
Par Thomas Morales.
Cet article écrit avec le talent de Thomas Morales qu’on connaît et que l’on a plaisir à retrouver, où tout est toujours joliment dit, est paru dans FigaroVox, hier, 28 février. Il nous change, des sujets de haute politique ? Mais non ! C’en est un. Qu’ajouter à cet article bienvenu ? Qu’il est sagement identitaire. Il suffit de lire. JSF
HUMEUR – L’écrivain Thomas Morales ironise sur les quelques sifflets entendus ce jeudi lors de la cérémonie des César au moment d’un hommage à Brigitte Bardot. Le camp du bien s’est ridiculisé, souligne-t-il.
Thomas Morales est écrivain. Son prochain roman, Les tendresses de Zanzibar, aux éditions du Rocher sort mercredi 4 mars.

En France, dans les milieux culturels, dans l’entre-soi cinématographique, on insulte les morts. C’est à la mode. Impunément. Par résistance factice, par fanfaronnade infantile, par bêtise commune ; sûr de son bon droit, certain d’être dans le camp du bien, on se ridiculise. Chez ces gens-là, qui ne représentaient pas une majorité (loin de là), on se sent assez décomplexé pour huer, pour salir, pour manifester une humeur, une aigreur, comme si quelques sifflets dans une cérémonie officielle pouvaient effacer une carrière, écorner un mythe, noircir notre mémoire, déconstruire les fantasmes du monde d’avant.
Jeudi, quelques-uns, pour le plaisir de parader, ont montré ostensiblement leur mécontentement. Cette «action civique» bruyante et brouillonne n’est pas une faute politique, plutôt une faute d’éducation. Le savoir-vivre, la correction à la française, la pondération courtoise imposent la retenue en toute situation. Verriez-vous Jean Gabin et Romy Schneider en avril 1976, lors de la première remise, se comporter d’une façon aussi cavalière ? On peut détester les prises de position de l’actrice et cependant, à la vue des quelques extraits diffusés, reconnaître sa trace dans l’histoire du cinéma, sa beauté tragique et son innocence carnassière. Cette femme a révolutionné notre regard. Le cinéma lui doit son émancipation. Il y a un temps pour la bataille idéologique, un autre pour l’apaisement et le recueillement.
BB aura passé sa vie entière à encaisser les quolibets, les insultes, les jalousies et les caricatures, ce n’est pas une bronca en carton-pâte qui aurait impressionné cette insoumise. Elle en aurait fait son miel. Son caractère la poussait à affronter l’adversaire, elle ne se cachait pas dans une salle, dans un groupe, derrière une étiquette. Elle se tenait droite face à la meute. Souvenez-vous de l’époque pas si lointaine où l’on ricanait sur son engagement en faveur des animaux, aujourd’hui nous lui reconnaissons un courage hors norme. Un soulèvement visionnaire. Elle fut souvent seule contre tous. Son féminisme individuel n’était pas une posture sociologique. Était-ce donc bien le moment, à l’heure de se rappeler et commémorer les morts du 7e art, de gesticuler, d’éructer, de hausser la voix ? Pour quel résultat, pour plaire à quelle cible ?
BB nous apparaît trop grande, trop explosive, trop démiurge pour nos vies formatées et calibrées.
Cette farce prévisible avait quelque chose de poussiéreux et d’anachronique, outre son indigence morale. Surtout que ces huées sont arrivées quand chacun d’entre nous, devant son poste, se disait quelle femme quand même cette BB, quelle désinvolture, quelle audace, quelle sauvagerie, quelle lumière, quel phénomène ! On venait de la voir aux côtés des plus grands, elle leur tenait la dragée haute. Lino ne mouftait pas, son virilisme italien était mis en veilleuse. Jean-Louis Trintignant, tête d’étudiant transi, n’en menait pas large. D’une intonation, elle avait transformé le sémillant Jean-Pierre Cassel en dévot, Michel Piccoli d’habitude si souverain perdait sa statue de commandeur devant la sensualité tranquille de Brigitte. Ces images des années 1950-1970, au lieu de nous faire crier, au lieu de nous lever de notre chaise, nous procurèrent un bien fou. Le cinéma sans légende est un art mort. Maintenant que nous savons faire la différence entre star et vedette, BB nous apparaît trop grande, trop explosive, trop démiurge pour nos vies formatées et calibrées. Il est incompréhensible que les révoltés d’aujourd’hui ne voient pas cette montagne, ce bloc inflexible qui « emmerdait » prodigieusement toutes les institutions et tous les pouvoirs. Par sa fougue, par sa folie, BB nous apprenait à gagner notre liberté. La liberté n’est plus à la mode, semble-t-il.
Et puis, cette BB sur grand écran bougeait son corps dans le décor fascinant des Trente Glorieuses, la nostalgie nous cueillait alors. Il n’est pas étonnant que le film «Nouvelle Vague», en écho, se soit taillé un joli succès hier. Au fond, siffler BB, c’est ne rien saisir de l’ambivalence, de la complexité française, BB incarnait cette allure-là, cet entre-deux incompréhensible pour les esprits faibles : s’agenouiller devant la Reine d’Angleterre et, en même temps, se promener à poil sur une plage du Var. o ■ o THOMAS MORALES












