
« Tant que les agresseurs seront relaxés, tant que les présidents d’université préféreront annuler des conférences plutôt qu’affronter la violence antifasciste, tant que les médias et la classe politique feront preuve d’une indulgence coupable pour la violence politique quand elle vient de la gauche, le message demeurera le même : la terreur paie. Mark Bray l’a compris : nos institutions sont faibles. »
Par Olivier Vial.

Cet article est paru le 14 février dans La Nouvelle Revue Politique, récemment créée. Fort intéressant en lui-même, nous nous abstiendrons d’y rajouter quoi que ce soit. Deux commentaires s’en sont chargés mieux que nous pourrions le faire, ceux de Christophe Boutin et d’Arnaud Benedetti que nous reproduisons tous les deux au risque de retarder de trop l’article lui-même. Mais la suite de ces trois textes en vaut selon nous la peine, et le sujet – sur un fond de tragédie en devenir – en vaut la peine. JSF

Christophe Boutin : Un article à lire (…) tout autant que le commentaire d’Arnaud Benedetti. La violence décomplexée, le sectarisme exacerbé, sont certes le fait de l’extrême gauche dans la France de 2026 (une extrême gauche qui a d’ailleurs du mal à supporter cette dénomination d’extrême), et non de groupes fascistes fantasmés pour légitimer cette violence et ce sectarisme, mais c’est bien toute la gauche, qui les soutient non seulement par son silence, – cela c’est la veulerie du centre et de la supposée droite – mais par sa connivence idéologique. En baptisant par exemple « discours de haine » toute remarque lucide tirée des faits, elle contribue à légitimer les interdictions, les jugements arbitraires et les violences.

Arnaud Benedetti : Alors que des escouades de petits factieux, aussi crétins que violents, aussi veules ( à quarante contre dix…) qu’ils ne sont soumis aux islamistes viennent de massacrer un jeune homme de 23 ans, il convient de lire l’analyse lucide d’Olivier Vial. Notre contributeur rappelle que cette violence de meutes n’est pas le fruit d’une pulsion irréfléchie d’adolescents mal dégrossis : elle est hélas pensée et théorisée, mise dans des mots pour semer la terreur et intimider. Tous les complices intentionnels ou implicites de cette abomination, ceux-là mêmes par exemple qui ont permis à ce que la petite frappe de Raphaël Arnault et d’autres avec lui, entrent à l’Assemblée au nom d’un front qui n’a rien de républicain mais tout d’un instinct de conservation oligarchique, feraient bien de commencer à effectuer leur examen de conscience… La gauche par ses compromissions a une évidente part de responsabilité, rendant fréquentable ce qui ne l’est pas ; une partie des bourgeoises médiatiques tout autant en minorant ou en dissimulant la réalité ; le marais ondoyant et faible qui à toutes les époques privilégie le court-termisme de la boutique de ses intérêts à la vertèbre du courage sans compter ceux qui au cœur de l’Etat, sous couvert d’Etat de droit mènent en réalité une guérilla idéologique de tous les instants contre les intérêts de la Nation et de la République … On attend enfin la réaction du Président de la République, plus prompt à se coucher devant les agissements de tous nos ennemis, qu’à dépenser sa capacité à s’indigner devant les vrais menaces dont notre société est la cible.

