
On ne se libère jamais de son ADN, de ses origines ?
Par Dominique Jamet.

COMMENTAIRE – Cet article, aussi bien écrit qu’érudit, comme le sont presque toujours ceux signés de Dominique Jamet, est paru le 21 février dans Boulevard Voltaire. Son auteur n’y montre aucune indulgence – au contraire – pour les agissements – et désormais les crimes – de l’ultragauche, pas plus que pour Mélenchon et ses acolytes, ni pour ceux qui achètent leur réélection à l’Assemblée, à gauche, au centre ou à droite, au prix fort d’une alliance avec LFI. Libre à Jamet d’opposer à ces pratiques douteuses l’idéal, l’illusion, ou les nuées – comme on veut – de la véritable démocratie. En France du moins, depuis deux siècles, ce sont bien les jeux, les mécanismes, la fatalité d’une telle démocratie – à la française – qui conduisent aux révolutions, aux crimes et au chaos. On ne se libère jamais de son ADN, de ses origines ? Sans doute. C’est, nous semble-t-il, un simple fait d’expérience. Et c’est pourquoi la violence et le chaos sont seulement de retour. – JSF

C’était il y un peu plus d’une semaine. Le 12 février dernier, dans une rue de Lyon, à deux pas de l’Institut d’études politiques où l’eurodéputée franco-palestinienne Rima Hassan, avec l’autorisation des autorités universitaires locales, tenait un meeting rebaptisé, pour la forme, « conférence », Quentin Deranque, un étudiant français, catholique et patriote militant, était agressé, à six contre un, et lynché à mort par une meute barbare qui prétendait affirmer ainsi et prouver, à coups de poing et à coups de pied, la supériorité des valeurs de la gauche sur celles de ses adversaires, naturellement qualifiés de fascistes par ces spécialistes des arts martiaux, adeptes de la brutalité, de la violence, de la force, attributs consubstantiels, comme chacun sait, à la démocratie.
Ces brutes, devenues en quelques minutes des meurtriers, ces soudards mués, le temps d’une bagarre inégale, en assassins se réclamaient de la Jeune Garde, un mouvement dissous il y a six mois en Conseil des ministres, mais toujours dans l’attente de la décision du Conseil d’État. Héritière d’une organisation homonyme datant de l’époque du Front populaire (le vrai), cette nouvelle Jeune Garde avait d’abord épaulé le service d’ordre, puis était devenu le bras armé de La France insoumise en même temps qu’un vivier où Jean-Luc Mélenchon, son vigilant et affectueux tuteur, recrutait, testait et promouvait des éléments sûrs, futurs piliers des milices, des polices et des services sans lesquels un régime révolutionnaire digne de ce nom ne saurait s’imposer, prospérer et, tout simplement, durer. Gestapo, Guépéou, NKVD, Pasdarans… la liste, déjà trop longue, est bien connue de ces noms qui ont émaillé et ensanglanté le siècle dernier puis le nôtre.
L’extrême gauche jusqu’alors courtisée
Dans un premier temps, l’onde de choc engendrée par le drame du 12 février, en déferlant sur l’opinion comme sur la classe politique, après avoir suscité la stupeur et l’effroi, puis suscité une condamnation unanime, a paru bousculer des certitudes et des attitudes solidement ancrées depuis des années, voire des décennies. La remise en question, voire l’entreprise de démolition des fondements de la démocratie politique, pluralité des partis, liberté d’expression, libre débat et recours aux urnes plutôt qu’à la rue, n’étaient donc ni l’apanage ni la caractéristique première de la droite ou de l’extrême droite, où il est si facile, si tentant et si bénéfique de voir et de dénoncer deux sœurs jumelles. La menace, le danger, la violence et la mort pouvaient donc venir de la gauche, et plus précisément de sa fraction la plus attirante, la plus dynamique, la plus déterminée, de cette gauche révolutionnaire qui fait honte à la gauche démocratique, de cette gauche pure qui ne cesse de dénoncer la gauche réformiste et accommodante, de cette gauche extrême qui, assez étrangement, venait justement de s’offusquer d’avoir été qualifiée d’extrême gauche. Alors que la droite, « extrême droite » comprise, jouait sans ambiguïté le jeu de la modération, de la communication, de la consultation populaire, de l’élection, l’extrême gauche, jusqu’alors ménagée, admise, associée, courtisée, voire encensée, n’était-elle pas en train de céder à ses vieux démons, la clandestinité, la lutte armée, la tentation de la rue, le recours à la violence et à la subversion ? N’avait-elle pas les mains tachées de sang. Ne fallait-il pas regarder la réalité en face, changer de croquemitaine et de bouc émissaire ?
