
Cette tribune, lucide dans l’énoncé des causes et origines de la violence qui est la marque de notre actuelle démocratie, est parue hier dans les colonnes du Figaro (19.3.2026). L’auteur, démocrate et libéral, ne dit rien sur le moyen éventuel de sortir de la contradiction qu’il décrit de façon pertinente entre la mécanique de la violence et l’aspiration à une vie citoyenne paisible, entre lesquelles oscille, de fondation, la démocratie française, c’est-à-dire, hic et nunc, la Ve République en fin de vie, semble-t-il. Avec le recul, on sait aujourd’hui que de Gaulle lui-même ne croyait guère que les institutions mises en place par lui-même, en 1958, aient vraiment résolu cette contradiction de fond. Il fallait, a-t-il dit, qu’elles restent dans de bonnes mains, faute de quoi l’on retomberait dans les errements de naguère… (Entretiens télévisés avec Michel Droit, 1965). Or les bonnes institutions sont justement celles capables, le cas échéant, de tempérer ou suppléer à la médiocrité des hommes ou à leurs erreurs. Celles-ci procédaient, autrefois, de la Tradition, et, à la tête de l’État, d’un pouvoir dynastique… Cette pratique reste, du moins en France, fort loin des mentalités dominantes. Mais s’il est un intérêt à l’étude de la période révolutionnaire, c’est, peut-être, entre autres, de nous montrer comment, après huit siècles de (relative) stabilité, en un court espace de 25 ans, la France a pu opérer au moins trois hautement improbables changements de régime. Il est nullement impossible que notre temps soit capable, à son tour, de produire de tels bouleversements. – JSF
La seule chose qui rende supportable les récits de la Révolution, c’est qu’on peut dire à la plupart des imbéciles et des scélérats qui ont coopéré aux actes révolutionnaires : «Toi non plus tu n’en as pas pour longtemps ». Jacques Bainville, Lectures.
TRIBUNE – La démocratie française porte en elle une contradiction originelle : née de la Révolution, elle en a hérité les réflexes les plus violents. Loris Chavanette, historien, retrace la généalogie d’un mal politique que les municipales de 2026 illustrent une fois de plus.
Historien, spécialiste de la Révolution française et du Premier Empire, Loris Chavanette vient de publier «Les femmes entrent en révolution 5-6 octobre 1789» (Tallandier, 2026).
La démocratie moderne, conçue à l’origine comme le mètre étalon de l’esprit de tolérance par la garantie de la libre expression des opinions permettant d’assurer la compétition électorale, s’est révélée l’école d’apprentissage de la détestation de l’autre. Chaque scrutin électoral en atteste, celui des municipales de 2026 ne faisant pas exception. L’art de s’unir et de faire bloc afin d’ériger un barrage à l’adversaire politique, transformé en ennemi civilisationnel, est devenu la norme. Cela vaut dans les deux sens : la droite condamnant une certaine gauche ; la gauche diabolisant une certaine droite – cette dernière stratégie étant de loin la plus commune. Cette attitude révèle une tradition historique française dont on peut trouver les origines dans la Révolution française, matrice de notre vie démocratique, depuis que l’on vote par tête et élit les représentants de la nation.
Or, cette thèse optimiste d’une révolution ayant enfanté la démocratie dans la fournaise des événements du quart de siècle révolutionnaire (1789-1815) ne tient pas assez compte de la spécificité d’une naissance démocratique dans le sein de la Révolution. En effet, cette dernière a largement impacté et forgé l’identité de la démocratie française, dans le sens où les révolutionnaires de 1789 et 1793 ont consacré un processus démocratique faisant une large part à trois facteurs essentiels, lesquels constituent les trois moments d’un processus. Le premier : la diabolisation de l’adversaire qu’il s’agit d’expurger du corps social. Le deuxième : l’union, censée les renforcer, des vertueux défenseurs du peuple. Le troisième : le fait de monopoliser soi-même, par le discours, la défense d’un peuple fantasmé, en s’autoproclamant ses chevaliers servants à l’idéal démocratique «pur». Au sein de cette dynamique, où la violence a tous les droits et où les moyens politiques et répressifs sont illimités, la démocratie révolutionnaire n’est que l’expression, par les urnes et par la baïonnette, d’une guerre civile qui ne dit pas son nom.