« Mal nommer les choses, c’est ajouter du malheur au monde. » Décrire la terrible agression de Quentin comme le fruit d’une simple rixe entre militants, c’est trahir la vérité des faits, s’empêcher de saisir l’ampleur de ce drame et salir un jeune étudiant de 23 ans laissé pour mort sur un trottoir lyonnais. Son avocat, Me Fabien Rajon, est formel : « La thèse de la simple « rixe » entre deux groupes rivaux ne semble pas correspondre à la réalité des faits : il s’agirait plutôt d’un lynchage gratuit de la part de plusieurs individus, en surnombre et armés, qui se seraient acharnés sur la victime isolée. » Quentin n’avait aucun antécédent judiciaire, n’était ni agent de sécurité ni membre habituel d’un service d’ordre. Il a toujours défendu ses convictions de manière non-violente. Il est aujourd’hui en état de mort cérébrale.
« Rixe », ce mot qui blanchit la violence politique
Comme après chaque agression d’une extrême violence commise par l’ultra-gauche, les mêmes réflexes se mettent en place : minimisation des faits, équivalence entre agresseurs et victimes, invocation d’une « rixe » pour diluer les responsabilités. Pourtant, ce qui s’est produit jeudi soir n’a rien d’une surprise. C’est au contraire l’aboutissement prévisible d’une stratégie théorisée, assumée et mise en œuvre méthodiquement depuis une dizaine d’années.
Une doctrine de la violence
Cette violence n’a rien de spontané. Elle s’inscrit dans une doctrine précisément formulée par l’historien américain Mark Bray dans son ouvrage devenu la bible des antifas français : L’Antifascisme : son passé, son présent et son avenir (2018). Pour lui, l’objectif n’est pas de débattre mais d’anéantir socialement et physiquement l’adversaire. Bray l’écrit sans détour : « On ne peut pas toujours changer les croyances de quelqu’un, mais on peut évidemment les rendre trop coûteuses politiquement, socialement, économiquement et parfois même physiquement. »
C’est le concept de l’« antifascisme du quotidien » : « augmenter le coût social des comportements oppressifs, au point que ceux qui les endossent ne voient d’autres possibilités que de rester dans l’ombre. » Le problème, c’est que ce sont les antifas qui décident seuls de ce qui est « oppressif » et de qui est « fasciste » – une catégorie qui ne cesse de s’étendre. Depuis le début des années 2000, l’Action Antifasciste Paris-Banlieue a élargi le champ du fascisme « au colonialisme, à la question palestinienne, aux violences policières ». En s’appuyant sur la dynamique des luttes intersectionnelles, les antifas ont ainsi créé une véritable machine à « nazifier ». Tous ceux qui s’opposent à eux sont immédiatement considérés comme des fascistes, des nazis. Ils sont ainsi déshumanisés, ce qui facilite et légitime les passages à l’acte violent.
Ne nous y trompons pas : si le harcèlement numérique constitue l’artillerie, la violence physique reste l’infanterie indispensable. Bray est d’un cynisme absolu : « En vérité, la violence représente une toute petite partie – néanmoins vitale – de l’antifascisme. » L’escalade est programmée, résumée par cette formule glaçante : « Tu te bats contre eux à coups de poing pour ne pas te battre à coups de couteau. Tu te bats contre eux à coups de couteau pour ne pas te battre avec des fusils. Tu te bats contre eux avec des fusils pour ne pas te battre avec des tanks. »
Résurgence d’une violence politique de haute intensité
C’est au nom de ces « tanks » imaginaires que le jeune Quentin est en état de mort cérébrale, que des militants de l’UNI ont été attaqués au couteau à Strasbourg, tabassés avec de gants coqués à Toulouse, ou que deux étudiants ont été roués de coups par une trentaine d’antifas à Rennes. Rien que pour l’année 2025, le syndicat étudiant a recensé 43 agressions violentes contre ses membres. Pour l’antifa, frapper le premier n’est pas une agression, c’est « désamorcer le besoin d’autodéfense ». Sic !
Mais on est très loin de la légitime défense. Les antifas ont mis en place un véritable système de fichage de leurs adversaires politiques. Ils ne se contentent pas d’agressions pour faire stopper les actions militantes de leurs adversaires (ce qui serait déjà condamnable) : ils traquent leurs cibles quand elles sont seules, les harcèlent jusqu’à leur domicile pour leur faire comprendre que nulle part elles ne seront en sécurité. À Nantes, des menaces de mort nominatives ont été taguées aux abords des domiciles de militants de l’UNI ainsi que sur les murs du commerce où l’un d’eux occupait un job étudiant.
De nombreux commentateurs rappellent que la violence politique a toujours existé. C’est vrai, mais elle change de nature et d’intensité. Depuis quelques mois, nous assistons à une résurgence d’une violence que nous n’avions plus connue depuis la fin des années 70 (banalisation des sabotages, usages de bombes incendiaires, attaques contre les forces de l’ordre, agressions ciblées…). Cette radicalisation s’accompagne d’ailleurs d’une romantisation de la violence de cette époque. Le 28 mars 2023, Jean-Marc Rouillan, cofondateur d’Action directe condamné à perpétuité pour assassinats, était invité à l’université de Bordeaux occupée pour disserter sur « les suites à donner au mouvement social ». Un participant déclarait « trouver intéressant qu’il vienne raconter pourquoi il a choisi la lutte armée ». Le 15 octobre 2025 à Paris 8, des centaines d’étudiants répondaient en chœur « Non ! » à la question « Condamnez-vous le 7 octobre ? » avant d’entendre : « Nous revendiquons le 7 octobre. »
Cette normalisation de la violence s’inscrit également dans une stratégie politique explicite. En 2012, Jean-Luc Mélenchon fixait le cap : « La conquête de l’hégémonie politique a un préalable : il faut tout conflictualiser ! » L’objectif était de « transformer un peuple révolté en peuple révolutionnaire ». Nous y sommes.
Les antifas imitent plus qu’ils ne combattent le fascisme
Il y a une ironie tragique dans cette situation. En prétendant combattre le fascisme, les antifas en reproduisent toutes les méthodes : fichage des opposants, attaques contre des journalistes, harcèlement organisé, violence de groupe contre des individus isolés, culte de l’action directe, romantisation de la violence politique, élargissement sans fin de la liste des ennemis. Quand tout devient fasciste, quand tout adversaire politique est transformé en « nazi », la violence devient légitime.
Tant que les agresseurs seront relaxés, tant que les présidents d’université préféreront annuler des conférences plutôt qu’affronter la violence antifasciste, tant que les médias et la classe politique feront preuve d’une indulgence coupable pour la violence politique quand elle vient de la gauche, le message demeurera le même : la terreur paie. Mark Bray l’a compris : nos institutions sont faibles.
Quentin n’est pas mort dans une « rixe ». Il a été lynché en application d’une doctrine qui théorise la violence comme outil politique légitime. Ce drame était prévisible. D’autres suivront tant que nous refuserons de nommer cette réalité. ■ oOLIVIER VIAL













L’extrême gauche est à la gauche ce que l’islamisme est à l’islam