
Par Nicolas Gauthier
Avec le regretté Pierre Builly, l’ami de toujours, nous nous étions habitués à penser le cinéma comme un patrimoine. Ses articles n’étaient pas la chronique banale des films sortis en salle, de fraîche date, c’est-à-dire non encore soumis à l’épreuve du temps qui, seul, décide de la postérité des œuvres d’art, les range parmi les classiques, les chefs-d’œuvre ou les renvoie dans les ténèbres de l’oubli. Cet article de Nicolas Gauthier, paru hier, 7 mars, dans Boulevard Voltaire, nous parle d’un film sorti en 1958, c’est-à-dire en un tout autre âge… C’est d’ailleurs pour cela, outre ses qualités d’écriture et de jugement, qu’on le lira ici avec intérêt et sympathie. — Je Suis Français

Le 25 mars 2006, Richard Fleischer nous quittait. Il était de ces cinéastes dont tout le monde connaît les films mais dont personne ne se souvient du nom. De lui, Serge Daney, le critique cinéma de Libération, à l’époque où le quotidien fondé par Serge July était encore lisible, écrivait : « C’est un cinéaste qui réussit tous ses films sans réussir une œuvre. » Réflexion vacharde, mais pas dénuée de fondement. En effet, c’est toute la différence qu’il y a entre un « auteur » et un « faiseur ». Le premier, à l’instar d’un Alfred Hitchcock, d’un Claude Lelouch ou d’un Jean Rollin (clin d’œil aux cinéphiles les plus déviants de nos lecteurs), est l’homme d’un seul film, décliné à l’infini. Il crée un univers, identifiable au premier regard, laboure ses propres obsessions en contant finalement toujours la même histoire. Le second, plus artisan qu’artiste, est un touche-à-tout. Le défunt était de cette race.
Une filmographie qui impose le respect…
Après avoir fait ses premières armes dans le studio RKO, celui qui voulut égaler les majors du genre sans jamais parvenir à les égaler, Richard Fleischer se fait tôt une réputation d’homme à tout faire, respectant budgets et plannings de tournage. Le cinéaste rêvé pour des producteurs hantés par les caprices de metteurs en scène tourmentés ou d’acteurs en proie à la façon dont ils entreront ou pas dans leur rôle. Fort de cette réputation, Richard Fleischer enquille les films de commande tout en parvenant à leur imprimer sa patte.
À ce titre, sa filmographie est éloquente. En 1954, c’est Vingt-mille lieues sous les mers, adapté du roman de Jules Verne et produit par des studios Disney désireux de passer de l’image animée à la prise de vues réelles avec de véritables acteurs, dont Kirk Douglas. La fréquentation de ce dernier sur les plateaux tourne vite au cauchemar ; nous y reviendrons. Quatre ans plus tard, ce sont Les Vikings, toujours avec Kirk Douglas, véritable sommet du film d’aventures d’alors. En 1966, il tâte de la science-fiction avec Le Voyage fantastique, histoire d’un groupe de savants miniaturisés injecté dans un corps humain. Encore un film qui fait date.
Le virage du Nouvel Hollywood…
En 1968, alors que le Nouvel Hollywood est en passe de renverser le système des vieux studios, il tourne L’Étrangleur de Boston, l’un des premiers films consacrés au phénomène des tueurs en série. Tony Curtis et sa gueule d’ange y incarne le premier rôle. Il fallait oser. Toujours dans le même registre, une autre œuvre majeure datant de 1972, Les flics ne dorment pas la nuit, chronique d’une police tentant, vaille que vaille, de permettre aux braves citoyens de dormir tranquilles alors qu’elle patrouille du crépuscule jusqu’à l’aube. L’année d’après, c’est Soleil vert, dystopie sur une Terre ravagée par la pollution. Là aussi, une autre première. Richard Fleischer avait eu le flair et l’audace de montrer Tony Curtis sous un jour inattendu ; ici, c’est au tour de Charlton Heston (Moïse et Ben Hur, tout de même) d’incarner un parfait contre-emploi en policier désabusé, tentant de maintenir un ordre social injuste, puisque fondé sur l’exploitation des humbles par les puissants du moment.
L’année suivante, autre réussite majeure avec Mr. Majestyk, l’un des meilleurs films de Charles Bronson, en 1974. La même année, il a déjà tourné Un justicier dans la ville, film d’autodéfense tourné par Michael Winner. Cela sera sa marque et aussi sa malédiction, puisque le célèbre moustachu enchaînera les panouilles du genre jusqu’à épuisement. Mais dans ce film, Bronson tient l’un de ses meilleurs rôles, celui d’un paysan, ancien combattant du Vietnam et prêt à tout pour sauver sa récolte de pastèques ! Dit de la sorte, ça paraît idiot ; mais à la revoyure, le film est plus que finaud.
