
Par Georges Malbrunot.

Cet article – signé d’un journaliste avant tout homme de terrain, grand reporter, étranger aux propagandes – est paru hier (2 mars) dans Le Figaro apportant des vues réalistes, donc utiles, de la situation du Proche-Orient. Il en est l’un des meilleurs connaisseurs. – JSF

Il ne fait guère de doutes que Donald Trump et a fortiori Benyamin Netanyahou veulent, à travers les frappes militaires contre l’Iran et l’élimination de son guide suprême, créer les conditions pour un effondrement du régime à Téhéran. Mais celui-ci est loin d’être garanti d’un point de vue opérationnel, à court terme du moins, compte tenu de la capacité de résilience de la République islamique et de la fragmentation de son opposition, à l’étranger en particulier.
Dans sa première réaction aux bombardements américano-israéliens, Donald Trump a paru donner une feuille de route pour une nouvelle donne politique à Téhéran. D’abord, il a demandé aux Iraniens de rester à l’abri car « des bombes vont tomber partout », probablement pendant plusieurs jours, une semaine peut-être. Puis il a ajouté : « Lorsque nous aurons terminé, prenez le contrôle de votre gouvernement. Il vous appartiendra. Ce sera probablement votre seule chance pour des générations. »
En vue d’un effondrement du régime espéré, plusieurs ministères ont été frappés : celui des Renseignements, de la Défense, le Bureau de l’organisation à l’énergie atomique, ainsi que la « guidance » dans le quartier central de Pasteur, qui regroupe des instances dirigeantes du régime. D’autres bombardements au cours des prochains jours vont suivre afin, si l’on suit le raisonnement de Donald Trump, de dégrader le pouvoir, à tel point que des dizaines et probablement des centaines de milliers d’Iraniens descendront de nouveau dans la rue, comme ils l’ont fait il y a un mois et demi avant d’être réprimés dans le sang, pour cette fois-ci prendre d’assaut, par exemple, le Parlement ou la télévision, des symboles d’un État qui serait alors en déliquescence.
Peu après la répression du début du mois de janvier, un diplomate iranien à Téhéran avait confié ses craintes au Figaro. « Si les États-Unis nous avaient attaqués les premières nuits de la répression (les 8, 9 et 10 janvier), cela nous aurait très sérieusement affaiblis. » Ce que nous a été confirmé, quelques semaines après, par un habitant de Téhéran de passage à Paris : « Il y avait au cours de ces nuits-là des centaines de milliers de personnes qui marchaient de la place Haft-e Tir en direction de la guidance, des frappes américaines en appui nous auraient aidés. »
Le scénario américano-israélien peut-il réussir cette fois ? Malgré des pertes au sommet – une quarantaine de hauts cadres ont été éliminés, selon Israël -, le système tient. Sur le pied de guerre, les gardiens de la révolution ont demandé aux habitants de Téhéran de quitter la ville, et d’aller s’abriter près de la mer Caspienne, par exemple, tandis que des unités de police anti-émeutes se déployaient dans des quartiers de la capitale. À l’annonce de la mort d’Ali Khamenei, de nombreux Iraniens ont montré leur joie. Mais pourront-ils de nouveau affronter les forces de sécurité dans la rue lorsqu’un probable couvre-feu sera imposé, et internet coupé ?
« Cela sera très difficile de continuer la révolution, beaucoup de personnes quittent Téhéran », confie au Figaro une source dans le Golfe, familière de l’Iran. « Ils peuvent détruire des ministères et des bâtiments, mais les gars au sol sont toujours là avec leurs armes. Tant qu’il n’y aura pas des hommes au sol envoyés par les États-Unis ou Israël, cela paraît très compliqué de faire tomber le régime uniquement avec des frappes aériennes », ajoute-t-il.
