
Par Max-Erwann Gastineau.
Intervenir, s’abstenir : quand la géopolitique oblige à choisir entre des maux.

Du bien contre le (moindre) mal.
La question n’est pas « pour ou contre le régime des Mollah ? », ni « pour ou contre Trump et Netanyahou ? », elle est de comprendre ce qui est en train de se passer… Elle est de savoir si nous sommes encore capables de soutenir un raisonnement géopolitique.
Nous n’assistons pas à la fin du régime des Mollah, pas encore du moins, mais à la mort du trumpisme.
Trump était plus que lui-même. Il était un courant, une réaction conservatrice au progressisme woke. Il était aussi une réaction populaire (au sens le plus large de ce terme) au (néo)conservatisme des années 1990-2000.
Trump, c’était d’abord une révolte de droite à l’intérieur de la droite. C’était la promesse d’un « plus jamais ça » américain. Plus jamais de guerres lointaines et longues, de croisades morales déguisant un cynisme sans bénéfices pour le peuple américain, aveugles à la complexité du monde…
La guerre en Irak a englouti des milliards. Elle a surtout ôté la vie de 300 000 Irakiens et de 4500 soldats américains. Une large partie de l’opinion publique américaine et de la droite trumpienne peuvent supporter la mort de 5 soldats américains (premier bilan, à date), mais elles n’accepteront pas 50 morts, 100 morts… À l’image de Vance, militaire devenu trumpien par dégoût des « néocons », des « libéraux-interventionnistes » et autres « nation-builders »…
À l’image aussi du Congrès. En ce moment, à Washington, c’est bien le scepticisme qui l’emporte. Comme le résume Chris Murphy, sénateur démocrate du Connecticut :
« Je n’ai aucune idée de pourquoi nous sommes entrés en guerre. Nous pourrions bombarder l’Iran pendant des mois, voire pendant la majeure partie de l’année. C’est sans doute le déploiement d’une opération militaire à l’étranger le plus incohérent, le plus incompétent et le plus confus que j’aie jamais vu. »
« Anti-américanisme primaire », le scepticisme des Américains ? Ce sont les Américains eux-mêmes qui pensent à l’Irak, pas juste LFI…
Le poids des expériences passées
Il est par ailleurs des préjugés qui sont mère de raison. La leçon n’est pas que de Burke, qui les présentait comme le « capital accumulé des siècles ». Ou de Gadamer, qui les voyait comme des « pré-jugements » avant de « conclure quant au fond ».
Dans l’esprit de Burke et Gadamer, les « prejudices » s’ancrent dans des réalités historiques profondes auxquelles on ne pourrait avoir accès facilement si l’on se proposait de faire sans eux, de repartir de zéro, armé de l’arrogance de notre outrecuidance.
Ainsi définis, les préjugés ne s’opposent pas à la raison mais au rationalisme qui fait table rase de tout et soumet le monde aux mains impies de ses plus zélés transformateurs.
Ainsi font-ils contrepoids, nous évitent-ils d’être complètement pris au dépourvu le jour venu face aux surgissements de la providence, qui ne tombe pas toujours du ciel…
Les États-Unis font ce qu’ils font depuis des décennies : intervenir sans toujours bien mesurer les effets de leurs interventions ; libérer l’ubris de la force ; laisser les Européens, leurs alliés, face à de véritables cas de conscience.
Le nôtre, en Iran, est le suivant : accompagner ou s’abstenir ?
Dans les deux cas, l’enjeu est de rester animé du souci des conséquences, de comprendre qu’on ne choisit jamais entre le bien et le mal mais entre des scénarios probables ou possibles et leurs lots de frustrations certaines et de conclusions précaires, insatisfaisantes, révoltantes…
Les scénarios d’une guerre longue
En Iran, de quoi les frappes israélo-américaines sont-elles le nom ? Que se passe-t-il derrière le tapis de bombes promis à l’Iran et la mort certaine de centaines, voire demain de milliers d’innocents ?
Côté israélien, l’enjeu est clair : renverser un régime qui lui est hostile et dispose de puissants leviers. On en pense ce qu’on veut mais cet argument s’entend.
Côté états-uniens, la confusion règne… On parle de gêner la Chine et ses approvisionnements pétroliers… Vraiment ?
Trump, disais-je dans un entretien récent, est « la tentative désespérée des États-Unis de reprendre la main sur un monde qui leur échappe ». Désespérée, malgré de vrais atouts, et désormais aussi, à bien des égards, désespérante…
Car il est désormais trop tard pour faire machine arrière, alors que, oui, un scénario à l’irakienne, ou plutôt à la syrienne s’affaire…
Sur le plan militaire, les États-Unis ont besoin d’aller vite et fort. Ils n’ont pas les moyens (déclin industriel) de tenir dans le temps face à un adversaire préparé et équipé. Si le conflit dure, c’est l’enlisement et la défaite morale et politique assurés, même en cas de victoire militaire au bout, une victoire n’étant jamais purement… militaire.
Si le conflit dure, ce sera une victoire pour la Chine, la promesse d’une Chine plus influente, incarnant, par contraste, la force tranquille face au révisionnisme de l’Ouest, l’urgence décuplée d’asseoir un monde post-occidental, multipolaire, émancipé de l’unilatéralisme dollarisé ou mécanisé américain.
Pierre Razoux, historien et directeur académique de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques (FMES), dessine quatre scénarios possibles. Il les a dépeints hier lors d’une audition au Sénat :
• S1 : défaite rapide de l’Iran. « Peu probable »
• S2 : les Américains constatant leur échec, laissent Israël seuls face à l’Iran. « Peu probable, mais possible à moyen terme »
• S3 : reprise des négociations. Seulement possible « si les États-Unis [qui les ont rompues] font le premier pas »
• S4 : enlisement, « scénario le plus probable »

