
Par Paul Sugy.
Cet article est paru dans Le Figaro de ce matin, 18 février. Son sujet nous paraît pouvoir se résumer assez simplement dans toute la philosophie et la praxis révolutionnaires modernes, depuis les idéologues illuminés, à tous les sens du mot, de la Convention, jusqu’aux soixante-dix années terribles du règne marxiste-léniniste et stalinien, tel que Soljenitsyne l’a décrit, analysé et stigmatisé, qui d’un même mouvement, d’une même logique, nous conduisent à nos modernes déconstructeurs de tout ordre réel, historique et naturel, lesquels intellectuels sont l’objet de la critique de Paul Sugy. Il nous paraît bon de les pointer du doigt comme responsables du présent chaos ; meilleur encore est de les situer dans leur trajectoire historique, résumable, en fait, à une immense série d’immenses méfaits sociaux, politiques et humains. Ces intellectuels une fois en marche n’ont guère de mal à trouver, comme on vient tristement de le voir, leurs bras armés, en l’occurrence tueurs. JSF
Sous couvert de pleurer la mort de Quentin Deranque, une large partie de la gauche communie aux renversements conceptuels qui ont rendu sa mort pensable, donc possible.
ANALYSE – En promouvant une analyse critique des institutions pour en dénoncer la « violence symbolique », les intellectuels de gauche autorisent la violence antifasciste au nom de la légitime défense.
Le lynchage meurtrier de Quentin Deranque par des militants d’ultragauche appelle une profonde tristesse – mais sûrement pas de sidération. Car à la sempiternelle question que l’on pose en pareilles circonstances (« comment en est-on arrivé là ? »), il est possible cette fois de répondre rapidement et sans détour.
Comment en est-on arrivé à ce qu’un étudiant perde la vie sous les coups de militants « antifascistes » ? Parce que la mouvance antifasciste est violente. Comment surtout en est-on arrivé à ce que la gauche (médiatique, politique…) minimise ce drame en arguant que les torts sont partagés ? Parce que la matrice intellectuelle de la gauche rend possible cette violence et en absout parfois les auteurs.
Si elle n’a pas le monopole de la violence politique, la gauche propose néanmoins dans son logiciel mental un double procédé rhétorique qui autorise insidieusement le glissement vers la violence, alors même que ses adeptes jurent par ailleurs qu’ils la refusent – et ne laissent pas de la condamner chaque fois qu’elle éclate, feignant d’y être étrangers avec parfois une sincérité naïve.
Le premier tour de passe-passe consiste à galvauder l’idée même de violence en prêtant au concept un sens abstrait, malgré l’évident oxymore que contient par exemple l’expression bourdieusienne de « violence symbolique ». À rebours de la pensée grecque, et avec elle toute la philosophie classique, qui opposait la violence et le langage, le pape de la sociologie française d’après-guerre a cru bon d’imaginer qu’on pouvait voir de la violence même là où il n’y en avait pas. On mesure ce qu’un tel stratagème peut avoir de subversif : alors que jusqu’ici la dialectique était le refuge de la raison (et ne se déployait correctement qu’à l’abri de la violence), voilà que les discours et les représentations pouvaient devenir eux-mêmes porteurs de violence, sans même s’y référer. L’auteur de La Reproduction (Éditions de Minuit, 1970) pouvait alors théoriser avec Jean-Claude Passeron un ordre social inégalitaire structuré sur des rapports de domination, intériorisés par les groupes inférieurs précisément à cause de cette violence invisible qui innerverait insidieusement l’éducation ou la culture.
Pierre Bourdieu fut bientôt repris et approfondi par d’innombrables disciples, et l’exploration du subterfuge conduisit d’autres après lui à parler désormais de « violence systémique ». Ainsi les partisans des « études décoloniales » croient déceler dans les formes politiques contemporaines la permanence d’un racisme d’État. L’instrumentalisation de drames comme récemment l’affaire Nahel, où d’enquêtes statistiques sur les contrôles au faciès, accréditeraient cette thèse en prétendant prouver l’existence d’un racisme structurel au sein de la police. Or si les institutions sont racistes, donc violentes, alors la violence en retour des « racisé·e·s » ne serait qu’une forme admissible de légitime défense.
