
Par Bertille Bayart.

Cet article est paru hier (11 mars) dans Le Figaro. C’est l’histoire d’une inconscience — et du dévoilement, sans la moindre repentance, de cette inconscience faite d’une extravagante naïveté, d’incompétence, de désinvolture et, somme toute, d’arrogance. Car nous sommes les victimes et les payeurs de tant de nullité, de tant d’imprévoyance, d’inculture politique, etc. Combien la sottise d’Ursula von der Leyen et d’Emmanuel Macron réunis aura-t-elle coûté à la France et aux Français ? Peu leur importe, n’est-ce pas ? Bertille Bayart, auteur consciencieux de cet article, signale in fine qu’« en se déplaçant à Penly (aussitôt après la déclaration d’Ursula von der Leyen), Emmanuel Macron s’est rendu pour la première fois, en neuf ans de présidence, sur le site d’une centrale nucléaire ». Elle ajoute : « Enfin ! » Enfin quoi ? Dans l’espace d’un an, Macron (si tout va comme prévu) ne sera plus président, aura quitté l’Élysée — et vogue la galère. Oui, enfin ! – JSF

C’est à Paris, aux côtés d’Emmanuel Macron, que la présidente de la Commission européenne a prononcé, mardi soir, des mots de contrition très forts. Ursula von der Leyen a reconnu que réduire la part du nucléaire dans la production d’électricité était une « erreur stratégique ». L’invasion de l’Ukraine et aujourd’hui la guerre en Iran ont fait prendre conscience des atouts d’une filière qui permet de réduire la dépendance aux hydrocarbures. Auparavant, alors qu’Emmanuel Macron a lui-même pris son temps avant de devenir le promoteur en chef de l’industrie nucléaire tricolore, l’Allemagne et la Commission n’avaient cessé de dresser des obstacles au financement de cette énergie décarbonée. Ce jeudi, Emmanuel Macron devrait confirmer, depuis la centrale normande de Penly, le programme de six nouveaux réacteurs EPR.
DÉCRYPTAGE – Ursula von der Leyen a reconnu mardi que l’Europe s’était trompée en réduisant sa production d’électricité nucléaire. L’aboutissement d’une longue campagne de réhabilitation.