Dans cette guerre longue, il faudra des proxies. CNN annonce que Washington réfléchirait à l’idée d’armer les Kurdes que nous avons abandonnés en Syrie…
Scénario donc le plus probable pour l’Iran : la confettisation, la guerre civile et ses milliers de familles endeuillées, avec accusé de réception de leurs « libérateurs » ? Et l’on pense que, dans ces conditions, les Iraniens vont se dresser pour seconder les bombes occidentales ?
Je ne conclus pas, mais je m’interroge… Vous aurez noté les « ? ». Et ils ne sont pas que rhétoriques. Ils assument une prudence qui me semble manquer…
Les intérêts et le réel
La maturité géopolitique est humilité. Elle consiste à agir ou à s’abstenir d’agir sur le seul fondement de ses propres intérêts nationaux (sécurité territoriale, intérêts commerciaux), même si « toutes les nations sont tentées (…) de revêtir de leurs propres aspirations et actions le destin de l’univers », rappelait le grand réaliste Hans Morgenthau, maître de Kissinger.
La France, pour l’heure, a donc une position équilibrée, fondée sur ses intérêts objectifs. Elle honore ses accords de défense dans le Golfe (important d’honorer ses accords, même si l’on peut discuter de leurs fondements) et se met en situation de protéger ses ressortissants. Elle rappelle aussi que toute guerre préventive suppose des arguments solides (on ne parle pas ici du droit international), au vu de ses potentielles conséquences…
En parlant d’intérêts, quid de l’Arabie Saoudite qui avait dissuadé Donald Trump de bombarder l’Iran il y a quelques semaines, de crainte de voir la région s’embraser et son vieux rival redevenir, au bout d’une transition politique, fréquentable, comme il était en train de le redevenir après l’accord de 2015 signé sous Obama II, déchiré par Trump I ? On dit que Riyad aurait finalement changé d’avis et se serait montré favorable à une intervention, convainquant ainsi Washington…
Le grand peuple iranien issu de la grande civilisation perse, sévèrement réprimé par son régime et qui rêve, dans sa majorité, d’un autre avenir (comment ne pas le comprendre ?), va-t-il saisir l’opportunité offerte par la coalition israélo-américaine de « finir le travail » ?
L’Iran n’a jamais été colonisé. Peu d’États peuvent se targuer d’avoir su refluer les entreprises impériales qui ont été pourtant nombreuses au cœur de la plaque eurasiatique. Il existe ainsi en Iran une vraie fierté nationale, un sentiment patriotique, une identité, une conscience historique que l’on ne saurait relativiser dans l’équation.
En outre, toute révolution embarque nécessairement plusieurs courants. On l’a vu en Syrie. On l’a vu également en Iran. Il y avait des libéraux en 1979… Qui dominera un Iran nouveau ?
Quant à la partie de la population minoritaire mais bien réelle qui soutient le régime des Mollah et aux cadres qui ne seront pas tous tués, et à ceux plus radicaux qui promettent d’émerger, que décideront-ils ?
« Il y a pire que la dictature, rappelle Renaud Girard, il y a l’anarchie. Et il y a pire que l’anarchie, il y a la guerre civile. »
On peut soutenir les conditions préfaçant le pire en pensant qu’il est évitable. On peuto ■o MAX-ERWAN GATINEAU
* Précédemment paru sur la riche page Facebook de l’auteur, (le 5.3. 2026).













Plutôt que la « mort du trumpisme », le véritable tournant pourrait être la fin de l’illusion d’un Moyen-Orient non nucléaire (c/f Israël).
Le dilemme n’est pas seulement moral ou politique.
Il est stratégique :
empêcher la prolifération par la force
ou accepter un nouvel équilibre de la dissuasion.
Et dans les deux cas, aucune solution n’est réellement satisfaisante.
Je ne pense pas qu’on puisse faire l’économie des paramètres religieux dans une analyse géopolitique même laïque.
Aprés Trump peut armer les kurdes..Armer les « tigres » balouches serait aussi une option et ferait entrer les pakistanais ennemis du balouchistan en jeu.
Il y a aussi eut quelques rixes avec les afghans sur le contrôle de l’eau du fleuve Helman…
etc etc.
Tant que la France bat l’Angleterre samedi, ce sera bien. Le match est déplacé au stade de Nicosie.