
« Toute approche qualitative des réalités migratoires, relative aux opportunités ou aux difficultés qui leur sont associées, semble devoir partir d’un fait quantitatif incontestable : celui des niveaux records d’immigration reçus par la France ces dernières années. »

Au registre des constantes, il faut noter la grande permanence du « trio de tête » des nationalités bénéficiaires de ces nouveaux titres (de séjour) : le Maroc, l’Algérie et la Tunisie.
TRIBUNE – La publication des chiffres annuels de l’immigration par le ministère de l’Intérieur doit être, pour chacun des futurs candidats à la présidentielle, l’occasion de faire savoir clairement ce qu’est l’avenir migratoire qu’il propose à la France, estime le directeur de l’Observatoire de l’immigration et de la démographie.
« Un jour sans fin. » Ainsi pourrait-on résumer le sentiment diffus qui se dégage de la publication par le ministère de l’Intérieur, ce mardi 27 janvier, des chiffres officiels de l’immigration pour 2025. Ces données marquent, une nouvelle fois, le constat de records sans cesse battus. On peut les résumer de manière simple et factuelle : il n’y a jamais eu autant d’immigration en France que l’année dernière.
384 000 premiers titres de séjour ont été accordés dans notre pays l’an dernier à des étrangers extérieurs à l’Union européenne. Il s’agit là d’un record absolu. Cet étiage n’a rien de « normal » au regard de l’histoire de l’immigration en France, y compris dans sa période récente. En 1997, à la lisière des gouvernements Juppé et Jospin : notre pays n’accordait pas plus de 120 000 nouveaux titres par an – soit trois fois moins qu’aujourd’hui.
Le caractère inédit des chiffres dont nous parlons pour 2025 n’est, bien sûr, pas le résultat des seules mandatures d’Emmanuel Macron. Il s’agit là d’une hausse structurelle, engagée depuis plus de vingt-cinq ans. Force est néanmoins de constater que cette hausse s’est nettement accélérée sous sa présidence : en écartant les Britanniques (qui étaient alors couverts par la libre circulation européenne), le nombre annuel de ces nouveaux titres a augmenté de 52 % par rapport à 2017.
Au registre des constantes, il faut noter la grande permanence du « trio de tête » des nationalités bénéficiaires de ces nouveaux titres : le Maroc, l’Algérie et la Tunisie. À lui seul, notre pays concentre déjà près de la moitié (46 %) des titres de séjour valides pour des ressortissants du Maghreb dans l’ensemble de l’Union européenne. Le « top 10 » intègre aussi plusieurs États subsahariens – la Côte d’Ivoire, le Cameroun, la Guinée… Autant de nouveaux flux qui viennent consolider une spécificité forte : la France, accueille, de loin, l’immigration la plus africaine d’Europe.
Diminution de l’immigration économique
Mais la grande nouveauté de ce classement se trouve à la quatrième place des nationalités de l’immigration récente : celle-ci est désormais occupée par l’Afghanistan, dont les ressortissants ont été 18 000 à se voir délivrer un premier titre de séjour en France l’an dernier – une hausse de 45 % sur un an. Il s’agit, quasi exclusivement, d’un résultat du régime de l’asile : 96 % de ces Afghans ont obtenu leur titre pour motif « humanitaire ». C’est bien ce droit d’asile qui emporte l’essentiel de l’augmentation migratoire constatée l’an dernier. 90 000 nouveaux titres de séjour ont été accordés sur cette base en 2025, soit une hausse de 70 % par rapport à 2024 – et de 450 % par rapport à 2015, il y a dix ans à peine. Plus de 700 000 étrangers bénéficient officiellement d’une forme ou l’autre de l’asile sur le territoire français. Il faut prendre la mesure de ce que représente une telle population : elle équivaut à celle d’une ville qui serait la troisième plus grande du pays, entre Marseille et Lyon.
