
Une chronique qui se veut ironique – et qui l’est vraiment, fourmillant d’idées saugrenues et drôles. Parfois désopilantes. Moment de détente rafraîchissant dans le contexte politique sous tension. Une ironie parfois fondée sur des poncifs ou des options politiques sous-jacentes qui ne sont pas les nôtres, ou même y sont contraires. Même en un tel cas, Samuel Fitoussi rend compte de la situation avec esprit et intelligence des circonstances. Le lecteur de JSF en fera la critique si bon lui semble.
Par Samuel Fitoussi.
À propos de ces chroniques du Figaro, Christophe Boutin a écrit : « Fitoussi est toujours aussi bon. Mais là, c’est un vrai régal… Et le pire est qu’il n’est sans doute pas loin de la réalité ». Avis partagé. Cet article est paru le 9 mars. JSF

CHRONIQUE – Une semaine sur deux, notre chroniqueur pose son regard ironique sur l’actualité. Aujourd’hui, après l’appel de dizaines de personnalités à voter pour le candidat de gauche à la mairie de Paris, il imagine un texte fictif de soutien rédigé par un collectif d’artistes qui, à leur tour, défendent Emmanuel Grégoire.
Nous sommes un collectif de 245 artistes et trois animaux engagés pour un monde meilleur (contrairement à nos collègues de droite, engagés pour un monde pire) : auteur·rice·s, performeur·euse·s, réalisateur·rice·s de documentaires contemplatifs, chorégraphes, plasticien·ne·s éco-sensibles, DJ conceptuel·le·s, poète·sse·s sonores, pornographes satiriques, comédien·ne·s engagé·e·s, illustrateur·rice·s intersectionnel·le·s, curateur·rice·s de résilience, et Ségolène Royal. À l’heure où notre belle capitale est simultanément menacée par le fascisme (Rachida Dati), l’ultra-libéralisme (le candidat Horizons dont nous avons oublié le nom) et le masculinisme (Sarah Knafo), nous ne pouvons plus rester silencieux.
Au risque d’en subir des conséquences professionnelles, nous appelons à voter à gauche. Nos valeurs plutôt que nos intérêts. Tant pis pour notre carrière. Ah, qu’il doit être facile de se murer dans le silence, de se réfugier derrière ce discours selon lequel les artistes seraient des citoyens comme les autres et n’auraient aucune légitimité à parler de politique. En réalité, le silence est une lâcheté. Car si les artistes ne prennent pas la parole, qui le fera ? Les éboueurs ? Les ultra-riches ? Allons bon. N’oublions jamais qu’il y avait trois catégories de Français en 1940 : les collabos, les résistants et les lâches. Nous refusons d’appartenir à la troisième catégorie
La victoire d’un autre candidat qu’Emmanuel Grégoire frapperait de plein fouet les âmes d’artiste.
La victoire d’un autre candidat qu’Emmanuel Grégoire frapperait de plein fouet les âmes d’artiste. Imaginons que Sarah Knafo empêche l’installation de nouveaux centres pour migrants. A-t-on idée des conséquences inflationnistes sur le prix des livraisons Uber Eats – et sur la productivité des scénaristes en résidence à la Maison des Métallos ? Imaginons que Rachida Dati, par opposition au réenchantement du monde, ralentisse les projets de réaménagement urbain entrepris par Anne Hidalgo. Comment les poètes pourraient-ils alors trouver de l’inspiration dans ce Paris profané par les SUV et par le tumulte des voitures roulant à plus de 20 km/h sur le périphérique ?
Imaginez que le candidat Horizons dont nous avons oublié le nom cesse de soutenir les librairies indépendantes ; comment seront distribués nos livres sur la charge mentale, la blanchité ou la transphobie patriarcale dans un contexte d’écologie postcoloniale ? Seul Emmanuel Grégoire promet de protéger le circuit de la production intellectuelle des artistes engagés : écrivains subventionnés pour écrire des livres, librairies subventionnées pour les vendre, journalistes subventionnés pour les lire, émissions du service public subventionnées pour en recevoir les auteurs. L’exception culturelle française !
Les préférences esthétiques du public sont notoirement défaillantes ; il est sain qu’une caste de professionnels du jugement esthétique choisisse ce qui est offert aux Français avec leur argent.
À droite, certains extrémistes ultralibéraux remettent en cause le principe même de la subvention, proposant d’abandonner l’art au marché. La jungle capitaliste sur laquelle ils fantasment, c’est un monde où chacun serait incité à produire ce que les Français souhaitent. Cette logique peut éventuellement valoir pour la nourriture, les vêtements ou les vacances. Après tout, il n’est pas absurde que les Français puissent manger ce qu’ils aiment, se vêtir comme ils le souhaitent et partir en vacances où bon leur semble. Étendre ce principe à l’art, en revanche, serait une catastrophe.
Les préférences esthétiques du public sont notoirement défaillantes ; il est sain qu’une caste de professionnels du jugement esthétique (nous, auteurs de cette tribune) choisisse ce qui est offert aux Français avec leur argent. Sans ce dispositif précieux (la subvention, permettant aux artistes de créer à l’abri de la tyrannie de la demande), notre paysage culturel serait envahi d’œuvres appréciées par les gens. Ce serait terrible. La preuve que le privé est incapable de proposer une production culturelle digne de ce nom ? CNews propose une saga sur le mariage de Georges Fenech !
Avec gravité et courage, nous voterons donc pour Emmanuel Grégoire. Pour que l’art subventionné continue d’éclairer et d’élever le peuple français.o ■ o SAMUEL FITOUSSI

Samuel Fitoussi, « Pourquoi les intellectuels se trompent » aux Éditions de l’Observatoire.












