
Par Max-Erwann Gastineau.
« Le devenir de la dissuasion nucléaire française n’est pas un débat d’experts mais une question qui concerne l’ensemble de la Nation. »

Oublions les belles images et les mots bien choisis en terre bretonne. Place au fond ! Et à l’Allemagne qui ne se cache plus…
• En juillet dernier, Berlin appelait à construire un parapluie nucléaire européen « sous leadership allemand ».
• Il y a quelques jours, Berlin rappelait ses conditions : « si nous co-finançons la dissuasion, on décide ». On pense au vieil adage : qui finance contrôle, qui contrôle décide.
• Hier soir, Berlin a annoncé avec Paris la création d’un « comité de PILOTAGE pour COORDONNER les questions de dissuasion »… Et Berlin voudrait encore avancer, aller vite, « le plus loin possible » (German Marschall Fund), avant mai 2027, qu’il ne soit peut-être trop tard, en cas de victoire du RN…
Pourquoi l’Allemagne dirait, annoncerait tout cela si aucun changement fondamental n’était engagé ?
Avec l’aide de chatGPT, j’ai créé la carte ci-dessus. Elle est très simple mais dit à peu près tout. Tout de ce qu’il faut retenir, entre illusion d’optique (ce que les Français croient, ont entendu, ont voulu entendre, ce qu’on a voulu qu’ils entendent : France au centre, puissance tutélaire du Vieux Continent…) et interpénétration prévisible et réciproque d’intérêts et de visions stratégiques européennes pas toujours alignées, qui vont surtout venir d’une Allemagne décomplexée et qui refusera tout investissement sans poids politique.
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Explications 

Toute la première partie du discours du président Macron rappelle au fond qu’il n’y a rien à changer, car la France est forte seule, peut se défendre seule, dissuader seule tout agresseur, grâce à une excellence industrielle sans équivalent en Europe, voire dans le monde.
On en vient à la deuxième partie du discours qui parle de l’Europe… à partir d’un diagnostique qui sert la fin du projet, mais n’est que pure invention. Non, le souci de l’indépendance nationale n’a jamais été synonyme d’isolement, comme le président l’affirme, ou de non prise en compte de la sécurité de nos voisins… Le souci de l’indépendance nationale peut aboutir à l’isolement, mais ce n’est pas un projet, un but, ni un gros mot. Il arrive d’avoir raison seul…
Jadis adossée à la notion de « strict suffisance », car proportionnée à la France, au besoin de sa propre sécurité, la dissuasion française est désormais définie comme adaptée au niveau de menace, afin de justifier de plus grands besoins capacitaires appelant la contribution financière et industrielle de nos alliés.
Le projet annoncé hier en Bretagne vise donc bien le « partage », quoiqu’on en dise, de notre dissuasion nucléaire. Car la dissuasion n’est pas qu’une question de bouton. C’est tout ce qui va avec, ce qui conditionne son potentiel emploi et les politiques de défense et étrangère qui l’entourent.
Alors bien sûr, on peut se rassurer, s’en tenir aux mots. Dans ce cas, RAS ou presque, en effet… On peut aussi penser aux effets mécaniques des ruptures annoncées. Ce qui suppose un raisonnement forcément plus fragile que celui se contentant de coller à chaque virgule d’un discours bien ficelé…
La « dissuasion avancée », concept phare de ce discours, c’est la dissuasion partagée mais progressivement… On enfonce d’abord un coin, comme d’habitude… Et puis un jour, on se réveille… et mince ! On comprend qu’on ne décide plus, seul, et qu’on n’est donc plus souverain, indépendant… Et qu’il ne serait peut-être pas idiot, dans ses conditions, de « finir le boulot », de tout partager…
Rassurée d’avoir eu raison face aux affreux « souverainistes » (qu’aurait-elle pensé du général de Gaulle après la mort de la CED en 1954 ?), Marion Van Renterghem, grand reporter proche du pouvoir, écrivait hier soir :
« La
décidera toujours seule en intégrant les intérêts de nos alliés »
Ce qui signifie donc qu’elle ne décidera plus seule, ou qu’elle sera plus fortement que jamais invitée à tenir compte des positions de ses alliés…
En effet, dès lors que les Allemands co-financeront des capacités de dissuasion (forces conventionnelles), seront associés à la doctrine de dissuasion, à des secrets jusqu’ici bien gardés, ils co-décideront, ou à tout le moins pèseront, influenceront…. Dès lors qu’ils co-décideront, notre doctrine nationale ne sera plus nationale… Elle sera franco-allemande, et elle devra ainsi évoluer, s’adapter, tenir compte de… C’est une rupture majeure ! qui en appellera d’autres…
Au fond, le président Macron nous refait du « en même temps ». Il fait comme si tout allait rester comme avant, mais avec en plus un bonus : une « dissuasion avancée » en lien étroit avec l’Allemagne et ses capacités de financement… Comme Mitterrand en 1992 pour promouvoir Maastricht. Il ne s’agissait pas, selon le président socialiste, de remettre en cause la souveraineté nationale mais de nous faire gagner à tous une autre souveraineté. « Les Français auront désormais deux patries ». Pas de soustraction, une addition… Merveilleux ! Or, on sait bien que l’Europe ne s’est pas ajoutée à l’existant (la nation). L’Europe a pénétré l’existant pour le transformer en profondeur… et lui faire perdre ses marges nationales d’action.
Aujourd’hui, le loup allemand entre dans la bergerie nucléaire nationale. Et il faut donc se projeter sur les effets mécaniques d’un tel entrisme.
