
Cette analyse, qui se veut une enquête, en effet très actuelle, est parue dans Le Figaro du 18 février. Toute la France a appris que le jeune Quentin mort à Lyon, était devenu un jeune catholique fervent. De la mouvance « tradi » comme nombre de ses pairs.
Nous ne nous mêlons pas de questions proprement ecclésiales, mais nous ne nous en désintéressons pas pour autant. La question religieuse nous semble importante, essentielle pour l’avenir de notre société, de notre civilisation, de notre nation, substantiellement et historiquement catholiques. Des questions religieuses et vaticanes, Jean-Marie Guénois est un spécialiste avisé. Il nous a paru utile de reprendre cet article. Chacun, ensuite, en jugera selon ses moyens. — JSF
Par Jean-Marie Guénois.
ENQUÊTE – L’affluence à la messe du mercredi des Cendres bat des records en France ainsi que les demandes de baptêmes d’adultes et d’adolescents. Comment ce renouveau s’explique-t-il ?

Qui pouvait imaginer que des jeunes se précipiteraient dans des églises, le mercredi des Cendres, pour recevoir sur le front une croix noire, viatique symbolique des quarante jours d’ascèse du carême ? Après l’engouement constaté en 2025, la question se pose à nouveau cette année, car le phénomène devrait se confirmer. « J’espère qu’il y aura le même élan, confie le père Jérémy Rigaux, curé de la paroisse Notre-Dame des Foyers, dans le nord de Paris. Ce mercredi des Cendres 2026 sera en tout cas révélateur de la pérennité de ce mouvement. »
Bernsley Bejean, 23 ans, recevait justement les cendres pour la première fois de sa vie, il y a un an, dans cette paroisse du 19e arrondissement. Il y fut aussi baptisé lors de la nuit de Pâques 2025 : « Cette messe des Cendres fut incroyable ! Nous étions énormément de jeunes, c’était quelque chose de grand, de très solennel, de très émouvant. Mais c’est le jour de mon baptême qui fut la meilleure journée de ma vie, j’étais vraiment très heureux. »
Le poids des réseaux sociaux
Dans quarante jours, le 4 avril prochain, combien seront-ils, ces nouveaux baptisés catholiques, lors de la veillée pascale ? L’épiscopat s’apprête à publier des chiffres nationaux qui devraient encore être à la hausse. Pour le diocèse de Paris, la progression sera de 17 %, avec 786 baptisés adultes. Ils étaient 522 en 2024, soit une augmentation de plus de 50 % en seulement deux ans. La tendance est la même en Île-de-France.
Ces chiffres, qui réjouissent une communauté catholique encore traumatisée par la décennie noire des années 2010 et les abus sexuels commis par une minorité de prêtres, attendent toujours leur explication : qui a rallumé la flamme du carême ? Pourquoi un tel regain spirituel, en France, championne mondiale de la laïcité ? Ce renouveau est-il un feu de paille ? Sur internet, les influenceurs y jouent-ils un rôle décisif ? Les jeunes musulmans, pieux et fiers de leur foi, contribuent-ils à ce réveil chez leurs homologues catholiques ?
Pour les jeunes que j’accueille, le rôle joué par des influenceurs catholiques est important — Le père Rigaud
« Oui, répond, sans provocation, le père Rigaux à cette dernière question. Notre église est en face d’une très grande mosquée, et nous sommes beaucoup de paroissiens à être sincèrement édifiés par leur pratique et leur constance. » Mais pour ce prêtre convaincu et évangélisateur, il n’y a pas de doute : « Si c’est une flamme, alors c’est clairement l’Esprit saint qui a réveillé le carême et les demandes de baptême. » Quant aux poids des réseaux sociaux dans ce renouveau catholique, il observe : « Pour les jeunes que j’accueille, le rôle joué par des influenceurs catholiques est important. »
Des centaines de milliers d’abonnés pour les influenceurs catholiques
Bernsley Bejean, ce jeune baptisé et fidèle de cette paroisse, confirme : « Nos parents s’étaient détournés de la foi, notre génération y revient. On se pose des questions sur le sens de notre vie et on trouve des réponses sur internet. Les réseaux sociaux sont donc une bonne chose. Des graines y sont semées mais c’est un chemin parmi d’autres. Il faut ensuite vivre sa foi dans une paroisse et avec ses amis. Moi, je m’accroche à la foi. Il y a des hauts et des bas. La vie de catholique n’est pas simplement émotionnelle, il faut l’approfondir ».