Une gauche obnubilée par la déconstruction
L’analyse critique des systèmes est ainsi devenue le principal mantra d’une gauche obnubilée par la déconstruction, qui n’a du reste pas froid aux yeux et dissimule sa paresse conceptuelle par une orgie sémantique – car nommer les choses, c’est déjà un peu les déconstruire. Déconstruit donc, l’odieux « capitalisme » dont on ne sait plus bien ce qu’il recouvre à force de scander son nom comme un totem !
Ainsi critiqués, les systèmes sont réduits à des fonctions de production de normes rendues artificielles et suspectes, donc dispensables. Et à nouveau l’interdiction légale de la violence se retrouve facultative, puisque la loi est une construction sociale au service des dominants. Dans un essai consacré à Luigi Mangione, l’anarchiste américain suspecté du meurtre en 2024 du patron d’une compagnie d’assurances, le sociologue et journaliste Nicolas Framont se demande s’il est « condamnable de tuer une personne responsable de la mort et de la souffrance de milliers d’autres », arguant que cet assassinat « est évidemment illégal, alors que celui de la victime, responsable d’une politique agressive de refus de remboursements de soins souvent vitaux, est tout à fait acceptable, voire estimable dans le système capitaliste » (Saint Luigi, Les liens qui libèrent, 2025). L’auteur bien sûr se garde de répondre de façon définitive, mais en opposant la violence meurtrière à une violence économique non moins criminelle à ses yeux, il amnistie déjà un peu la première au prétexte qu’elle répondrait à la seconde.
Le second procédé n’autorise plus seulement la violence mais participe même à l’encourager, c’est bien sûr la Reductio ad Hitlerum. Désigner un discours ou un personnage comme fasciste, c’est autoriser sa suppression pour immuniser le corps social du danger qu’il représente. « On ne dialogue pas avec le fascisme, on le combat », professe en chœur l’extrême gauche en estompant de nouveau la frontière entre violence et langage, étant entendu que ses adversaires politiques professent des idées violentes auxquelles on ne peut s’opposer que par la violence.
Dans un essai à paraître, Pierre Valentin analyse par exemple cette dialectique en la débusquant dans l’idéologie transactiviste. Ce mouvement, écrit-il, « défend l’idée selon laquelle ceux qui postulent que l’on ne saurait changer de sexe nient ce faisant l’existence même de ceux qui sont “passés de l’autre côté” ». Les tenants d’un discours critique sur la cause trans sont étiquetés comme « transphobes », et accusés comme l’écrit le jeune spécialiste de la mouvance woke de « pulsions exterminatrices » à l’égard des personnes trans. Le mal-être de celles-ci serait tout entier la conséquence de ces discours, même lorsque les « transphobes » se contentent en réalité d’appeler à la prudence quant à la transition de genre chez les mineurs. Et l’existence d’un plus fort taux de suicide chez les personnes trans achève de changer ces « transphobes » en parfaits assassins.
Là encore cette approche intellectuelle crée les conditions d’une violence que la gauche, en fait de combattre, en réalité propage. De la dénonciation de la « violence transphobe » à l’autodéfense armée il n’y a qu’un pas, vite franchi : en octobre 2024 une soixantaine d’individus appartenant à la mouvance antifasciste étaient interpellés près du boulevard Saint-Germain à Paris, certains en possession de matraques télescopiques, alors qu’ils s’apprêtaient à perturber la séance de dédicaces du livre Transmania par ses deux auteurs, Dora Moutot et Marguerite Stern.
Le paradoxe que relève finement ici Pierre Valentin est que la rhétorique de la vulnérabilité, de plus en plus commune à gauche, alimente en réalité une « violence préventive » dont on commence seulement à mesurer l’ampleur. Sous couvert de pleurer la mort de Quentin Deranque, une large partie de la gauche communie aux renversements conceptuels qui ont rendu sa mort pensable, donc possible. o ■ o PAUL SUGY














Qui sont les nervis fascistes ?
Les antifas n’ont plus qu’à se faire hara kiri.