L’européanisation (ou la germanisation…) de notre dissuasion ne sera plus 100% nationale, puisqu’elle deviendra en partie européenne.
Lisons le géopolitologue spécialiste du nucléaire et théoricien réaliste Olivier Zajec, dans Le Figaro :
« Le vocable permet d’incarner une dimension européenne (…) qui concrétiserait la contribution française à la dissuasion intégrée du continent européen, mais dont il reste à espérer qu’elle serait à tout moment réversible, pour préserver la liberté d’action nationale.
(…)
La mention d’« organes d’échange au niveau politique » avec certains alliés européens (…) devra cependant être mieux éclairée : jusqu’où aller dans cette voie ? D’autant qu’en parallèle du discours, la création d’un « Groupe de contact nucléaire de haut niveau » a été officialisée ce jour entre Paris et Berlin. Même si le court texte de MM. Macron et Merz accompagnant cette initiative bilatérale mentionne les fondamentaux de la déclaration d’Ottawa de 1974 (…), il serait fâcheux que cette instance glisse jusqu’à la mise en place d’une planification partagée avec l’Allemagne, un État non doté (…) ».
Fâcheux, mais donc possible…
Dans ce cadre nouveau, l’europénisation de notre dissuasion s’effectuera sur le plan politique (co-pilotage, « dialogue stratégique ») et technologique (puisqu’elle sera le final d’un feu d’artifice conventionnel co-financé). On gardera certes le bouton, c’est-à-dire un droit de veto, mais pas tout ce qui précède son emploi, ni le poids politique qui va avec. Or, qui peut penser que notre influence internationale se limite au choix ou non d’activer l’arme nucléaire ?
La force de dissuasion n’est pas seulement un outil militaire, c’est un instrument central de politique étrangère, qui structure la place d’un État dans le système international, sa crédibilité stratégique et sa capacité d’influence.
L’européanisation diminuera la spécificité française, diluera son poids. Mais ce ne sera pas vu comme tel par ceux qui fanfaronnent depuis hier soir, la main sur le cœur, et qui n’ont rien vu venir. Car dans leur logiciel européen (fédéraliste), c’est toujours la même histoire :
« On (la France) sera plus grand, plus fort dans l’Europe »… Mais s’il n’y a plus de « on » ?
Ainsi diluée, rien de ce qui fonde la France comme Nation indépendante, capable de prendre des décisions seules, même contre l’avis de ses alliés, ne tiendra. Car l’indépendance, ce n’est pas qu’une affaire de sécurité face à la Russie ou la Chine ! C’est surtout, dirais-je, la capacité de dire « non » à ses alliés, de prendre des décisions que ne partageront pas forcément Berlin, Londres, Varsovie et Rome, figures de proue de l’atlantisme européen, qui ne cessera pas demain pour les beaux yeux de la France…
Nous vivons un « moment Maastricht », un nouveau 1992 taillé pour endormir les « quatre-vingt-dixards », ceux qui avec Brzezinski en 1997 croient encore au fait qu’à travers l’Europe, « la France vise la réincarnation (la poursuite de sa politique de grandeur par d’autres moyens) et l’Allemagne la rédemption ». Or, ce temps est révolu ! Le complexe allemand est terminé…
Tel que conçu, le projet européen diminue la France et augmente une Allemagne décomplexée, qui espère, grâce au cadeau français, renforcer son industrie et assouvir ses nouvelles ambitions géopolitiques nationales visant à devenir LE pilier européen de l’Otan. Chose que Washington soutient, les Etats-Unis préférant une Europe unie sous égide germano-OTAN à une Europe divisée mais vitaminée par une France motrice d’un non-alignement que la désoccidentalisation du monde appelle !
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PS : l’Allemagne sera un « partenaire fort ». Ça a été dit par le président. Donc les Allemands ont accepté de continuer le projet SCAF, dont Dassault ne veut pas pour garder son savoir-faire ?
L’Express rapporte que les avancées sur la dissuasion seraient conditionnées à la reprise du SCAF, projet que l’Allemagne, mécontent de la résistance de Dassault, entendrait arrêter… On est vraiment en train de mettre l’avenir de Dassault dans la balance, alors que le monde nous l’envie ?
PS bis : « On a déjà avancé et on veut avancer avec force ». Car il faut empêcher tout retour en arrière… Côté allemand, on ne s’en cache pas. On craint le RN en 2027… Car oui, d’autres voies seraient dans l’absolu possibles, des voies plus nationales et non moins sources de sécurité pour l’Europe, dès lors que l’Otan existe et peut mener avec la France des actions complémentaires.
PS ter : l’Elysée rappelle aussi que tout ceci a été parfaitement coordonné avec Washington. Donc en échange de notre bon cœur, l’Europe-F35 continuera sans Buy European Act ni protectionnisme, ni rien de ce que la France demande à ses partenaires européens depuis des années… Washington aurait mis son veto si les conditions lui avaient déplu.
Conclusion
Sans rien n’obtenir de l’Allemagne et avec bientôt le contrôle par Bruxelles des exportations des fruits de notre BITD (au nom du futur marché de défense intégré) et la fin du droit de veto des pays de l’Union en matière de politique étrangère… est-on encore sûr de nous, de l’idée que rien d’important, de contraire à l’intérêt national, n’a été dit hier ?
Souveraineté et indépendance… vraiment ?
Je ne conclus pas, mais le doute n’est pas permis… il est de rigueur !o ■o MAX-ERWAN GATINEAU
* Précédemment paru sur la riche page Facebook de l’auteur, (le 3.3. 2026).












