
Cette chronique est parue dans Le Figaro de ce 28 février. Elle dénonce avec force « la technocratie intégrale, la classe managériale qui la pilote », ayant pour objectif la destruction, par une « révolution permanente », de toute « profondeur historique » de la société — française en l’occurrence — en vue de l’édification d’une société égalitaire, rationnelle, « scientifique » et, naturellement, « diversitaire ». Mathieu Bock-Côté oppose à cette entreprise de négation de tout héritage, de tout « droit à la continuité historique » du « peuple natif », la « saine démocratie libérale ». C’est le point où nous divergeons. Car c’est, selon nous, justement de la « démocratie libérale », lorsqu’elle se définit comme idéologie transcendante à toute autre réalité, que sort pour ainsi dire mécaniquement la technocratie intégrale totalitaire. La France et l’Europe, à vrai dire, n’ont pas fini de payer au prix fort l’héritage de la Révolution d’il y a deux siècles… — JSF
Par Mathieu Bock-Côté.
CHRONIQUE – Le Défenseur des droits vient de publier un rapport sur les discriminations supposées dont serait victime la jeunesse immigrée. À travers une machine bien rodée, il s’agit de démontrer que la société française serait structurellement raciste afin de légitimer ensuite une vaste entreprise de rééducation collective.

Le Défenseur des droits a publié cette semaine un rapport, « Jeunesses et discriminations fondées sur l’origine : répondre à l’impératif d’égalité », qui entend révéler les discriminations nombreuses qui frapperaient la jeunesse immigrée. On connaît la traduction symbolique d’un tel rapport : cette injustice structurelle et multifactorielle légitimerait la colère des discriminés supposés, et leur refuge, souvent, dans leur identité d’origine, à laquelle ils seraient assignés de force. Aucune surprise ici : c’est le discours de la sociologie intersectionnelle, hégémonique partout dans le monde occidental.

Le circuit d’un tel rapport est connu : dès sa publication, il est repris par une bonne partie de la presse qui y voit une information scientifiquement validée, venant légitimer le préjugé dominant dans les classes dominantes, voulant que les populations issues de l’immigration soient victimes d’une exclusion structurelle, à travers des mécanismes juridiquement invisibles, mais sociologiquement repérables, justifiant la mise en place de mesures pour corriger ce délit d’inégalité systémique. Cela implique évidemment de politiser et d’étatiser l’ensemble des relations privées qui peuvent être génératrices d’inégalités, ou de discriminations, pour les soumettre à un planisme nouveau, adapté à la société multiculturelle, de plus en plus multicivilisationnelle.
Le même rapport peut évidemment être produit pour toutes les catégories sociales que le régime décrète « marginalisées » – d’autant que ces catégories sont souvent créées administrativement, comme on le voit avec la multiplication des identités de genre. On pourra alors produire de tels rapports annuellement, chaque fois pour en arriver à la conclusion qu’il y a encore beaucoup de travail à faire – l’utopie diversitaire, resucée de l’utopie socialiste, est par définition inatteignable. Car l’égalité parfaite est l’autre nom de la société immobile, neutralisée, inanimée, morte, mise dans un bocal de formol. Et la technocratie diversitaire pourra relancer de grands chantiers d’ingénierie sociale pour atteindre cet objectif, ce qui justifiera évidemment d’étendre encore un peu plus son emprise sur les rapports sociaux.
Reconstruire la société
On l’aura compris, le contenu convenu de ce rapport est moins intéressant que le dispositif technocratique qui assure sa production, sa diffusion médiatique, puis qui conduit la classe au pouvoir à vouloir en tirer des politiques publiques. Ceux qui veulent le critiquer se contentent normalement de dire qu’un tel rapport va trop loin, qu’il est excessif, pire encore, qu’il « identitariserait » exagérément la population française. Mais leur critique tourne à vide si elle ne déconstruit pas le mécanisme générateur de ce faux savoir relevant de la falsification idéologique – ce qui n’est pas surprenant dans la mesure où la sociologie a cessé depuis longtemps de penser la technocratie intégrale, la classe managériale qui la pilote, et la mystique des sciences sociales qui fonde son pouvoir.
C’est la technocratie qui sort gagnante de cette séquence. Comme toujours
L’ingénierie sociale permanente, qui est le visage inavoué de la révolution permanente, repose sur un passage de la légitimité démocratique, fondée sur le peuple, avec ses mœurs, à une légitimité « scientifique », qui prétend reconstruire rationnellement la société, ce qui présuppose sa transparence intégrale, et la dissolution du public et du privé dans une même pâte sociale, que l’État peut pétrir et pétrir encore, jusqu’à ce qu’advienne l’homogénéité égalitaire dans sa forme diversitaire – j’entends par-là, une société où régnerait une forme d’égalité socio-économique intégrale conjuguée à la reconnaissance de toutes les identités historiquement marginalisées ou dominées par le monde occidental.
Un défaut d’ouverture de la société d’accueil
L’égalité juridique relève de la saine démocratie libérale. Mais l’atteinte de l’égalité socio-économique, autrement dit, l’égalité des résultats, est une lubie, qui vient abolir le mérite individuel, la diversité des parcours, des tempéraments, ainsi que la profondeur historique d’une société, avec ses codes qu’il faut s’approprier si on veut profiter des avantages de la coopération sociale. La théorie de la discrimination systémique laisse croire que les difficultés socio-économiques prêtées à certaines populations issues de l’immigration sont non pas le fruit de complications intrinsèques à leurs cultures, peut-être incompatibles avec la culture française, ou d’un refus d’assimilation, mais d’un défaut d’ouverture de la société d’accueil, qui n’aurait pas établi des mécanismes correcteurs pour en finir avec l’avantage supposé des natifs dans leur pays.
Le régime cherche à convaincre, encore une fois, les populations d’origine étrangères qu’elles sont victimes d’une société raciste, que l’État, s’il est correctement inspiré, pourra toutefois reconstruire et rééduquer. C’est la technocratie qui sort gagnante de cette séquence. Comme toujours. o ■ o MATHIEU BOCK-CÖTÉ

Les Deux Occidents, Mathieu Bock-Côté, La Cité, 288 p., 22 €. sdp