C’était mal connaître Mélenchon
Sous le poids, inédit de ce côté de l’échiquier politique, de la diabolisation, Jean-Luc Mélenchon parut d’abord plier. Sans enthousiasme, sans chaleur et probablement sans véritable conviction, le Líder Máximo s’inclina devant la victime de la ratonnade progressiste et assura de sa sympathie une famille en deuil. Allait-il s’en tenir là ? C’était mal le connaître et sous-estimer son expérience et sa nature de vieil animal politique. Passé ce moment de faiblesse humaine, le Nicolás Maduro du Loiret, le fidèle des Castro, se ressaisit. En tant que chef, et en l’espèce chef de bande organisée, il se devait de soutenir et de suivre ses troupes, défendre leur cause commune – mauvaise ou bonne. De fait, usant de tous ses moyens, de tous ses relais, de tous les complices, idiots mais utiles, qui, depuis des années, lui servent la soupe et s’inclinent devant sa force de frappe autant et plus que devant son incontestable talent, il a lancé avec impudence une puissante contre-attaque qui n’a pas laissé de troubler et d’égarer ceux qui, d’abord indignés par l’immonde lynchage de Lyon, puis bluffés par les chiffres, les statistiques et les analyses avancés, sont tout près de gober les exagérations, les déformations, les inventions, les fantasmes et les mensonges d’une machine de propagande professionnelle et de longtemps rodée.
Cette regrettable et minime bavure
Donc, à en croire l’offensive déchaînée depuis le début de cette semaine, contre toute vérité et au mépris de l’évidence, le drame du 12 février ne serait qu’un malheureux incident, isolé et sans signification, qui ne devrait pas entamer l’affection et l’estime dues aux voyous de la Jeune Garde. Au demeurant, cette regrettable et minime bavure n’est rien quand les nervis de droite mettent à feu et à sang notre malheureux pays, multipliant agressions, lynchages – mais oui ! -, attentats, violences. Le fascisme est à nos portes, que dis-je, il est dans nos murs, il est au pouvoir ! On fait tout un vacarme autour d’un affrontement qu’explique le contexte lyonnais et on néglige, on oublie, on conteste, on nie la menace existentielle que faisait peser sur nos libertés le redoutable identitaire Quentin Deranque et que son élimination n’a pas fait disparaître. La police tue, l’extrême droite tue. CQFD.
Et le comble est que ça marche une fois de plus. Que ça marche au lendemain même d’un crime dont les auteurs, identifiés, interpellés, interrogés, incarcérés, auront heureusement à répondre devant les tribunaux de la République. Ça marche par habitude, par veulerie, par conformisme, par complaisance. Ça marche pour des raisons aussi claires qu’inavouables.
Docteur Jérôme et Mister Guedj
Au lendemain du meurtre de Quentin, François Hollande, clairement, Raphaël Glucksmann, fermement, Olivier Faure, mollement, affirmaient ou réaffirmaient l’impossibilité d’un rapprochement, a fortiori d’une alliance, avec La France insoumise. Julien Dray déclarait que « la gauche démocratique et laïque ne peut renaître que dans une rupture totale avec LFI ».
Oui, mais Julien Dray n’est candidat à rien. Rien ne le pousse ni ne devrait le pousser à revenir sur cette proclamation et cette résolution. En sera-t-il de même de ceux des dirigeants et des cadres socialistes qui n’ont été élus et ne peuvent être réélus que grâce à l’appui et au renfort des voix mélenchonistes ? Poser la question, c’est donner la réponse.
Jerôme Guedj, candidat à la présidence de la République et à sa réélection dans une circonscription difficile, est dans ce cas. Il y a quelque temps, il traitait sans ambages Mélenchon de « salopard antisémite », ce qui n’est pas rien. Au lendemain du meurtre de Quentin, docteur Jérôme déclarait : « La gauche doit se libérer de l’emprise de LFI. » Oui, mais à la réflexion, Mister Guedj faisait savoir qu’entre un candidat RN et un candidat LFI, il préférait décidément le porteur de l’étiquette insoumise, quel qu’il soit, à tout ami de Bardella. Quentin Deranque ? Autant en emporte le vent.
Entre le fonctionnement normal de la démocratie et la montée de la brutalisation, entre l’attachement à la liberté de penser, de parler et d’écrire, garante de la paix civile, et l’attachement à un fauteuil au palais Bourbon, combien feront-ils le choix de la démocratie, combien le choix du fauteuil ? Passée l’émotion de l’instant, autant en emporte le courant. Ils sont décidément indécrottables.o ■ o DOMINIQUE JAMET