Déjà très minoritaire parmi les flux reçus en France et bien que promue publiquement par une large partie de la classe politique, l’immigration économique – communément appelée « immigration de travail » – a pourtant baissé de 13 % l’an dernier
Bien que talonnés par l’asile, les titres pour motif « étudiant » conservent leur première place (acquise en 2022) parmi l’ensemble des nouveaux permis de séjour. Ils ont augmenté de 6 % l’an dernier – et de 70 % en dix ans. Cette dynamique au long cours est le résultat d’une volonté politique explicite : celle de la stratégie « Bienvenue en France », mise en œuvre depuis 2019, qui fixe pour objectif de compter 500 000 étudiants étrangers sur notre sol en 2027. Un impératif quantitatif qui fait peu de cas du niveau des étudiants, comme de l’opportunisme migratoire constaté avec certaines nationalités. Huit ans après avoir obtenu un premier titre « étudiant » : 61 % des Algériens ont toujours un titre de séjour valide en France, dont les deux tiers pour motif familial.
À rebours des records qu’il nous revient d’énumérer, il faut noter la diminution surprenante d’une seule des grandes catégories migratoires : celle de l’immigration économique – communément appelée « immigration de travail ». Déjà très minoritaire parmi les flux reçus en France et bien que promue publiquement par une large partie de la classe politique, elle a pourtant baissé de 13 % l’an dernier.
Au milieu de ce paysage qui pourrait susciter l’ire de l’opinion, tant l’aspiration à une réduction forte de l’immigration y est désormais majoritaire, une poignée de faits « contracycliques » est à relever. Mais celle-ci ne saurait rassurer à bon compte. Les éloignements et départs volontaires d’étrangers en situation irrégulière ont certes augmenté de 16 % l’an dernier – soit deux fois moins que le nombre d’interpellations d’étrangers en situation irrégulière (+ 31 %), ce qui atteste des obstacles persistants dans la mécanique des expulsions. Ces 32 000 sorties enregistrées marquent un retour au niveau constaté en 2019. Sauf que le nombre des bénéficiaires de l’aide médicale d’État (AME), qui sert d’indicateur global pour mesurer l’évolution de la population clandestine, a lui augmenté de… 40 % depuis cette date.
L’échéance de 2027
Dans les champs qu’elles ont concernés, on peut relever un effet identifiable de ce que furent les deux « circulaires Retailleau », adressées à tous les préfets durant le premier semestre 2025. Sur les régularisations, d’abord : avec une baisse de 10 % des admissions exceptionnelles au séjour. Sur les naturalisations, ensuite : le nombre de personnes devenues françaises par décret a diminué de 14 % par rapport à 2024. Ces chiffres résultent clairement des consignes réglementaires qui ont été formulées par l’ancien ministre de l’Intérieur.
Pour réels qu’ils soient, de tels effets ne suffisent pas à inverser la tendance générale. Que pèsent 3000 régularisations en moins, face à 36 000 titres d’asile en plus – sur lesquels le pouvoir politique n’a, aujourd’hui, aucun droit de regard ? Quel effet véritable des plus grandes exigences apportées à la procédure de naturalisation, tandis que des dizaines de milliers de personnes continuent de devenir françaises « de plein droit », chaque année, par l’effet du droit du sol ?
Le traitement de ces sujets impliquera un mandat politique fort et une majorité claire, qui seules permettront d’engager les grandes manœuvres s’imposant aux niveaux législatif, constitutionnel et européen. Ces chiffres annuels de l’immigration sont les avant-derniers de la présidence d’Emmanuel Macron. L’échéance du printemps 2027 doit être, pour chacun des candidats, l’occasion de faire savoir clairement ce qu’est l’avenir migratoire qu’il propose à la France. La balle sera alors dans le camp des Français : il s’agira pour eux de trancher le nœud gordien de ce sujet – qui en détermine tant d’autres. o ■ o NICOLAS POUVREAU-MONTI











