

C’est un dialogue, un entretien sous la forme qu’affectionne Atlantico, paru il y a deux jours (28/02), et qui a trait à l’évolution de la gauche française, soumise au rythme et à l’intensité du phénomène Mélenchon. Rythme et intensité redoublés à la suite du meurtre de Quentin par la Jeune Garde et de l’embrasement de la guerre en Iran. Ceux parmi nos lecteurs qui sont férus des jeux politiques, au sens politicien du terme, y trouveront leur compte. On peut toutefois se demander si les jeux parlementaires ou partisans, les conflits idéologiques exacerbés, conserveront leur importance au jour des échéances majeures qui interviendront immanquablement en France et ailleurs du fait de forces plus objectives, réelles et déterminantes : l’immigration massive, ses impasses et ses risques ; l’implosion de l’U.E. sous l’effet des conflits d’intérêts entre ses membres ; l’effondrement monétaire et financier du fait d’une dette devenue insoutenable ; la guerre, intérieure ou extérieure, etc. Ceux qui connaissent l’histoire plus ou moins récente, ou qui l’ont vécue, savent que, jusqu’en mai 1958, les partis de la IVe République ont continué — et cru pouvoir continuer encore longtemps — leurs combinaisons dérisoires. C’est alors que le régime s’est effondré. Nous ne sommes peut-être pas très loin d’une telle occurrence. Caveant consules, Mélenchon compris. o G.P. – Je Suis Français
Après le meeting lyonnais de Jean-Luc Mélenchon, marqué par des propos polémiques et un cadrage « fascistes contre antifas », la gauche non mélenchonienne apparaît prise dans un dilemme stratégique. Entre rupture assumée et alliances électorales, elle peine à clarifier sa ligne. En toile de fond, une recomposition politique qui pourrait redessiner durablement l’équilibre interne du camp progressiste.
Christophe Boutin et Gaël Brustier
4e hypothèse : Jean-Luc Mélenchon tend un piège machiavélique au reste de la gauche
— JS Ferjou (@jsferjou) February 27, 2026
Car si les leaders des autres partis du NFP ont tous condamné les relents antisémites avec vigueur, ça n’était pas le seul point « disruptif/ anti républicain » de son discours de Lyon… https://t.co/CsrW9EWjRi

Atlantico : Ce jeudi 26 février, Jean-Luc Mélenchon tenait un meeting à Lyon pour soutenir les candidats LFI en vue des prochaines municipales. A l’occasion de ce meeting, organisé deux semaines après la mort de Quentin D., Jean-Luc Mélenchon a multiplié les propos anti-sémites ou anti-républicains, décrivant la mort de Quentin D. comme un « traquenard » tendu par l’extrême droite et réaffirmé son soutien aux mouvements antifas. Dans quelle mesure faut-il penser que le leader insoumis coince aujourd’hui la gauche non mélenchonienne dans une grille de lecture « fasciste vs antifas » qui menace le débat politique ?
Gaël Brustier : Les déclarations récentes de Jean-Luc Mélenchon illustrent bien que certaines limites ont été dépassées, que le rubicon a été franchi et que se faisant il sera difficile de revenir en arrière. Pour comprendre ce qui se passe, il faut d’abord étudier la sociologie des électeurs insoumis. Le cœur de la sociologie insoumise, contrairement à ce que d’aucuns pourraient penser, ne se trouve pas dans les banlieues. Il s’agit essentiellement d’une génération de jeunes diplômés un peu déclassés et précarisés. Ils ont trouvé dans ce qu’on appelle « le socialisme des imbéciles » — l’antisémitisme — une explication du monde qui leur convient très bien. La deuxième chose, ce sont les obsessions stratégiques de Jean-Luc Mélenchon : son but est de conquérir les banlieues. Il faut donc activer l’idée que tout le monde est raciste, que la France est raciste, que la « vraie France » est à venir, tout en jouant l’effet de balancier avec les thématiques de la droite la plus extrême si besoin. Enfin, il y a ses obsessions personnelles récurrentes, le fruit d’un esprit — pour dire les choses de façon complexe — très sinueux. Du reste, ce que vous soulignez concernant la gauche est parfaitement vrai. J’observe, à gauche, deux types de leaders différents. L’une, qui a fait preuve de courage face à l’extrême droite (et qui a d’ailleurs participé avec moi à des groupes de travail sur cette famille politique), passe par les urnes. Il s’agit de Marine Tondelier. L’autre incarne à mon sens un vide idéologique, stratégique et conceptuel. Il utilise la tactique ainsi que la communication comme méthodes de survie personnelle et électorale. Vous l’aurez compris, il s’agit du patron du Parti Socialiste, Olivier Faure.