On a tous fait un bond sur nos chaises. On s’est regardés, en se demandant : “J’ai bien entendu ce que j’ai entendu ?”. » Aux premiers rangs de l’assistance du Sommet sur l’énergie nucléaire qui s’est tenu mardi, à La Seine musicale, les ministres, anciens ministres, hauts fonctionnaires et industriels de la filière française n’en reviennent pas. « La réduction de la part du nucléaire en Europe était un choix », vient d’expliquer à la tribune Ursula von der Leyen, qui a ajouté : « Je pense que c’était une erreur stratégique. » Des mots forts, directs, qu’aucun de ceux qui l’écoutaient ne pensait entendre un jour de la bouche de la présidente de la Commission européenne. « Cela nous a étonnés, c’était vraiment sans fioritures », confie un proche de l’exécutif. Surtout le jour du quinzième anniversaire de la catastrophe de Fukushima.
Voici l’énergie nucléaire réhabilitée après vingt ans de combat européen. Ce « cheval mort », selon les mots de l’ex-chancelier social-démocrate allemand Olaf Scholz en 2023, est ressuscité par Ursula von der Leyen comme « une source fiable et abordable d’énergie à faibles émissions » de carbone. Qu’a-t-il fallu pour en arriver à ce revirement ? Si peu : une guerre d’agression livrée par le voisin russe (depuis 2022), un black-out électrique de l’Espagne (avril 2025), une élection et un changement de chancelier et de coalition en Allemagne (mai 2025), ainsi qu’un blocus inédit du détroit d’Ormuz et des hydrocarbures du golfe Persique (mars 2026).
Mais avant ces événements qui ont profondément renouvelé l’approche de la politique énergétique en Europe, c’est en France, première puissance nucléaire du continent, qu’il a fallu mener la première opération de reconquête. Après la présidence de François Hollande, dont le programme consacrait la décroissance du nucléaire, il a fallu presque un mandat entier à Emmanuel Macron pour sortir de l’ambiguïté et endosser, à Belfort en 2022, un agenda de relance de ce choix technologique. Entre-temps, les deux réacteurs de Fessenheim ont été fermés par anticipation, comme l’ensemble des réacteurs allemands – les derniers ont été arrêtés en 2023 – et certains réacteurs belges ou italiens.
En 2019, quand la Commission von der Leyen, à peine constituée, met sur la table le grand œuvre de son premier mandat, le « Green Deal », le nucléaire ne fait pas partie de l’équation qui doit amener l’Union européenne à la neutralité carbone en 2050. Il est ainsi exclu de la « taxonomie » qui fait l’inventaire des investissements favorables à la transition énergétique, et à ce titre, il est inéligible aux financements européens et réprouvé par les gestionnaires d’actifs privés. Les directives fixent des objectifs de développement des seules énergies renouvelables. Pour la France, avec son mix unique au monde, cela implique mathématiquement de faire reculer la part du nucléaire pour faire de la place aux énergies dites « vertes ».
Il faut attendre 2021 pour renverser la vapeur. À Paris, Emmanuel Macron fait du nucléaire un pilier de la relance post-Covid et l’un des secteurs ciblés par le plan France 2030. On enterre les illusions d’un horizon 100 % renouvelables. L’annonce d’un nouveau programme nucléaire de 6 réacteurs EPR, en février 2022, enfonce le clou. À Bruxelles, il faut débusquer méthodiquement toutes les discriminations contre le nucléaire qu’on a laissé s’enkyster dans les directives et les règlements. Pour éviter de trop froisser, la sémantique a son rôle à jouer. Le combat qui s’engage sera mené au nom de l’énergie « bas carbone » plutôt que de l’atome. Et pas seulement au nom de la France.
La première bascule se produit en 2023. « La clé du changement, raconte Agnès Pannier-Runacher, cela a été la création de l’Alliance du nucléaire. » Ce « club » d’une quinzaine de pays de l’UE a été constitué à l’initiative de la ministre de la Transition énergétique à l’époque. « Cela a donné de la visibilité à la puissance des pro-nucléaire en Europe, là où les pro-renouvelables faisaient la pluie et le beau temps. »
Brique par brique, l’atome se refait une place dans la discussion énergétique et climatique. L’épreuve de force a lieu fin 2023, sur la réforme du marché de l’électricité. Paris l’emporte face à Berlin. Le second mandat de la Commission von der Leyen, renouvelée fin 2024, s’engage ensuite sur un agenda dont les maîtres mots sont la compétitivité et la souveraineté.
Face à l’atome français, la digue allemande cède : avec Friedrich Merz, la CDU revient à la Chancellerie. Et ce n’est pas la CDU d’Angela Merkel, qui avait lancé le projet de fermer les centrales nucléaires outre-Rhin après la catastrophe de Fukushima. Le nouvel homme fort de l’Allemagne a toujours regretté cette décision. Il est prêt à conclure la paix énergétique avec la France. Dans une tribune cosignée avec Emmanuel Macron, publiée dans Le Figaro le 7 mai 2025, les deux dirigeants promettent « un réalignement de leurs politiques énergétiques » et s’engagent à « appliquer le principe de neutralité technologique », un nom de code du langage communautaire pour désigner la non-discrimination du nucléaire parmi les options bas carbone. Un habillage pudique d’un deal gaz contre atome, autrement dit de la reconnaissance mutuelle des priorités de chacun.
La révolution s’opère peu à peu à la Commission européenne, au sein du collège des commissaires et jusqu’à sa présidente. C’est plus lent au niveau des directions. Mais les clauses antinucléaire sautent dans les financements : la preuve avec le crédit de 400 millions d’euros accordé par la Banque européenne d’investissement en mars 2025 à Orano, pour son usine d’enrichissement du Tricastin. Les projets de petits réacteurs modulaires et de recherche sur la fusion nucléaire sont remis en avant. Le projet de directive d’« accélération industrielle » présenté la semaine dernière par Stéphane Séjourné protège le nucléaire au même titre que les autres « clean techs ». « Nous revenons d’un monde où nous avions méthodiquement tout construit pour que rien ne puisse financer le nucléaire. (…) On revient de très loin », a décrit Emmanuel Macron, mardi.
La normalisation de l’énergie nucléaire n’est pas encore acquise. La prochaine étape sera de faire valider par la Commission le plan de financement des futurs six EPR 2 d’EDF, dont le monopole sur le parc historique continue de hérisser plus d’un poil à Bruxelles. Pour l’énergie nucléaire comme pour toutes les autres, l’enjeu est surtout d’abaisser les coûts de l’ensemble du système en Europe, face à la compétitivité américaine et chinoise. En Allemagne, Friedrich Merz s’est désolé en janvier que son pays « mène la transition énergétique la plus coûteuse du monde ». Deux mois avant Ursula von der Leyen, lui aussi a dit les mots : « cela a été une erreur stratégique de sortir du nucléaire ». En France, un Conseil de politique nucléaire se réunit ce jeudi à Penly, pour confirmer le programme de 6 EPR 2, et peut-être de 8 supplémentaires, inscrit dans le décret de programmation pluriannuelle de l’énergie signé par Sébastien Lecornu le mois dernier. Il ne faut pas attendre d’Emmanuel Macron qu’il reconnaisse lui aussi l’erreur stratégique d’avoir trop longtemps programmé la fermeture anticipée de réacteurs. Pas de mea-culpa, mais un symbole : en se déplaçant à Penly, il se rend pour la première fois en neuf ans de présidence sur le site d’une centrale nucléaire. Enfin. o ■o B. B.











