

Les recommandations de cette tribune (4.3.2026) pourraient être comprises des lecteurs de JSF comme une simple mise à jour, au prisme de l’actualité, des principes de l’école bainvillienne et maurrassienne en matière de politique étrangère, ultérieurement repris par Charles de Gaulle et Georges Pompidou, dilués depuis dans les naïvetés du fédéralisme euro-mondialiste et du droit-de-l’hommisme. Les Arvernes ne cèdent pas ici au jeu trop facile de l’anti-germanisme ou du reproche moralisateur adressé à notre voisin d’Outre-Rhin. Il ne tient qu’à nous, non aux autres, d’assurer d’abord, nous-mêmes, la défense de nos intérêts. C’est de Gaulle, rapporte Alain Peyrefitte, qui rappelait régulièrement à ses ministres, en conseil, cette devise en mauvais latin : « Prius omnium, salus patriae ». Le chancelier d’Allemagne ne pense pas autrement, à l’inverse du chef de l’État français, comme d’ailleurs nombre de ses prédécesseurs sous nos cinq Républiques. Là est bien la question, nous semble-t-il. – JSF
Les Arvernes est un groupe français de hauts fonctionnaires, d’enseignants, d’essayistes et d’entrepreneurs, qui intervient régulièrement dans le débat public.
TRIBUNE – Le ministre allemand des Affaires étrangères Johann Wadephul a déclaré, le 16 février, que les efforts de la France étaient « insuffisants », et a invité notre pays à faire des économies. Pour les membres des Arvernes, il est temps d’assumer le rapport de force avec Berlin.