Aujourd’hui, on assiste à cette perpétuation de la tradition démocratico-révolutionnaire de nos jacobins modernes s’unissant contre le « mal » avant de « s’entretuer » les uns les autres
Raymond Aron a particulièrement bien décrit cette dynamique paradoxale. La révolution est l’inverse de la démocratie dans la mesure où elle est le refus d’accepter l’autre quand il pense différemment de vous, tandis que la démocratie serait «l’apaisement ou le refroidissement de l’ardeur révolutionnaire». L’hystérisation du débat que nous connaissons aujourd’hui tire ses ressorts de cette ambivalence originelle et de principe, au point que si la démocratie est l’école de la détestation de l’autre, la démocratie révolutionnaire est celle de l’extermination de son prochain, jusqu’à l’assassinat, ce que nous avons vu récemment se manifester tragiquement. L’une conduit irrésistiblement à l’autre, au détriment du débat même.
C’est là que l’épisode jacobin, de 1789 à la chute de Robespierre en juillet 1794, prend tout son sens. Au commencement, le club des Jacobins était composé d’un large panel de députés partisans des réformes, allant des plus modérés aux plus radicaux. Puis l’emballement révolutionnaire s’accélérant, notamment du fait des ennemis des idées nouvelles, le club des Jacobins a commencé par se scinder en camps et évincer ceux jugés trop timorés vis-à-vis de la doxa en train de se façonner. La gauche girondine, d’abord soudée avec les maîtres de Paris, Danton et Robespierre, pour renverser le trône, a fini par être éradiquée à l’issue de journées révolutionnaires durant lesquelles la foule parisienne a été employée comme bras armé pour vaincre la dissidence des modérés, qualifiés de trop bourgeois. En habile politique, Robespierre a opéré cette destruction en règle en s’alliant aux forces les plus radicales du club des Jacobins, qu’on a qualifié d’Hébertistes et Exagérés, très liés au mouvement sans-culotte ouvrier parisien. Après la diabolisation de l’ennemi, l’union avait permis la victoire. Mais dès le lendemain de celle-ci, Robespierre, qui avait tendu la main aux Dantonistes indulgents et aux Exagérés déchristianisateurs, se retourna tour à tour contre les uns et les autres. L’union de la gauche révolutionnaire fut suivie du fratricide entre amis de la veille.
Une loi : la querelle parlementaire se réglait sur l’échafaud. Le prix à payer n’était pas seulement élevé pour les victimes livrées au bourreau, mais aussi pour les principes généraux censés être engendrés par cette lutte à mort.
De cela, il faut tirer une série d’enseignements. D’abord ce sont les ennemis qui permettent de se solidariser avec un compagnon de lutte pour vaincre. Mais, une fois cet ennemi abattu, les alliés de la veille se désolidarisent car plus rien ne les soude d’une commune haine. Par ailleurs, l’histoire a montré que c’est toujours plus sur la gauche que la Révolution s’est extrémisée car toutes les forces jugées modérées ont été terrassées, à l’instar des Girondins et Dantonistes couchés sur la guillotine. Enfin, ultime châtiment, les vainqueurs radicaux au faîte du pouvoir (car Robespierre a démontré qu’il l’était avec Saint-Just et consorts) sont éliminés par souci de revenir à une normalité politique, bien qu’incertaine : c’est le tranchant de thermidor. Le désir du réel, le goût du présent et du bonheur, triomphent toujours de l’idéologie violente, et la démocratie affleure à la surface de l’eau dans toute sa fragilité. À l’avenir de trancher ce nœud gordien entre démocratie et révolution.
Aujourd’hui, on assiste à cette perpétuation de la tradition démocratico-révolutionnaire de nos jacobins modernes s’unissant contre le «mal» avant de «s’entretuer» les uns les autres. C’est là l’impasse du système d’union, après tout factice, des réalistes et des aventuriers. Infiniment rares sont ceux qui échappent à cette séduction des triomphes éphémères, ce sont Glucksmann et Guedj : à gauche, on compte toujours un démocrate pour dix révolutionnaires. Aron le dit mieux que quiconque : «Pour que la démocratie ne dégénère pas en révolution, il y a une condition extrêmement difficile à remplir qui est d’assurer le respect de la légalité (des suffrages) ou encore le respect du caractère pacifique de la lutte». Il a raison : c’est une dégénérescence que nous vivons. o ■ o LORIS CHALMETTE













