
« À ma demande, j’ai enseigné en prison et ils ont accepté ; c’était une expérience enrichissante. Peut‑être que tout cela, un jour, deviendra un livre. Il faut du temps. « Ora, lege, lege, lege relege, labora et invenies » : prie, lis, lis, lis, relis, travaille et tu trouveras. »
Entretien par Mohammed Aïssaoui et Etienne de Montety.

Cet entretien, où il n’est dit que des choses simples, est paru ce matin dans Le Figaro. Nous ne voyons pas l’utilité d’en faire un quelconque commentaire. Les pensées de Sansal sont sans détour, fussent-elles élevées. Au terme d’une vie d’esprit — d’une vie tout court, avec ses tumultes — sa devise finale, empruntée à une très ancienne et noble tradition, nous paraît forcer le respect et donner l’exemple : « Ora, lege, lege, lege, relege, labora et invenies »* o ■ JE SUIS FRANÇAIS
*prie, lis, lis, lis, relis, travaille et tu trouveras.
ENTRETIEN – Rencontre avec l’écrivain après son élection à l’Académie française à la quasi-unanimité. Il se confie sur ce que représente pour lui cette institution, et le combat qu’il mène depuis toujours pour la défense de la langue française. Passionnant.

BOUALEM SANSAL. – À chaud, je dirais que c’est un cadeau. On m’a offert un cadeau royal. Je ne m’y attendais absolument pas. L’entrée à l’Académie française n’a jamais fait partie de mes ambitions ni de mes projets. C’était pour moi quelque chose de très lointain. J’ai vécu en Algérie, et en Algérie il n’y a pas d’Académie française : il n’y a donc aucune sollicitation de ce côté-là. L’ego est tranquille, l’ambition aussi. Et puis, tout à coup, le champ des possibles s’est ouvert. Pas seulement l’Académie : la Légion d’honneur, les marques d’amitié, les distinctions… C’est extraordinaire. Peut-être même trop.
LE FIGARO. – Vous êtes désormais un symbole. Que représente aujourd’hui pour vous cette élection à l’Académie française ?
Est-ce que vous pouvez remonter dans vos souvenirs et vous rappeler la première fois que vous avez entendu parler de l’existence de l’Académie française ?
Je l’ai toujours connue. Depuis l’enfance, sans doute vers 5 ou 6 ans. Cela fait partie de la culture générale de l’enfant, de l’adolescent. Bien sûr, au début, le mot est abstrait : l’Académie, ce sont peut-être des gens qui gardent les livres, quelque chose en lien avec la littérature. Puis, à mesure que l’on grandit, on met de la chair sur ce mot. L’Académie française renvoie à la langue, à la culture, et à des questions de plus en plus philosophiques et politiques. Car le contrôle de la langue, c’est aussi le contrôle de la nation. C’est l’organisation même de la nation.
Aujourd’hui, je suis passé de l’autre côté. Il faut me laisser un peu de temps. Revenez dans un an, et je vous dirai ce qu’est l’Académie française vue de l’intérieur.
Quelle image aviez-vous de la Compagnie avant d’y être élu ?
Il y a toujours une appréhension. On imagine une institution très ancienne, très conservatrice, peuplée de personnes très âgées, peut-être savantes mais pas forcément très actives. Et puis, en peu de temps – en deux mois -, j’ai découvert tout autre chose. J’ai rencontré beaucoup d’académiciens. Il faut les voir ensemble : ce sont des gamins ! Ils sont joyeux, ils se racontent des histoires, ils se taquinent. C’est une famille. Et une famille, pour moi, ne doit pas être compassée. Elle doit vivre sur le ton de la gaieté, de la joie. Cela me plaît beaucoup. Le sérieux est pour le travail, pour la solitude, quand on manipule des concepts, des choses graves. Là, oui, l’écrivain a une responsabilité. Mais, en groupe, la vie doit être joyeuse. C’est très gaulois, au fond !
Avant votre arrestation, pensiez-vous vous porter candidat à l’immortalité ?