En 1975, l’acmé de sa carrière avec Mandingo, l’un des premiers films américains consacrés à l’esclavage. À en croire Richard Fleischer, c’était le préféré de sa longue filmographie. Hélas, le public et la critique l’entendirent autrement, ce film ayant été plus que mal compris à l’époque. En effet, il n’a rien de manichéen. Même les esclaves peuvent s’y montrer plus retors que les esclavagistes. Pis : il y a le potentiel sexuel de ces corps noirs qui font frétiller celui des blanches épouses des planteurs. Terrain glissant, déjà. En 2003, alors que Mandingo commence à être tardivement réhabilité, Richard Fleischer remarque : « Il n’y a pas eu la moindre controverse. Le film a été haï et massacré, partout. C’est pourtant l’un des plus importants que j’ai faits. » À revoir ce film, c’est à peine exagéré.
Richard Fleischer ne s’en relèvera jamais tout à fait, le reste de sa carrière ayant consisté à venir au secours et signer d’infâmes navets en perdition, dont Conan le destructeur (1984) ou Kalidor, la légende du talisman (1985). Bref, il fallait bien vivre ; ou survivre, plutôt, tel qu’en témoigne le titre de ses mémoires, Survivre à Hollywood (Marest).
Pour lui, les acteurs étaient des « monstres »…
Sa lecture, hautement réjouissante, est éminemment recommandée, car permettant de pénétrer l’industrie du septième art et de railler ces éternels narcissiques que sont les acteurs. Rien de bien neuf sous le soleil californien, dira-t-on. Les mémoires d’acteurs ? De la mauvaise drouille, généralement, à quelques exceptions près, tels ceux qui n’ont finalement que foutre de leur carrière, Richard Burton au premier chef qui, dans son Journal intime (Séguier), reconnaît : « Réciter plus ou moins bien des textes qu’on ne s’est même pas donné la peine d’écrire, et le tout payé des sommes frôlant l’obscénité, je n’appelle pas cela un métier. » Ou d’autres, encore, Sim, Christopher Lee ou Michel Galabru, parfaitement lucides quant à la noblesse présumée de leur art. Les souvenirs des metteurs en scène sont autrement plus intéressants ; il suffit de lire les mémoires de Jean-Marie Poiré (Rire est une fête, Michel Lafon) ou de Patrice Leconte (Je suis un imposteur, Flammarion) pour s’en convaincre.
John Wayne sur la sellette…
Mais il y a surtout ceux de Richard Fleischer, par exemple, dans lesquels il égratigne cruellement John Wayne, l’une des premières stars hollywoodiennes à avoir été fabriquée de toutes pièces. En effet, le patriotisme fait homme fut l’un des rares acteurs à ne s’être pas engagé durant la Seconde Guerre mondiale. D’où, probablement, son nationalisme surjoué des décennies suivantes. À propos du « Duke », il y a ainsi cette anecdote pour le moins consternante à propos d’une visite de Richard Fleischer sur le tournage d’un western avec ledit John Wayne en vedette. Il est tôt le matin. Toute l’équipe est là, prête à tourner. Mais pas de John Wayne. Pourquoi ? Réponse de l’assistant-réalisateur : « John Wayne n’a pas encore chié. […} Le Duke ne peut pas travailler tant qu’il n’est pas allé à la selle. Il est constipé, aujourd’hui. En général, il chie plus tôt. Puis le loufiat revient, triomphant, en s’exclamant : « Il a chié ! Il a chié ! » […] Il ne se passa rien durant quelques minutes, puis la porte s’ouvrit et apparut Duke Wayne. En Personne. Beau comme un Dieu. Aussi majestueux que les grands extérieurs, que les champs de blé du Kansas et les gisements de pétrole du Texas. Le héros de l’Amérique. » On comprend mieux pourquoi Richard Fleischer affublait les acteurs du sobriquet de « monstres ». Il est vrai que les caprices alcoolisés d’un Rex Harrison, l’égocentrisme d’un Kirk Douglas, sans oublier le narcissisme quasi généralisé d’une bonne partie du troupeau des acteurs, n’avaient rien qui puisse le ramener à des sentiments plus amènes
Et aujourd’hui ? À Hollywood, il n’y a plus guère de Richard Fleischer. Lequel, quoi qu’en ait prétendu Serge Daney, aura laissé une œuvre pour la postérité. Une œuvre multiforme, mais une œuvre tout de même. o ■ o NICOLAS GAUTHIER
Journaliste à Boulevard Voltaire, écrivain













