
Cette chronique est parue dans Le Figaro de ce 7 février. Nous disons en titre notre accord. Sur plusieurs fronts – intérieurs et extérieurs – le Système est menacé dans son essence – euromondialiste, postnational, diversitaire, etc. –, mais il n’est pas décidé à lâcher le pouvoir et il est prêt à user de tous les dispositifs – notamment judiciaires – pour en barrer autoritairement l’accès aux forces nationales montantes, en France comme en Europe. JSF
Par Mathieu Bock-Côté.
CHRONIQUE – La publication du livre de Marion Maréchal et sa réconciliation affichée avec Jordan Bardella laissent penser que, même si Marine Le Pen est empêchée de participer à la présidentielle, le nom Le Pen continuera d’être associé à la vie politique.

Après quelques heures de flou où l’on a cru, mardi, que Marine Le Pen avait désormais la possibilité d’être candidate à la présidentielle de 2027, on a compris que ce ne serait probablement pas le cas. Le dispositif mis en place pour l’exécuter juridiquement et liquider une bonne partie de l’opposition nationale aura fonctionné jusqu’au bout. À tout le moins, c’est ce à quoi on peut s’attendre. Le nom Le Pen ne sera donc probablement pas sur l’affiche en 2027 : une page de l’histoire se tourne, d’autant qu’il était devenu un symbole, à partir duquel on peut lire l’histoire de la Ve République.
Dans l’esprit du commun des mortels, le nom Le Pen pendant plusieurs décennies fut associé à Jean-Marie Le Pen, à ce qu’on a appelé ses dérapages, celui du «point de détail», plus particulièrement, dans lesquels, par obstination, il aura eu tendance à s’enfermer. D’ailleurs, sa fille comme sa petite-fille marqueront clairement leur désaccord avec lui à ce sujet, comme on l’a encore vu il y a quelques mois avec le voyage en Israël de sa petite-fille. C’était un nom repoussoir, qu’il suffisait de prononcer pour faire peur au commun des électeurs et les transformer en enfants terrorisés, prêts à voter comme on leur dit, à jouer au front républicain. On peut dire qu’à partir des années 1990 le système politique français s’est transformé, à travers la réactivation de la mystique antifasciste, en machine à contenir l’insurrection populaire et identitaire qu’il portait.

C’était aussi, toutefois, le nom d’une opposition irréductible, extérieure au système, un recours exceptionnel, l’instrument immédiatement utilisable pour exprimer sa colère devant l’affaissement du pays. Marine Le Pen, d’ailleurs, a donné un nouveau visage à ce nom. L’opposition quittait le folklore pour se professionnaliser. Même ses contempteurs, qui demeurent nombreux, reconnaissent son courage devant l’épreuve, sa résilience, et conviennent qu’elle est aujourd’hui victime d’une injustice, et cela, bien au-delà du noyau de ses partisans, qui formeront peut-être demain son dernier carré.
Saga familiale
La mort du patriarche, il y a un peu plus d’un an, aura marqué un tournant. Ils furent nombreux, alors, à reconnaître, à micro ouvert ou à micro fermé, que celui qu’on surnommait le Menhir avait annoncé avant les autres la submersion migratoire, qu’il est de plus en plus difficile de nier – à gauche, d’ailleurs, on ne la nie plus, on s’en réjouit, et on se réclame même, c’était inattendu, du « grand remplacement ». En un mot, il aura vu avant les autres la question la plus importante de notre temps. Un peu comme si, malgré ses outrances et ses provocations, l’homme laissait un autre héritage.
Partout en Europe, un dispositif technocratique et juridique se réclamant de l’État de droit a décrété, implicitement, une forme d’état d’exception progressiste, où tout semble désormais permis pour sauver la démocratie.

Plus récemment, Marion Maréchal a voulu, avec la publication de Si tu te sens Le Pen, revendiquer cet héritage, le brandir en étendard, même, en lui donnant une portée dépassant la prophétie migratoire. La réconciliation affichée entre Jordan Bardella, qui sera visiblement le prochain chef de la droite nationale, et Marion Maréchal laisse croire que le nom Le Pen continuera d’être associé à la vie politique, et sera désormais lesté d’une charge idéologique, sous le signe du conservatisme, du libéralisme et de la revendication identitaire, et s’inscrivant dans la nouvelle internationale des droites.

De la fonction tribunicienne, le nom Le Pen migre vers la fonction programmatique. Dans son livre, d’ailleurs, elle réclame la fonction de veilleur, de gardienne de l’héritage, pour éviter qu’une victoire électorale de son camp ne soit neutralisée par le bonheur apaisant d’être enfin arrivé au sommet. Il ne s’agit pas ici de chanter la famille Le Pen, mais de constater que la politique ne parvient jamais à se passer d’incarnation et peut-être, même, de grandes familles qui rappellent les limites de la modernité qui voudrait abolir la part de la lignée dans l’ordre social, qui voudrait nous faire à chaque génération tout recommencer à zéro.
Et pourtant, ce nom ne sera pas cette fois premier sur l’affiche présidentielle. La délepénisation de la course présidentielle parachèvera-t-elle la dédiabolisation du camp national ? Certains veulent y croire. À tort. On le voit partout en Europe, un dispositif technocratique et juridique se réclamant de l’État de droit a décrété, implicitement, une forme d’état d’exception progressiste, où tout semble désormais permis pour sauver la démocratie. L’annulation de l’élection présidentielle en Roumanie, fin 2024, a marqué un tournant. La volonté d’interdire l’AfD en Allemagne l’a confirmé. Et la charge lancée contre les réseaux sociaux, bien au-delà de la question légitime de la protection de l’enfance, confirme un tournant autoritaire à grande échelle.
Il s’agit désormais de fermer l’espace public aux forces politiques dissidentes et émergentes. Le jeu démocratique ordinaire ne tient plus quand les partis parias ont une vraie chance de l’emporter. Les dérapages, aussi malheureux soient-ils, auront servi d’écran : ce qui faisait scandale dès le début avec la famille Le Pen, c’était l’opposition à l’immigration massive et au mondialisme. On l’avait compris depuis longtemps.o ■ o MATHIEU BOCK-CÖTÉ

Les Deux Occidents, Mathieu Bock-Côté, La Cité, 288 p., 22 €. sdp