Absolument pas ! Je n’y avais jamais pensé. En Algérie, à une époque, nous étions très fiers d’Assia Djebar lorsqu’elle est entrée à l’Académie française (écrivain algérienne de langue française, élue en 2005 au fauteuil de Georges Vedel, elle est décédée en 2015, NDLR). Nous ne savions même pas comment cela s’était fait. C’était une fierté nationale. Mais, en même temps, elle était presque une honte pour le pouvoir. Les autorités n’ont jamais parlé d’elle. Elle est morte dans un quasi-anonymat. À l’époque du FLN et du parti unique, entrer à l’Académie française était perçu comme une trahison : on s’engage pour sa culture, pas pour celle des autres. Quant à moi, je ne me suis jamais considéré comme un écrivain. J’ai toujours eu ce tempérament : ce que je disais oralement, un jour, je l’écrivais. Il n’y a pas de calcul là-dedans.
Très tôt, dans mon pays natal, j’ai défendu le maintien et le développement du français
Dans quelles circonstances vous êtes-vous porté candidat au fauteuil n° 3, laissé vacant par de Jean-Denis Bredin ?
C’est venu de l’extérieur. J’étais en prison quand j’ai appris par ma femme que Jean-Christophe Rufin m’avait proposé. L’idée était aussi que plus j’étais honoré et reconnu, plus la protection serait forte face au régime algérien. On n’oserait pas s’attaquer à un académicien ! Mais en prison, tout cela était très lointain. La priorité, c’était le quotidien : manger, soulager la douleur – j’avais un cancer, des traitements très lourds. La prison, l’hôpital, le tribunal… On est ballotté. L’Académie, à ce moment-là, relevait presque de l’anecdote. Après ma libération, les choses ont changé. Antoine Gallimard m’a dit qu’on pensait à moi depuis longtemps. Et d’autres comme mon ami Jean-Paul Scarpitta (metteur en scène d’opéra, NDLR) et François de Mazières (maire de Versailles, NDLR) m’ont encouragé à leur tour. Puis il y a eu un déjeuner avec Amin Maalouf et Daniel Rondeau. À partir de là, tout s’est enclenché.
On m’a demandé d’écrire une lettre au secrétaire perpétuel. Une lettre simple. Je ne savais même pas comment on se portait candidat. Ensuite, j’ai senti que quelque chose démarrait. Les académiciens ont commencé à m’appeler. Les choses se font parfois à votre insu !
Connaissez-vous Jean-Denis Bredin ?
Je ne connais pas Jean-Denis Bredin, je sais seulement que c’était un grand avocat, mais je vais apprendre à le connaître. Évidemment, j’ai plus d’accointances avec les « littéraires », mais il y a une personnalité qui n’est pas un écrivain, que je suis heureux de rencontrer : Alain Aspect (élu à l’Académie des sciences en novembre 2002, puis à l’Académie française, en 26 juin 2025, au fauteuil de René de Obaldia, NDLR) ; c’est un physicien, un scientifique comme moi, je connais très bien ses travaux. J’ai une admiration sans bornes pour l’homme, il est tellement inventif, parce que la physique, à ce niveau-là, ce n’est plus de la théorie, c’est de la pratique ! Ce sont des expériences, de toutes petites expériences avec des bouts de ficelle, et lui, dans ce domaine, il est génial !
La première mission de l’Académie française est la défense de la langue française, vous allez vous inscrire dans ce combat ?
Ah oui, j’ai toujours fait ça ! Oui, absolument, je le fais depuis toujours, depuis longtemps en Algérie, alors que je n’étais pas encore écrivain, j’étais simplement un universitaire, et ensuite un haut fonctionnaire. Très tôt, dans mon pays natal, j’ai défendu le maintien et le développement du français. Non pas par idéologie, mais parce que c’était notre respiration sur le monde, notre langue de travail et d’ouverture. De la même manière, j’ai participé à toutes les actions mises en œuvre par les différentes institutions de la francophonie.
Vous dites souvent que la langue est éminemment politique. Pourquoi ?
Parce qu’un pays, avant d’être autre chose, est une langue. À l’indépendance de l’Algérie, la question fondamentale était : qui sommes‑nous ? Il fallait un projet social, culturel, politique. Le pouvoir a tout décidé très vite. L’histoire de l’Algérie a été écrite sur le coin d’une table, en deux, trois jours. Il a posé les « constantes nationales » : on devait tous être arabes, musulmans, socialistes, et dire « j’aime mon chef ». On a appelé cela la Charte nationale – les Algériens l’ont rebaptisée « la tarte nationale ». L’unité supposée de la nation s’est fissurée. Les Berbères ont dit : « Nous ne sommes pas arabes. » D’autres ont affirmé : « Nous ne sommes pas musulmans. » Et d’autres encore ont signifié qu’ils n’étaient pas croyants. Et la langue est devenue un champ de bataille.
