, devant atteindre les deux milliards et demi en 2050 et, d’après les prévisions, augmenter encore jusqu’à la fin du siècle. Pour l’Europe, qui ne compte qu’un demi-milliard d’habitants environ, l’immigration est donc une réponse tout à fait durable.
Reste à savoir si elle est une bonne réponse. Au dépeuplement, sans doute, à la continuation de l’Europe en tant qu’Europe, c’est douteux. Je note, au passage, que le « grand remplacement » est une notion ontologiquement très bizarre : si l’on s’en inquiète, il est un fantasme d’extrême droite, si l’on s’en réjouit, il est le remède à tout.
Si on voulait vraiment redonner un avenir à la natalité, que faudrait-il accepter de perdre dans notre mode de vie actuel ?
T. S. Eliot remarquait, dans son poème Burnt Norton, que « l’humanité ne peut supporter beaucoup de réalité ». C’était en 1935, et depuis, la dose de réalité endurable s’est encore beaucoup amenuisée. La jeunesse des années 1960 a massivement rejeté les formes héritées du passé pour, voulait-elle, être en prise directe avec les choses. Un demi-siècle plus tard, la réalité a quasiment disparu, en dehors de ce qu’en laisse filtrer, à dose homéopathique, un gigantesque dispositif économico-technologique spectaculaire.
Dans un tel contexte, l’arrivée d’un enfant est une irruption de réel à laquelle rien ne prépare, et que de plus en plus de personnes deviennent aussi incapables d’assumer que des plantes de serre ne tolèrent d’être transplantées en pleine terre. Pour que la natalité reparte, ce qui est à perdre est une forme d’hypnose et, à retrouver, un certain sens des réalités. o ■ o
Historien et philosophe des sciences et des techniques (CNRS/Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), Olivier Rey est l’auteur de « Défécondité. Ses raisons, sa déraison » publié chez Gallimard, « Tracts », le 30 octobre.

Défécondité. Ses raisons, sa déraison, d’Olivier Rey, Gallimard, « Tracts », 64 pages, 3,90€. Tracts Gallimard