En 1979, la chute du chah avait été précipitée par un changement d’allégeance de l’armée et donc de nombreuses défections en faveur des révolutionnaires. « Des défections pour aller où ? », se demande notre source. « Les hauts gradés et autres responsables notamment sécuritaires idéologisés et nationalistes devraient se battre jusqu’au bout car ils savent qu’ils sont irrécupérables. Je ne crois pas à l’hypothèse d’un effondrement du système à court terme, surtout après la liquidation du guide suprême. »
Si la disparition d’Ali Khamenei, ainsi que celle d’une dizaine de hauts dirigeants, constitue un choc important pour la République islamique, elle ne devrait pas signifier sa paralysie, ni sa chute, à court terme en tout cas. Malgré des pertes, la chaîne de commandement des gardiens de la révolution semble tenir, à en juger par le rythme des frappes contre Israël et les monarchies du Golfe.
Le plus haut sommet du pouvoir s’était préparé à un tel choc, échafaudant plusieurs scénarios de remplacements des dirigeants du pays, y compris le guide suprême, révélait la semaine dernière le New York Times.
Dans les jours qui viennent, la République islamique va chercher à montrer qu’il n’y a pas de vide du pouvoir. Après l’annonce par Donald Trump de la mort du guide suprême, Ali Khamenei, on apprenait que, comme le prévoit l’article 111 de la Constitution, un comité composé de trois hommes serait en charge de la transition, avant la désignation d’un nouveau numéro un du régime. Il s’agit du président de la République, Massoud Pezechkian, un modéré, du patron du système judiciaire, un ultraconservateur, Gholamhossein Mohseni Ejei, et d’Alireza Arafi, un autre religieux, issu du Conseil des gardiens de la Constitution.
D’ores et déjà, plusieurs noms circulent pour remplacer Ali Khamenei : ceux de Hassan Rohani, l’ancien président de la République, un modéré, signataire de l’accord nucléaire international de 2015 ; de Hassan Khomeyni, le petit-fils du fondateur de la République islamique en 1979 ; de Sadeq Larijani, un religieux issu de la puissante famille Larijani dont le frère, Ali, se serait vu confier d’importantes missions par Ali Khamenei, avant son assassinat. On parle aussi du fils de feu le guide suprême, Mojtaba, un radical, proche des milieux sécuritaires. Ou encore, d’une direction collégiale.
Une chose est sûre : même affaiblis, les tout-puissants gardiens de la révolution auront leur mot à dire dans le choix du futur numéro un iranien. C’est aussi l’avis de la CIA, qui estime que celui-ci risque d’être remplacé par une poignée de radicaux, issus des gardiens. Un scénario qui ne plaide pas en faveur d’un abandon de leurs armes, comme l’a demandé samedi matin, juste après les frappes, Donald Trump. Quelques heures plus tard, en se réjouissant de la mort de Khamenei, le président américain livrait des détails sur la suite espérée des événements en Iran. « Espérons que les gardiens de la révolution et la police fusionneront pacifiquement avec les patriotes iraniens et œuvreront ensemble (…). Ce processus devrait bientôt commencer (…) », a écrit Trump. Il laisse ainsi entendre qu’il souhaite une transition au sein d’un système remodelé, plutôt qu’un changement radical de régime, lourd d’incertitudes.. o ■o G. M.
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Georges Malbrunot est un journaliste français né en 1962, spécialiste reconnu du Moyen-Orient. Grand reporter au Figaro, il couvre depuis plus de trente ans les conflits et les enjeux géopolitiques de cette région stratégique.
Diplômé de l’Institut pratique du journalisme en 1986, il débute à La Croix avant de devenir correspondant au Proche-Orient dans les années 1990. Il s’installe notamment à Bagdad après la chute de Saddam Hussein en 2003, affirmant sa réputation de journaliste de terrain.
Le 20 août 2004, il est enlevé en Irak avec le journaliste Christian Chesnot par l’Armée islamique en Irak. Détenu durant 124 jours, il est libéré le 21 décembre 2004 à l’issue de longues négociations diplomatiques.
Cette épreuve marque durablement sa carrière et sa réflexion sur les risques du reportage en zone de guerre. Il poursuit ensuite ses enquêtes sur l’Irak, l’Iran, la Syrie et les monarchies du Golfe.
Co-auteur de plusieurs ouvrages d’investigation, dont Qatar Papers, il analyse les stratégies d’influence et les équilibres politiques du Moyen-Orient. Récompensé par le prix Varenne en 2023, il demeure une référence française sur les questions iraniennes et saoudiennes.