En entrant à l’Académie, Assia Djebar avait dit qu’elle entretenait un rapport douloureux avec la langue française, lié à l’histoire entre les deux pays. Et vous, quel est votre rapport avec la langue française ?
Je ne crois pas au discours douloureux sur la langue. Pour moi, apprendre une langue est un enrichissement. Toute langue offre un autre regard sur le monde, une autre manière de nommer les choses. Je suis tombé dans la langue française comme Obélix dans la potion magique ! Je viens d’une famille francophone. Autour de moi, il y avait l’arabe, le berbère, l’espagnol, le grec, le maltais… Ma grand-mère ne parlait que l’espagnol. L’Algérie de mon enfance était une polyphonie. J’ai dans l’oreille toutes les langues de la Méditerranée ! Il y a trop d’idéologie dans la question de la langue. Moi, je m’en méfie. La langue est un outil, une chance, une ouverture.
Si la France s’affaiblit politiquement, économiquement, culturellement, sa langue s’affaiblira aussi
Comment voyez-vous l’avenir de la langue française ?
Elle recule, c’est incontestable, même si la France est aimée partout où je suis allé. Ce recul, je l’ai constaté un peu partout dans le monde depuis vingt‑cinq ans, et plus particulièrement chez les jeunes, malheureusement. Mais tout cela n’est pas seulement une question linguistique : c’est une question de puissance. Un pays puissant fait une langue puissante. Si la France s’affaiblit politiquement, économiquement, culturellement, sa langue s’affaiblira aussi. Il faut une France forte pour une langue forte.
Parlons un peu de littérature. Écrivez-vous aujourd’hui ?
Pas encore. La prison ne permet pas d’écrire : pas de papier, pas de cahiers. Et la prison vous abîme. Depuis ma libération, je suis accaparé par des urgences très concrètes : la santé, les soins, l’absence de domicile, etc. Mais cette expérience a mûri en moi. Je ne veux surtout pas décrire mon quotidien durant cette année d’emprisonnement, mais cette idée de « légende » – c’est ainsi qu’on m’appelait en prison – me travaille. L’étymologie du mot même « légende » est intéressante, c’est ce qui doit être lu… Je veux comprendre comment une légende naît, comment un homme devient un symbole… À ma demande, j’ai enseigné en prison et ils ont accepté ; c’était une expérience enrichissante. Peut‑être que tout cela, un jour, deviendra un livre. Il faut du temps. « Ora, lege, lege, lege relege, labora et invenies » : prie, lis, lis, lis, relis, travaille et tu trouveras.
Quels écrivains vous accompagnent aujourd’hui ?
En ce moment, je ne trouve pas le temps de lire. Ce sont des écrivains qui m’ont aidé à tenir en prison qui m’accompagnent aujourd’hui. Victor Hugo, avec Notre‑Dame de Paris, que j’ai lu et relu dans ma cellule. J’étais pris dans ce roman absolument extraordinaire, je ne voulais pas en sortir. Un chef-d’œuvre, si bien que la deuxième lecture fut encore plus puissante que la première…
Il y a eu un texte de Montherlant qu’un autre prisonnier m’a offert – il y avait des trafics de toute sorte ! Montherlant devait passer cinq jours en Algérie, il y est resté cinq années. Il arrive, à Alger, à la Casbah, il s’installe dans une petite chambre, il observe le monde. Et il raconte. Cela donne une cinquantaine de pages, des scènes de la vie quotidienne. Et puis il y a eu Maupassant, qui, lui aussi, a été séduit par Alger : dans l’une de ses nouvelles, il a écrit des pages sublimes sur mon village natal ! « Féerie inespérée et qui ravit l’esprit ! Alger a passé mes attentes. Qu’elle est jolie, la ville de neige sous l’éblouissante lumière ! » Des pages si belles que je n’aie pas voulu retourner là où je suis né pour garder l’image merveilleuse qu’il décrit. Ce sont des livres que je relis, qui ne me quittent pas. Ce sont des compagnons de route. o ■ o











