
Une chronique qui se veut ironique – et qui l’est vraiment, fourmillant d’idées saugrenues et drôles. Parfois désopilantes. Moment de détente rafraîchissant dans le contexte politique sous tension. Une ironie parfois fondée sur des poncifs ou des options politiques sous-jacentes qui ne sont pas les nôtres, ou même y sont contraires. Même en un tel cas, Samuel Fitoussi rend compte de la situation avec esprit et intelligence des circonstances. Le lecteur de JSF en fera la critique si bon lui semble.
Par Samuel Fitoussi.
À propos de ces chroniques du Figaro, Christophe Boutin a écrit : « Fitoussi est toujours aussi bon. Mais là, c’est un vrai régal… Et le pire est qu’il n’est sans doute pas loin de la réalité ». Avis partagé. Cet article est paru le 14 janvier. JSF

CHRONIQUE – Une semaine sur deux, notre chroniqueur pose son regard ironique sur l’actualité. Aujourd’hui, il imagine le journal de bord tenu par un militant de gauche au cours de l’année 2025, entre réjouissances sur le budget et désespoir face aux succès électoraux de Javier Milei.
Janvier. Nous fêtons les dix ans de l’attentat de Charlie Hebdo. De ce drame, les leçons n’ont pas été retenues. Certains continuent à caricaturer Mahomet.
Février. Tout le monde parle du « miracle économique argentin ». La méthode Milei fonctionnerait, dit-on. Alors certes, l’inflation a chuté, le pays renoue avec la croissance, le pouvoir d’achat augmente et la misère diminue. Mais à quel prix ? Au prix d’une hausse des inégalités.
Mars. L’Insee publie de nouveaux chiffres, le déficit public français atteint 5 %. Preuve qu’on peut très bien s’affranchir de la dictature des marchés financiers sans qu’il ne se passe rien. Visons au moins 10 ou 15 % de déficit l’année prochaine.
Avril. L’influenceuse Lilly Philips couche avec 1 000 hommes en une journée. La presse française en parle peu, invisibilisant une nouvelle fois les exploits féminins.
Mai. Mon cœur saigne. C’est un jour sombre pour les droits de l’homme : un délinquant multirécidiviste sous OQTF expulsé alors que son dix-huitième recours en justice n’avait pas été pleinement examiné.
Mai. Sur ordre de la justice, le délinquant multirécidiviste sous OQTF expulsé alors que son dix-huitième recours en justice n’avait pas été pleinement examiné est heureusement rapatrié en France. Soulagement ! Notre mobilisation n’aura pas été vaine.
Juin. Le PSG gagne la Ligue des champions ! Bravo à eux. Je ne suis pas un spécialiste du football mais je ne suis pas étonné que Mbappé gagne ce titre.
Juillet. Je lis dans la presse : « Au Salvador, le président Nayib Bukele envoie des criminels en prison. Par conséquent, la criminalité baisse. » Grossière fake news : on apprend en première année de sciences sociales que l’incarcération des criminels n’a aucun impact sur la criminalité. De deux choses l’une, donc. Soit la criminalité ne baisse pas ; soit, si elle baisse, c’est dû à des facteurs socio-économiques ou éducatifs.
Août. À mesure que des réformes socialistes continuent à entrer en vigueur et que des militants réactionnaires sont emprisonnés, un vent d’espérance souffle sur le Venezuela. Le peuple pleurniche, mais laissons le temps au temps : Maduro sera bientôt considéré comme un héros.
Septembre. On l’avait intuitivement compris lors de la finale de la Coupe du monde 2022, mais cela se confirme empiriquement : les Argentins sont simples d’esprit. Aux élections de mi-mandat, ils donnent une majorité écrasante au parti de Javier Milei. Personne en Argentine n’a donc l’idée de regarder l’évolution du coefficient Gini ? Les inégalités continuent à grimper, la catastrophe approche, le FMI doit intervenir avant qu’il ne soit trop tard !
Octobre. Deux habitants de la Seine-Saint-Denis cambriolent le Louvre. Preuve, s’il en fallait, que les banlieues ont soif de culture. On est loin des clichés d’extrême droite d’une banlieue obsédée par le rap et la drogue… Évidemment, l’événement est récupéré politiquement par la droite pour réclamer le renforcement de la sécurité du Louvre… plutôt qu’un meilleur accès à la culture en banlieue. Affligeant.
Octobre. Sortie du livre de Ségolène Royal. Je devrais le lire mais je crains que cela soit trop compliqué pour moi.
Novembre. Le ministère de l’Intérieur publie des statistiques sur la criminalité dans les transports en commun en Île-de-France. De quoi rétablir quelques vérités face à ceux qui attribuent l’insécurité à l’immigration. Ce sont des Français bien de chez nous – et non des étrangers – qui commettent 37 % des agressions sexuelles. L’immigration a bon dos.
Décembre. Je ne regarde plus que CNews. Quand j’écoute le service public, ils racontent que l’idéologie d’extrême droite très dangereuse est de plus en plus puissante et répandue. Déprimant ! Mais quand je regarde CNews j’apprends que nous, socialistes, tenons presque tous les lieux de pouvoir, les médias, la justice et l’enseignement. Ça me donne le moral pour toute la journée.
Décembre. Budget : victoire ! Nous avons obtenu d’importantes mesures de justice fiscale : le gouvernement taxera davantage les actifs pour financer des formations de sensibilisation aux discriminations systémiques. Contre le patronat, nous continuerons à défendre les intérêts des Français.
Décembre. Décès de Brigitte Bardot. J’apprends qu’elle était d’extrême droite. De toute façon, elle n’était même pas belle !o ■ o SAMUEL FITOUSSI

Samuel Fitoussi, « Pourquoi les intellectuels se trompent » aux Éditions de l’Observatoire.












