
Nuremberg est un film qui fera date, avec plusieurs moments d’anthologie qui font largement oublier quelques séquences un tantinet hollywoodiennes.
PAR JEAN-CHRISTOPHE BUISSON, pour Le Figaro Magazine.

Nous ne commenterons pas cet entretien paru le 26 janvier. Nous n’avons rien à apprendre à Jean-Christophe Buisson, que nous connaissons de longue date, ni à redire sur ses écrits — surtout en matière de cinéma, où il est passé maître. Lisons-le avec plaisir. Et ce sera avec profit. Voilà tout. JSF
ENTRETIEN – Le film Nuremberg, où brille Russell Crowe en Göring, est sorti le 28 janvier sur les écrans. Alfred de Montesquiou, qui connaît toutes les coulisses du procès historique des chefs nazis, dit pourquoi il l’a particulièrement apprécié.

Ouvert en novembre 1945, le procès de Nuremberg, qui dura près d’un an, avait pour ambition inédite de juger les dirigeants nazis responsables de la Seconde Guerre mondiale et de son cortège d’horreurs. Composé de représentants des Alliés vainqueurs de la guerre (des magistrats américains, soviétiques, britanniques et français), il convoqua à sa barre 21 hauts responsables civils et militaires du IIIe Reich. Parmi eux, l’ancien bras droit de Hitler, Hermann Göring, bien décidé à profiter de cette tribune pour pointer les contradictions de ses accusateurs, les fragiliser, les déstabiliser. Et, accessoirement, redire publiquement son admiration pour le Führer.

Pour restituer ce moment historique, James Vanderbilt, qui s’est impeccablement documenté et met en scène avec brio les coulisses et le déroulement du procès, a choisi justement de s’intéresser à l’ancien ministre nazi à travers son lien avec un des psychiatres lui rendant visite durant l’instruction. Choix pertinent. La confrontation entre Douglas Kelley (sous les traits de Rami Malek) et Göring, roi de la manipulation, enjôleur, cynique, faussement défanatisé, dangereusement attachant par certains côtés, est palpitante. L’interprétation magistrale de Russell Crowe y est pour beaucoup. Nuremberg est un film qui fera date, avec plusieurs moments d’anthologie qui font largement oublier quelques séquences un tantinet hollywoodiennes.
Ancien grand reporter à Paris Match, documentariste, romancier, essayiste, Alfred de Montesquiou a été récompensé cet automne du prix Renaudot essai pour son livre Le Crépuscule des hommes (Robert Laffont), dans lequel il raconte le procès, mais du côté de sa couverture par les médias du monde entier. Il a vu et aimé le film.

LE FIGARO MAGAZINE. – Vous avez étudié de près le déroulement du procès de Nuremberg pour écrire votre livre « Le Crépuscule des hommes ». Trouvez-vous que le film correspond à la réalité ? Les différents protagonistes sont-ils fidèles à la réalité ?
ALFRED DE MONTESQUIOU. – Oui, le film me semble une restitution fidèle et efficace de l’ambiance du procès. J’y retrouve les enjeux moraux et politiques qui traversent Nuremberg, les discussions, les atmosphères de la confrontation entre les procureurs et les nazis, etc. La salle d’audience 600 du palais de justice de Nuremberg est remarquablement restituée. C’est particulièrement satisfaisant puisqu’elle n’existe plus aujourd’hui en l’état, et qu’il faut se l’imaginer. Il y a également des dialogues très forts entre Göring et le procureur américain Robert Jackson ou l’Anglais Maxwell Fyfe, qui sont des verbatim réels des audiences qu’on a la sensation de revivre en direct. C’est très fidèle, et sur la forme, et sur le fond.
Le seul écart notoire pris avec la réalité historique me semble être le choix de faire parler couramment anglais à GöringAlfred de Montesquiou
À la marge, il y a des arrangements avec la réalité historique, par exemple tel événement qui a duré trois jours est ramené à quelques minutes pour plus d’intensité dramatique. Ou telle scène où les scénaristes ont ajouté une journaliste femme pour coller à leur script. Le seul écart notoire pris avec la réalité historique me semble être le choix de faire parler couramment anglais à Göring, y compris dans la salle d’audience.
La dimension psychiatrique est ici très présente. Ne fait-elle pas de l’ombre à la dimension juridique de l’événement ?
Certes, mais en réalité la dimension psychiatrique était très présente durant le procès. Tous les personnages principaux du film sont réels, à commencer par le psy, Douglas Kelley, qui était réellement chargé de surveiller la santé psychique des accusés. Comme montré dans le film, il a rapidement perdu pied, jusqu’à se faire remplacer par un autre psy – Gustave Gilbert, nettement moins complaisant.
L’équipe psychiatrique avait pour mission première d’éviter les suicides des détenus nazis – mission renforcée après celui de l’accusé Robert Ley, le 25 octobre, dans sa cellule, moins d’un mois avant l’ouverture du procès le 20 novembre 1945. Les psy devaient aussi s’assurer de leur santé mentale et de leur capacité à se défendre – même si dans le cas de Rudolf Hess, un comité de spécialistes du monde entier a été réuni pour en certifier. Mais les psychiatres et psychologues, à commencer par Gilbert (plutôt que Douglas Kelley, mis en avant dans le film), ont aussi eu pour rôle d’affaiblir ou de canaliser les nazis au fil du procès pour les rendre plus malléables, ou vulnérables à l’accusation, et essayer d’obtenir qu’ils produisent des aveux – ou au moins des excuses – à la barre.
De ce point de vue, l’argument central est juste. Bien sûr, il est loin de raconter tous les enjeux du procès. Mais il en scénarise un, très bien. Avec en point culminant la confrontation entre Göring et les procureurs, début mars 1946, qui a très mal tourné pour l’Américain.
Le procès de Nuremberg eut-il en son temps un très fort retentissement médiatique et géopolitique ou le monde était-il déjà passé à autre chose ?
Le procès était long, parfois ennuyeux, et souvent multiforme. Il ne faut pas oublier que les 21 accusés dans le box n’ont pas commis les mêmes actes, ni dans les mêmes pays ou durant les mêmes périodes. Donc, les médias et les opinions mondiales se sont régulièrement lassés au fil des audiences. Il y a quelque 300 journalistes de 28 pays lors de l’ouverture du procès, puis environ le même nombre lors des verdicts en septembre 1946, mais, entre-temps, beaucoup sont partis. Or, justement, l’un des grands temps forts du procès, qui fit revenir à Nuremberg de nombreux reporters, c’est le contre-interrogatoire de Göring début mars, dont le procureur américain est sorti très affaibli.
« Au-delà du jugement des 21 nazis dans le box, l’objectif central des Alliés était de rendre illégale la guerre d’agression » Alfred de Montesquiou
En quoi ce film est-il utile, au-delà de ses qualités cinématographiques ?
Le biais de la fiction – bien documentée – me paraît un très bon moyen de reparler d’un événement fondateur tel que le procès de Nuremberg. C’est ce que j’ai voulu faire également dans mon roman, Le Crépuscule des hommes, et c’est ce qu’entreprend avec succès ce film. En réalité, le procès de Nuremberg est un acte fondateur de notre modernité géopolitique, mais c’est un événement complexe. Le raconter comme une aventure hollywoodienne permet de le faire revivre, et surtout d’en dégager les enjeux moraux, toujours diablement actuels.
Au-delà du jugement des 21 nazis dans le box, l’objectif central des Alliés était de rendre illégale la guerre d’agression, et impossible la réitération des crimes de masse et crimes contre l’humanité. Or, Poutine en Ukraine, Netanyahou à Gaza ou même l’intervention de Trump au Venezuela soulignent combien l’ordre mondial établi par les Alliés à Nuremberg se délite à présent sous nos yeux. Si un film tel que celui-ci peut nous rappeler l’importance des règles du droit international instaurées par Nuremberg, c’est une bonne chose. o ■ o JEAN-CHRISTOPHE BUISSON













Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le droit international s’est largement construit autour d’un moment fondateur présenté comme indiscutable : les procès de Nuremberg. Ceux-ci ont posé les bases d’un ordre juridique international fondé sur la responsabilité pénale individuelle, la condamnation des crimes contre l’humanité et l’affirmation de normes prétendument universelles. Pourtant, si leur portée symbolique est considérable, leur valeur normative mérite d’être interrogée avec davantage de distance critique.
Les jugements de Nuremberg relèvent d’abord d’un contexte politique et militaire singulier : celui de la victoire totale des Alliés. Le tribunal n’était ni universel ni impartial au sens strict, mais constitué par les puissances victorieuses, jugeant exclusivement les vaincus. Cette asymétrie originelle a introduit une ambiguïté durable dans le droit international contemporain : la confusion entre justice et rapport de force. Certains principes proclamés comme universels ont ainsi été appliqués de manière sélective, sans jamais être opposables aux États dominants lorsqu’ils agissaient en dehors de ces normes.
Par ailleurs, le droit international issu de l’après-guerre repose sur une conception abstraite de l’universalité, souvent détachée des traditions juridiques, culturelles et politiques des sociétés auxquelles il prétend s’imposer. Sous couvert de valeurs communes, il a parfois servi de vecteur à une vision occidentale du monde, transformant le droit en instrument normatif d’ingérence plutôt qu’en cadre de coopération souveraine. Cette tendance s’est accentuée avec la judiciarisation croissante des relations internationales et la multiplication des juridictions pénales internationales à compétence inégale.
Il convient également de souligner que le droit international contemporain souffre d’un déficit structurel d’effectivité. Dépourvu de véritable pouvoir coercitif autonome, il dépend largement de la volonté politique des États, en particulier des plus puissants. Cette dépendance fragilise sa crédibilité : certaines violations massives restent impunies, tandis que d’autres font l’objet de poursuites rapides, en fonction de considérations géopolitiques plus que juridiques.
Relativiser le droit international né de l’après-1945 ne revient pas à en nier les acquis ni à excuser les crimes qu’il entend prévenir. Il s’agit plutôt de reconnaître qu’il n’est ni neutre, ni achevé, ni universel par nature. Comme tout ordre juridique, il est le produit d’une histoire, de rapports de force et de choix idéologiques. L’admettre est une condition nécessaire pour en penser l’évolution vers un système plus équilibré, réellement pluraliste et moins tributaire de la domination politique.
En ce sens, le véritable enjeu n’est pas de sacraliser Nuremberg comme un mythe fondateur intangible, mais d’assumer une lecture critique de cet héritage afin de refonder un droit international plus cohérent, plus équitable et plus respectueux de la souveraineté des peuples.