Bernsley a retrouvé le chemin de foi à travers le site « Porta Fidei », créé par une équipe de jeunes de cette paroisse du nord de Paris. Cette page a connu un très grand succès l’an passé avec une vidéo sur le jeûne pendant le carême devenue virale.
Les influenceurs catholiques ne sont donc pas une bagatelle. Certains d’entre eux sont suivis par des centaines de milliers d’abonnés. Le plus connu est le père Paul Adrien, 44 ans, dominicain. Il y a sept ans, il a créé un site et une chaîne YouTube, « L’amour vaincra », passée de 3 000 abonnés en 2020 à 603 000 aujourd’hui. Ce mercredi, il lance un « parcours carême 2026 » sur une application dédiée. Au programme : « la motiv du matin », le rendez-vous de prière à 7 h 30, puis des « enseignements », des « médiations bibliques », des « suggestions d’effort », etc. Difficile à joindre cette semaine, il glisse par SMS : « Je ne touche pas terre. Vraiment. On est en train de lancer notre application de carême et c’est le rush ! » Ces influenceurs fonctionnent bien souvent avec de modestes équipes et peu de financement pour alimenter leur chaîne et répondre aux nombreux mails qu’ils reçoivent quotidiennement.
Autre exemple très connu, sœur Albertine. Âgée de 30 ans, elle est engagée dans la communauté du Chemin neuf et compte près de 500 000 abonnés en cumulé sur Instagram et TikTok. Pour elle, son carême consistera à mettre sa caméra sur « pause », notamment pour étudier et approfondir sa vie religieuse, comme elle l’explique, avec son doux sourire, dans ses derniers «posts ». Elle décline toute demande d’interview parce qu’elle a choisi de vivre une césure médiatique : « Demain (mercredi), je vais couper tous mes réseaux sociaux. »
« Ils rendent la foi “normale” et accessible »
Autre poids lourd du monde des influenceurs catholiques, l’abbé Matthieu Raffray, 46 ans, prêtre en soutane de l’Institut du Bon Pasteur qui assume une position traditionaliste. Il totalise 170 000 abonnés sur YouTube et Instagram. Figure montante, enfin, Jonathan Langlois, 34 ans, dont le podcast « Les Lueurs », « le média qui éclaire votre vie intérieure », compte plusieurs centaines de milliers d’abonnés.
« La part des influenceurs est difficile à mesurer, observe Philippine de Saint-Pierre, directrice de la chaîne KTO. Ils sont bien là mais je vois aussi la part des “micro-influenceurs” : un jeune qui parle à quelques dizaines d’autres via les réseaux sociaux, et cela fait tache d’huile. Beaucoup de ceux que nous avons interrogés ont témoigné de l’influence d’un ami ou d’un groupe d’amis. Ce que nous observons, en tout cas, c’est un grand désir de réponses précises sur les choses de la foi : sur 13 millions de vidéos vues chaque mois sur les différentes plateformes numériques de KTO, beaucoup sont consommées par des jeunes, et ce sont surtout les vidéos de formation. »
Le temps d’un réveil spirituel est peut-être venu — Philippine de Saint-Pierre, directrice de KTO
Cette experte du monde catholique prévient toutefois : « Il ne faut pas se tromper sur l’ampleur du phénomène : ce n’est pas un raz de marée. Les jeunes catéchumènes sont de plus en plus nombreux parce que les baptêmes de bébés diminuent drastiquement. Les adolescents expriment des questions spirituelles parce qu’ils n’ont jamais rien entendu sur le sujet dans leur famille. Après des décennies de matérialisme, dans un monde dévasté par les guerres et les inégalités, le temps d’un réveil spirituel est peut-être venu. »
Même prudence chez sœur Anne-Claire Dangeard, responsable de Carême dans la ville, un réseau pionnier de prière et d’accompagnement spirituel créé en 2003 sur internet qui compte 160 000 abonnés. Pour cette religieuse dominicaine, les influenceurs sont « à encourager mais il ne faut pas les surestimer ». Elle reconnaît tout de même que « beaucoup de jeunes (et de moins jeunes) n’oseraient jamais pousser la porte d’une église, mais acceptent de regarder une vidéo TikTok ou une story Instagram ». Elle observe : « Ils ont l’art de briser les préjugés et de rendre la foi “normale” et accessible. Ce sont des pré-évangélisateurs. Ils ne donnent pas forcément un cours de théologie complet mais ils témoignent de la vie chrétienne. »
« Nous avons tous été surpris, l’année dernière, devant l’affluence aux célébrations du mercredi des Cendres et pendant le carême », confie-t-elle. Pour que « ce mouvement soit durable et ne s’épuise pas dans un feu de paille émotionnel », la religieuse distingue trois défis : « l’accompagnement personnel », « la formation pour éviter les dérives et le découragement » et, enfin, « un regard d’espérance sur le monde contemporain et un engagement pour une vie plus fraternelle ».