Ces deux-là savent très bien qui est Jean-Luc Mélenchon, qui a d’ailleurs l’indécence d’aller parler de l’affaire Epstein dans son meeting de Lyon alors qu’il était lui même ministre délégué à l’Enseignement professionnel dans le gouvernement de cohabitation de Lionel Jospin, sous tutelle du ministre de l’Education national – Jack Lang – entre 2000 et 2002. Jack lang fait figure de principal suspect Français dans l’affaire Epstein. Jean-Luc Mélenchon a donc étroitement collaboré avec les “monstres” deux ans durant. Sa pratique de la reductio ad hitlerum ou « einsteinium » devient une sinistre farce dans laquelle il se complaît, parce qu’il n’a plus aucun surmoi, plus aucun frein à ses lubies ni à sa logorrhée, ce qui devient assez pénible à entendre. Il me semble désormais essentiel de s’interroger sur ce qu’est la mouvance “antifa” est à quoi elle sert à Jean-Luc Mélenchon. Sur le plan intellectuel, c’est un peu ridicule : le fascisme est mort en 1945, il y a 80 ans. En revanche, cela sert à réactiver des groupuscules qui n’ont que trois idées en tête et pratiquent la « politique du manche de pioche ». À quoi sert son alliance avec ces groupuscules violents ? Chacun en fera ce qu’il souhaite. J’ai pratiqué le Parti socialiste, j’ai travaillé avec Jean-Yves Camus. Je constate que le vide idéologique s’est organisé. Il leur faut un viatique de substitution pour avoir l’air de dire quelque chose. Ils jouent des rôles : tantôt Matteotti, tantôt un autre. C’est un vaste jeu de rôle car il n’y a plus rien. S’ils n’étaient pas tombés sur Jean-Luc Mélenchon, ils auraient pu tomber sur n’importe qui.
Christophe Boutin : Ce n’est pas Jean-Luc Mélenchon ou la France insoumise qui « coince » aujourd’hui la gauche dans la grille de lecture « fasciste contre antifasciste ». Cette gauche que vous évoquez, du PS jusqu’à LFI, comprenant donc le Parti communiste et les écologistes – mais l’on pourrait y ajouter une partie du bloc central, a toujours su utiliser cette radicalisation du discours. Elle a toujours su dénoncer comme fascisme et fasciste tout ceux qui avait le malheur de s’opposer à ses thèses, légitimant ainsi son sectarisme, baptisé antifascisme. Ce sectarisme avait, à la différence de ce que l’on rencontre avec les mouvements radicaux actuel, écarté la violence physique. Il ne tuait pas, il excluait du débat, politique, il interdisait de faire carrière, il condamnait à une mort sociale. Pour autant, quand des agressions physiques avaient lieu venant de groupuscules « révolutionnaires », on avait bien peu de condamnations de ces violences
La gauche non-mélenchoniste devrait donc se poser la question de la validité de cette séparation « fasciste /antifasciste » en 2026, sortir de son mythe des « années trente » qui seraient un nouveau « jour sans fin » – moins amusant que le film. Cela concerne les politiques bien sûr, mais au-delà les représentant des médias ou du monde universitaire, tous ces « intellectuels » auto-proclamés « résistants » et fonctionnant en réseau pour se partager le pouvoir et ses prébendes. Faut-il rappeler que De Gaulle a été qualifié de fasciste par le parti communiste ? Ou Jacques Chirac à l’époque de la conquête de la mairie de Paris ? Quelle crédibilité ?
La gauche non mélenchonienne semble coincée dans un piège au sein duquel elle est contrainte de critiquer les sorties antisémites de Jean-Luc Mélenchon sans pour autant s’arracher à la matrice précédemment décrite. Peut-elle seulement garder en crédibilité en restant ainsi coincée entre deux positions intenables ? Dans quelle mesure faut-il penser que la gauche doit en revenir à l’opposition « totalitaires vs anti-totalitaires » si elle espère retrouver ses lettres de noblesse ?
Gaël Brustier : Si la gauche espère retrouver une quelconque forme de crédibilité, il lui faudra s’arracher aux alliances conclues avec la France Insoumise dans 60 villes du pays pour les prochaines municipales, mettre un terme aux alliances nationales, cesser de cautionner la vulgarité de ses troupes à l’Assemblée. Certains leaders de gauche, j’en sais quelque chose, expliquent en privé avoir physiquement peur de Jean-Luc Mélenchon. Il a aujourd’hui 74 ans. Ce genre d’angoisse irrationnelle n’a rien à faire en politique : si l’on a peur de ce type de personnage, il faut sans doute songer à s’arrêter.
D’une façon générale, si les acteurs dont nous parlons ne parviennent pas à créer un centre-gauche laïque et patriote, ils ne seront plus jamais crédibles. Et, soyons clairs, changer d’idéologie ne se fait pas du jour au lendemain. Cela implique de changer les acteurs, précisément, ce qui apparaît aujourd’hui très complexe. Le fait est que la gauche dénonce certaines des dérives de Jean-Luc Mélenchon, son antisémitisme par exemple, mais qu’elle demeure à ses côtés. Ce n’est pas étonnant : on parle ici d’intérêts matériels liés à l’élection et à l’heure actuelle l’élection passe par Jean-Luc Mélenchon. C’est pour cela qu’ils sont prêts à passer par-dessus l’éthique et la morale — celle de Jaurès par exemple — pour s’allier avec lui.
