
Le vrai Droit international ne connaît pas de « régimes », mais seulement des États. C’était aussi la vision de Charles de Gaulle.
Par Pierre de Meuse.

Peu de temps après le début de la guerre en Iran, les ministres européens des Affaires étrangères se sont réunis en urgence. Pedro Sanchez, premier ministre espagnol, s’est déclaré opposé à l’agression : « Les États-Unis et Israël ont attaqué unilatéralement l’Iran sans consulter la communauté internationale ». « On peut s’opposer à un régime odieux, comme la société espagnole dans son ensemble s’oppose au régime iranien, et en même temps s’opposer aussi à une intervention militaire injustifiée et dangereuse, contraire au Droit international ». Le Premier ministre allemand a immédiatement réagi pour prendre le contre-pied de la position espagnole, au motif que les régimes « non démocratiques ne peuvent pas se prévaloir du Droit international ». Cette opinion, qui lui a valu la gratitude de Trump, mérite que l’on s’y attarde un moment.
D’abord, il faut se demander ce qu’est un régime non-démocratique. Ni l’Arabie saoudite, ni les Émirats, ni le Qatar, ni aucun des États du Proche-Orient, ni même la Turquie, ne sont « démocratiques », et pourtant les USA ont déclenché la guerre contre l’Irak voici vingt-six ans quand le Koweït (une autre dictature) fut agressé. Le même Irak que les États-Unis avaient désigné comme le bras armé légitime contre l’Iran des mollahs. Des États sont donc successivement désignés comme des démocraties dignes d’invoquer le Droit ou comme des dictatures qui en seraient privées. Non seulement c’est absurde, mais cela sent l’escroquerie à plein nez. Le public occidental, gavé de propagande, peut y croire sans réfléchir, mais il est douteux que le reste du monde gobe ce mensonge sans cultiver à l’égard de l’Occident une rancune tenace. Il y voit avec raison le faux-nez d’une politique de domination très banale : l’Iran est attaqué, essentiellement parce qu’il est régionalement la seule puissance de nature à s’opposer aux projets d’Israël. Rappelons que Yigal Allon, qui planifia voici sept décennies la politique extérieure de ce pays, développa l’idée que l’État hébreu ne pouvait réaliser son projet qu’à condition de maintenir autour de lui un chaos permanent. Ce qui fut réalisé depuis ponctuellement, avec son cortège de guerres, d’innombrables assassinats et de massacres, et, bien sûr, d’épurations ethniques. Tout cela crée une insécurité permanente, qui provoque une émigration dont nous sommes le réceptacle et qu’une culpabilité malsaine nous conduit à accueillir au mépris de notre paix intérieure et de notre unité.
Certes, nous savons qu’il est impossible de refaire le monde, mais nous devrions savoir qu’il est marqué par la diversité et que, par conséquent, chaque nation doit être laissée libre de choisir sa forme d’État et de société, conformément à ses traditions et à sa culture, sans que nous ayons de motif valable de vouloir la changer. Sur ce point, n’en déplaise à MM. Praud et Hervouët, l’Iran est un bon exemple, puisqu’il s’est établi en mettant en exergue la doctrine des Séfévides, le Velayât e Fakih. Ce respect d’autrui est le fondement du principe de non-ingérence, un principe prudentiel de Droit international traditionnel, auquel les USA ont voulu substituer le principe d’ingérence, une idée messianique malfaisante, qui engendre des guerres incessantes depuis 1950.
Nous insistons sur le caractère traditionnel du Droit international parce qu’il est bien antérieur à la démocratie idéologique. Le cardinal Mazarin, après la décapitation du roi Charles Ier, n’hésita pas un instant à traiter avec Cromwell, bien que son pouvoir fût la négation de la légitimité dynastique en ce temps-là. Le vrai Droit international ne connaît pas de « régimes », mais seulement des États. C’était aussi la vision de Charles de Gaulle. Hélas, nous nous sommes laissés embarquer, à cause de l’idéologie de 1789, dans une conception dangereuse fondée sur l’émancipation de l’Homme. Carl Schmitt nous disait déjà en 1920 que chaque fois que l’on invoquait l’Homme pour un projet politique, c’était pour en exclure une partie des humains et proposer des mensonges. Nous en sommes là aujourd’hui.o ■ o PIERRE DE MEUSE
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Ce texte remarquable développe une réflexion forte autour de la primauté du droit international et du principe de non-ingérence. L’auteur rappelle que ce droit repose historiquement sur les relations entre États souverains, indépendamment de la nature de leurs régimes politiques. Cette idée rejoint la tradition diplomatique incarnée par des figures historiques comme Jules Mazarin ou Charles de Gaulle, pour qui la stabilité internationale passait par la reconnaissance mutuelle des États plutôt que par des jugements idéologiques sur leurs institutions.
Cette perspective met en valeur une conception réaliste et pragmatique des relations internationales.
Excellente leçon de réalisme !