Antoine Pasquier a rencontré des dizaines de ces novices de l’Église, dans le milieu rural comme dans les villes. Journaliste à Famille chrétienne, il vient de publier Enquête sur ces jeunes qui veulent devenir chrétiens (Mame) et confirme : « Ces jeunes sont en recherche de repères. Et le carême, en raison de sa durée limitée dans le temps et de ses trois exercices – jeûne, prière et aumône -, répond parfaitement et très concrètement à cette recherche. Ce n’est pas tant l’ascèse qui les motive que la possibilité de se fixer des exigences dans une vie qui jusque‑là en comptait peu. Et, surtout, de parvenir à les tenir. »
Une dimension physique du regain de la foi
Dans une tout autre approche de ce phénomène, l’écrivain Franck Laurent abonde : « Il y a un désir de sens spirituel. Il se peut que l’indigestion matérialiste ouvre ces jeunes à de nouveaux appétits plus nourrissants spirituellement. » Ce professeur en classe préparatoire vient justement de publier un ouvrage de quarante méditations aussi originales que spirituelles, axé vers le grand public, Un simple verre d’eau fraîche, sous-titré Il y a de la joie dans l’homme (Fayard). Lui insiste sur la dimension physique de ce regain de foi : « Le héros du carême, c’est le corps. Pas le corps “cabotin”, le corps spiritualisé. Tous ces jeunes ont vécu dans l’injonction du corps cosmétique ou du corps athlétique. Ils sont fatigués ! Et voici qu’on leur dit : ton corps est fait pour autre chose. Il est lieu de pardon, de paix et de fraternité… »
La foi chrétienne, avec sa dimension mystique et ascétique, garde ainsi sa part de mystère. Mais le catholicisme et son carême semblent être devenus « tendance » chez une partie des jeunes. Jamais, d’ailleurs, les diocèses et les mouvements n’ont proposé autant de parcours catéchétiques. Ce retour en grâce a-t-il pour autant un avenir ?
Je suis intimement persuadé que cette belle attente des jeunes en France, qui s’exprime plus fortement ces dernières années, ne va pas s’éteindre — Mgr Étienne Guillet, évêque de Saint-Denis
Monseigneur Étienne Guillet, nouvel évêque de Saint-Denis, dans la banlieue nord de Paris, est en convaincu : « Je n’ai aucun mal à expliquer à de jeunes chrétiens qu’en carême il convient d’être plus exigeant envers soi-même : oui, il y a des pratiques précises à vivre en ces quarante jours de réveil intérieur, de conversion. Mais c’est une exigence pour mieux aimer Dieu et son prochain. » Il ajoute : « Le cœur de l’homme est attiré, je le crois profondément, vers le don de soi-même. Pendant le carême, nous réveillons ces énergies intérieures. Je suis intimement persuadé que cette belle attente des jeunes en France, qui s’exprime plus fortement ces dernières années, ne va pas s’éteindre. À nous, Église, de l’accueillir avec confiance. Ces jeunes chrétiens, par leur foi fervente et leur joie, renouvellent déjà nos communautés ! »
Laïc réputé pour la pertinence de ses observations et son engagement, Arnaud Bouthéon, 53 ans, est cofondateur du congrès Mission et membre des Knights of Columbus (« Chevaliers de Colomb »). Pour lui, « ce mouvement pourra être durable car le Seigneur ne cesse d’appeler et de consoler les cœurs. L’Église a toujours été traversée par de nombreux mouvements au cours des siècles. » Il observe que « les nouveaux baptisés adultes et ceux qui reviennent vers l’Église osent davantage exprimer leur foi et manifester ce changement dans leur vie ». Par conséquent, « ils seront nos maîtres instructeurs en ce domaine, ils forment un appel à une forme de “désembourgeoisement” pour témoigner plus librement de notre foi dans l’espace public, qui sera de plus en plus marqué par l’expression du fait religieux ». En tout cas, affirme-t-il, « il est évident qu’auprès des jeunes générations, la “religion” du laïcisme athée à la française est déjà ringarde et dépassée ». o ■ o JEAN-MARIE GUÉNOIS