La question de la vérité, notamment dans le cadre de l’affaire Quentin D., ne les intéresse pas. Son caractère antisémite – notons d’ailleurs que si la sortie de jeudi, concernant le nom d’Epstein, avait été attribuée à Le Pen, on partait au tribunal – ne les intéresse pas beaucoup plus.
Christophe Boutin : Je ne pense pas que l’opposition entre totalitaire et anti totalitaire soit plus pertinente que celle entre fasciste et anti fasciste de nos jours. A priori, je ne sache pas que le programme du Rassemblement national – ou celui de la France insoumise d’ailleurs – conduise nécessairement à un système totalitaire au sens de Hannah Arendt – un peu plus sérieuses que les clowneries d’Umberto Eco sur le fascisme ou les thèses de certains universitaires qui voient des nazis et du nazisme partout.
Évoquer le dérapage antisémite de Jean-Luc Mélenchon à propos de la prononciation du nom Epstein, prononciation qui a effectivement évoluée dans les médias français depuis le début de l’affaire, semble aussi un peu facile. La même gauche, pendant des mois et des mois, n’a quasiment rien dit des véritables dérives antisémites qui existaient au sein de LFI et de ses proches, important en France le combat du Proche-Orient. Elle se réveille maintenant que LFI est dans une situation de faiblesse, et, surtout, que le Parti socialiste veut se rallier au bloc central et qu’il a besoin, pour justifier cette rupture devant ses électeurs, de diaboliser LFI. C’est là qu’il faut voir la cause de cette évolution, et non pas dans une quelconque morale de la part d’une gauche qui n’en a guère.
Comment la gauche peut-elle briser le carcan dans lequel Jean-Luc Mélenchon semble l’avoir piégée ? Que risque-t-elle si elle n’y parvient pas ?
Gaël Brustier : J’ai l’impression d’avoir déjà répondu à cette question. Il s’agit d’un problème de personnes et de la ligne portée par ces personnes. Faut-il s’attendre à ce que la ligne change si les personnes demeurent ? Je ne crois pas. Est-ce seulement plausible ? Pourquoi le serait-ce ? Sans tomber dans la politique fiction, ce que je souhaite éviter, on peut dire de la gauche actuelle qu’elle est effectivement coincée dans un carcan : celui d’acteurs dont nous avons déjà parlé. L’un des problèmes de fond aujourd’hui, c’est que la gauche fait état d’une base militante qui leur ressemble : elle est très unitaire, faute d’avoir beaucoup de repères. Moins on a de repères, plus on pousse à l’alliance à tout prix. Hormis dans quelques villes comme Strasbourg autour de Roland Ries ou Catherine Trautmann, ou là où le PS est encore un centre-gauche un peu solide, la base pousse à l’alliance avec LFI. Il y a une porosité : beaucoup de candidats LFI viennent du PS ou des Verts, ils se connaissent et boivent des bières ensemble. Cela n’aidera pas à s’arracher à cette situation.
Christophe Boutin : La gauche a déjà brisé le carcan, puisqu’une part d’entre elle a clairement choisi le ralliement au bloc central dans la perspective de 2027 – de l’élection présidentielle, sans doute, mais aussi des élections législatives -, rompant pour cela définitivement avec le Nouveau Front Populaire. Cela concerne le PS mais aussi le PC et sans doute les écologistes. Grâce à Jean-Luc Mélenchon – ou à sa stigmatisation – le grand bloc central va en fait pouvoir s’aggrandir sur une nouvelle légitimité, celle du « ni… ni… » contre les « extrêmes ».
A quel point faut-il penser que Jean-Luc Mélenchon et La France Insoumise pourraient bénéficier de la vacuité idéologique du reste de la gauche, si celle-ci échouait à déjouer les mécanismes précédemment évoqués ?
Christophe Boutin : Avec le ralliement d’une partie de la gauche, le bloc central va pouvoir continuer à mener une politique sociale-démocrate par le maintien des aides diverses et variées, mais « libérale » sur le plan de la place accordée à la finance – nationale et internationale – dans l’économie. C’est la politique menée en France depuis cinquante ans, au travers des pseudo alternances d’abord, puis avec la conquête par Emmanuel Macron du pouvoir au centre. Face à cela, la France insoumise, n’aura pas de mal à proposer un programme de rupture qui soit un véritable projet de gauche. Il y aura alors une partie des électeurs de la gauche « ralliée » qui le rejoindront, si, du moins, l’anathème lancé sur LFI ne les en dissuade pas. Une situation symétrique en quelque sorte de celle des électeurs de la droite » républicaine » ralliant le programme de rupture du RN. o ■ o CHRISTOPHE BOUTIN ET GAËL BRUSTIER











