
Par Max-Erwann Gastineau.
« Le devenir de la dissuasion nucléaire française n’est pas un débat d’experts mais une question qui concerne l’ensemble de la Nation. »

À quelques jours (heures…) d’un discours présidentiel présenté comme historique sur le devenir de la dissuasion nucléaire française, il n’est pas normal, il est même aberrant (ou révélateur…) de voir les doutes qui s’expriment être balayés d’un revers de la main, renvoyés à des convulsions nationalistes et complotistes sans fondements.
Sur le nationalisme…
Que serait la dissuasion française sans le nationalisme d’un homme qui tenait plus que tout à l’indépendance nationale ?
Si la France dispose, contrairement à ses alliés européens, d’un parapluie nucléaire crédible, c’est parce qu’elle fut gouvernée par un carburant national incarné au plus haut sommet de l’Etat, y compris contre les velléités « intégrationnistes » qui s’exprimaient déjà avec vigueur dans les années 1950-1960.
Sur le complotisme…
Le travail des commentateurs est de disséquer les causes des méfiances traversant le corps social. Il n’est pas de se constituer en redresseur de torts, comme trop de journalistes qui, pour exister, faute d’être dotés d’une ossature intellectuelle suffisamment solide, croient devoir sans cesse rappeler leur appartenance au camp du bien ou de la raison, ou les deux (en macronie)…
A quelques encablures du discours présidentiel, trois formes de méfiance priment… Et s’affirment sur des bases parfaitement rationnelles !
Triple méfiance :
• Doctrinale
La doctrine de dissuasion nucléaire française comporte déjà une dimension explicitement européenne, et l’on ne voit pas bien ce que l’on pourrait ajouter, sauf à vouloir sacrifier l’ « ambiguïté stratégique » qui fait sa force et « partager » les briques technologiques (alliances industrielles, co-financement…) qui fondent notre crédibilité de puissance.
• Présidentielle
Le souci de sa propre postérité, du fait d’un maigre bilan intérieur et d’ambitions personnelles inassouvies, alimentant un désir insatiable d’être sur la photo, en plus d’un prisme indiscutablement « européen », mais sans résultats probants, à date, laissent à penser qu’un « coup » pourrait être tenté… Après la diplomatie du coup permanent, la politique de défense du coup, le coup politique matiné de défense et de sursaut stratégique ?
Quand on a vendu Alstom, tout est possible… Que s’interdire ?
La Vème République est un régime vulnérable. Elle a été inventée pour sauver la France et restaurer la capacité d’action de l’Etat. Mais en créant un pouvoir coutumier échappant à tout contrôle, au nom d’un « domaine réservé » présidentiel, elle place le destin de la Nation dans les mains d’un seul homme.

Lorsque ce dernier s’appelle de Gaulle, la coutume embrasse son destin national. Mais il n’est plus…
Jeu de mains, jeu de vilain ! Quand on a vendu Alstom, on démontre, sans rien dire, que certains freins intérieurs (patriotisme, sens de l’intérêt général…) indispensables à la conduite d’un État font en soi défaut. Et s’il n’y avait qu’Alstom…
L’Elysée était prêt à sacrifier Dassault sur l’autel du « couple franco-allemand ». Dassault itself et des journalistes spécialisés, comme Jean Quatremer, nullement coupables de « souverainisme », s’en sont fendus. Si l’Elysée y était prêt, pourquoi devrions-nous attendre avec quiétude ses prochaines annonces ?
• Politique :
L’Allemagne n’est pas un partenaire fiable, désireux de construire l’autonomie de l’Europe. Or, l’Allemagne s’intéresse à notre dissuasion !
Nulle germanophobie dans ce simple constat. Berlin reste indéfectiblement attaché à l’entretien du lien transatlantique (et pourquoi pas !), assume une volonté d’affirmation géopolitique nationale inédite depuis la fin de la guerre… et n’a jamais hésité, dans le cadre de l’Union, à s’attaquer directement aux intérêts français (nucléaire, char, SCAF, Mercosur…) par souci légitime de défendre ses propres intérêts, ceux de son industrie.
Le devenir de la dissuasion nucléaire française n’est pas un débat d’experts mais une question qui concerne l’ensemble de la Nation. Une question qui renvoie à la nature du projet européen, dont on n’attend pas qu’il « avance » coûte que coûte…
Les mêmes qui aujourd’hui s’indignent que l’on puisse émettre le moindre doute sur la nature des « ruptures » que le président Macron entend annoncer ce lundi étaient contre de Gaulle de son vivant, brocardait son nationalisme à qui fut imputé, à raison, l’échec de la CED en 1954.
Aujourd’hui, ils rappellent la valeur de son héritage mais pour mieux poursuivre leur entreprise, l’oeuvre supranationale dont il reste à prouver qu’elle concourt à l’autonomie du Vieux continent…
Perdre notre autonomie au profit d’un « projet », d’une « construction » qui n’en propose aucune de rechange, car elle ne la vise (lorsqu’elle la vise…) que dans un cadre transatlantique taillé pour la neutraliser, ce n’est pas « faire avancer l’Europe », c’est défaire la France sans construire l’Europe. Et cela mérite a minima débat…
Aurai-je tort ce lundi ? Je l’espère. Mais que l’on ne calomnie pas la défiance lorsqu’elle repose sur le cœur et la raison, des faits et une fidélité à la France que l’on voudrait sans faille, plus partagée, moins conditionnelle, plus gaullienne…o ■o MAX-ERWAN GATINEAU
* Précédemment paru sur la riche page Facebook de l’auteur, (le 28.2. 2026).











