
Par Pierre Manent.
Merci à Aristide Ankou d’avoir reproduit cette superbe réflexion par degrés de Pierre Manent, toujours aussi lumineux.

« Il est difficile de démêler les raisons qui ont conduit à ce rejet de la légitimité politique qui avait constitué l’axe central de la vie européenne pendant deux siècles. Si l’on s’en tient uniquement à l’argument explicite qui sous-tend ce rejet et qui sert de base à ce que l’on appelle désormais les « valeurs européennes », on pourrait dire qu’avec l’adoption des droits de l’homme comme horizon moral exclusif des sociétés démocratiques, le seul agent légitime à nos yeux est l’individu en tant que membre de l’humanité, en tant qu’« homme en général ». Dans cette perspective, seule une règle rigoureusement universelle, applicable en tout lieu et en tout temps à tous les êtres humains, peut être qualifiée de « juste ».
Un peuple vivant comme une entité qui se gouverne elle-même, plutôt que de donner vie et force à l’idée de justice politique, comme nous l’avions longtemps pensé, est désormais considéré au contraire comme l’incarnation même de l’injustice primordiale, car être un peuple autonome consiste à se séparer de l’humanité dans son ensemble et à se préférer à elle. Maintenant que l’humanité (comprise comme la totalité des êtres humains vivants) est le seul horizon de la justice, mais incapable de constituer un corps politique au sens propre, le travail de la justice consistera à rendre cette totalité des êtres humains vivants toujours plus visible et efficace. On y parvient en éliminant autant que possible les frontières de toutes sortes qui divisent et fragmentent cette totalité connue sous le nom d’« humanité ».
De cette manière, nous avons été amenés à considérer les mouvements migratoires comme le phénomène le plus significatif du monde actuel. En tant qu’incarnation concrète du mouvement vers une humanité unifiée, les migrants apparaissent comme les témoins et les agents de l’œuvre de justice par excellence. Ils représentent le passage du particulier au général, ou à l’« universel », comme nous préférons désormais le dire.
Les migrants ne sont pas une population particulière qui, confrontée à une certaine situation, y répond d’une certaine manière. Les migrations ne sont pas un phénomène politique et social parmi d’autres phénomènes politiques et sociaux auxquels nous devons nous attaquer. Au contraire, les migrations sont considérées comme les porteuses de cette nouvelle justice, et les migrants, en tant que groupe humain distinct, symbolisent à nos yeux l’union de la force et de la justice, un privilège qui avait toujours été réservé aux peuples autonomes organisés politiquement en communautés de citoyens.
Le phénomène que je viens de décrire brièvement n’a aucun sens s’il n’est pas lié à l’idée qui est le leitmotiv de mon argumentation, celle d’une justice qui trouve son principe uniquement dans la relation de l’individu à lui-même.
Cette idée a récemment pris une virulence particulière, puisqu’elle n’est plus tempérée ni contrebalancée par aucun principe d’association, ni par aucune articulation du bien commun civique. S’il n’y a pas d’autre justice que celle du général, de l’humanité en général, c’est-à-dire de l’individu ancré dans son inattaquable relation à lui-même, alors l’individu qui se présente à la frontière, ou qui franchit la frontière, au nom de son humanité comprise comme identique à celle de tout autre, et qui représente ainsi l’humanité tout entière, cet individu est le porteur d’un droit qui peut prévaloir contre la volonté de tout corps politique.
Le corps politique apparaît alors comme une simple association particulière, dépourvue en fin de compte de légitimité morale. L’individu insignifiant, qui dans de nombreux cas a déjà franchi tant de frontières, est considéré comme représentant l’humanité dans son ensemble, tandis que le corps politique, à l’intérieur des frontières qu’il prétend défendre, n’est qu’une partie de l’humanité, une fraction qui s’en détache, en particulier s’il refuse l’accès à l’être humain qui se présente au nom des droits de l’homme. » ■ PIERRE MANENT
Pierre Manent, Situation de la France, Paris, Desclée de Brouwer, 2015.
Dernier ouvrage paru de Pierre Manent : Pascal et la proposition chrétienne (Grasset, 2022).
Pierre Manent (né en 1949) est philosophe et politologue, spécialiste de la tradition libérale et de l’histoire des idées. Professeur à l’EHESS, il a éclairé la pensée politique moderne à travers l’étude de Machiavel, Montesquieu et Tocqueville. Sa réflexion souligne l’importance de la nation et de la cité comme cadres de vie commune, face aux défis de l’Europe et de la mondialisation. Catholique, il articule foi, raison et politique dans une recherche exigeante de cohérence. Son œuvre, à la fois rigoureuse et accessible, nourrit le débat intellectuel et citoyen contemporain.
Note rédigée à partir de données universitaires courantes.