En matière de défense, l’Allemagne a le verbe haut. Le ministre allemand des Affaires étrangères Johann Wadephul a estimé le 16 février 2026 que les efforts Français étaient «insuffisants», nous invitant à prendre des mesures d’économies dans le domaine social. Le 2 novembre 2020, la ministre allemande de la défense Annegret Kramp-avait déclaré, en forme de fin de non-recevoir à la vision du président français : «il faut en finir avec les illusions d’une autonomie stratégique européenne.»
Si la langue de Goethe a son lyrisme, la brutalité des propos doit-elle inquiéter ? Oui, car au-delà des mots, les faits parlent. Ils disent, entre autres, une vérité que les dirigeants français peinent à cacher : l’Allemagne et la France sont en opposition continue. Non content d’admonester la France, qui il est vrai en matière de budget militaire parle trop et agit insuffisamment, le ministre des Affaires étrangères allemand, emboîtant le pas aux propos sans équivoque du chancelier Friedrich Merz à Anvers le 13 février 2026, éconduisait sèchement la proposition française de faire des eurobonds le cœur d’une relance de la compétitivité européenne. Dans le domaine énergétique, l’Allemagne n’a pas renoncé à sa guerre larvée contre le nucléaire français. Sur le plan militaire, l’Allemagne, qui s’est commodément abritée sous le parapluie américain depuis 1955, ne reconnaît ni la spécificité ni la supériorité de fait de l’armée française. Ce qui ne l’empêche pas de poser progressivement des jalons pour la mettre à son service. Et ainsi de suite.
La France propose l’élargissement de sa dissuasion nucléaire comme un mendiant tend sa sébile. L’Allemagne, qui s’est inconsidérément réfugiée sous un parapluie américain désormais percé de trous ne laissera pas passer si belle occasion.
Expliquer de telles divergences n’est pas simple. Évoquons ici une raison essentielle : la France et l’Allemagne, en termes de conscience d’elles-mêmes et de leurs intérêts, suivent deux trajectoires opposées. La France s’inscrit dans la perspective européenne de Victor Hugo : l’Europe comme antidote aux démons français. L’Europe pour rejeter l’État-nation, forme politique que la France a donnée au monde et qui a été rendue responsable des deux Guerres mondiales. L’Europe pour conjurer le nationalisme, dont François Mitterrand disant en 1995 devant le parlement européen «c’est la guerre». L’Europe pour faire oublier le colonialisme. En un mot : faire l’Europe, pour les dirigeants français, c’est sauver la France d’elle-même. Cette posture fait de la France le moins apte des membres de l’UE à y défendre ses intérêts : «plus européen que moi, tu meurs» est le mantra des dirigeants français à chaque fois qu’ils s’asseyent à la table européenne. L’Allemagne, et quelques autres pays, ont compris cette faiblesse. Chaque tentative de la France de défendre ses intérêts est l’occasion pour Berlin de subtilement stigmatiser la «grande nation française».
L’Allemagne, à l’inverse, n’envisage l’Europe que comme un levier d’Archimède pour se retrouver elle-même. Est-il image plus éloquente que l’affirmation du premier chancelier de la RFA Konrad Adenauer «l’unité de l’Europe et l’unité de l’Allemagne sont les deux revers d’une même pièce». La construction européenne a été le viatique par lequel l’Allemagne, rayée de la carte en 1945, a retrouvé sa place. Elle a bénéficié du soutien bienveillant d’élites anglo-saxonnes, y compris au sein de l’UE, qui n’oublient ni leur proximité culturelle avec l’Allemagne ni de faire payer à la France son refus gaullien de rentrer dans le rang. Depuis sa réunification en 1991, elle y impose sa puissance. Elle contrôle l’UE, dont les institutions, dans leur lettre et dans leur esprit, ressemblent aux institutions allemandes, alors qu’elles ne pourraient être plus éloignées de la verticalité de la Ve République. Qu’il s’agisse de commerce, de concurrence, d’euro, d’énergie, et peut-être, comble de l’ironie, de défense, c’est l’Allemagne qui est à la manœuvre, et disons-le, parfois non sans raison. Car l’Allemagne, contrairement à la France, mais semblable en cela à tous les autres pays européens, pense d’abord à elle. La France pense une Europe affranchie des intérêts nationaux. Chacun de ses 26 partenaires ne l’envisage que comme une coopération pragmatique au service de leur cause.
Cette différence de trajectoire entre la France et l’Allemagne crée une situation profondément malsaine qui innerve au jour le jour le fonctionnement de l’UE. Car la France, non contente par ses erreurs, ses faiblesses, et disons-le ses outrances de faire le lit de la domination allemande en Europe, la renforce délibérément. Prenons la question militaire. Depuis des années les dirigeants français, qui ne croient pas en nos capacités militaires, poussent à ce que l’Allemagne se réarme. En 2023, lors du 60e anniversaire du Traité de l’Élysée sur l’amitié franco-allemande, c’est l’Allemagne qui a demandé que les allusions au partage de l’arme atomique française soient retirées !
Et maintenant ? L’Allemagne, comme il est logique, et osons le dire légitime vu de sa propre fenêtre, va pousser son avantage en Europe. La France, depuis près de vingt ans, combat le contrôle des aides d’État par la Commission et presse l’Allemagne de renoncer à sa frugalité budgétaire pour se lancer dans une relance budgétaire massive ? Elle va être servie ! L’Allemagne, dont la dette publique est de 63% du PIB, aura quelques milliers de milliards d’euros à investir pour moderniser l’industrie, l’armée, les services publics…allemands. La France propose l’élargissement de sa dissuasion nucléaire comme un mendiant tend sa sébile ? L’Allemagne, qui s’est inconsidérément réfugiée sous un parapluie américain désormais percé de trous ne laissera pas passer si belle occasion. En un mot comme en mille : il est temps de remiser les rêves et de regarder enfin l’Allemagne comme elle est, ardente défenseuse de ses intérêts. o ■ o LES ARVERNES












En Europe l’Allemagne impose son modèle économique et ses priorités industrielles, tandis que la France négocie ses exceptions, comme le pays en déclin que nous sommes. On connaît le scénario. Berlin dicte, Paris s’adapte. Une asymétrie structurelle, où l’Europe se conjugue systématiquement à l’allemande. Il est temps que cela cesse.