
Par Pierre Marcellesi.
Cet article est paru hier, 22 mars, dans Boulevard Voltaire. On le lira avec intérêt, ce dimanche, jour où JSF a toujours parlé de cinéma. Le sujet — sur lequel tout le monde s’exprime, le plus souvent sans en savoir grand-chose — y est brièvement évoqué. Son mérite est de faire ressortir que la collaboration délibérée fut essentiellement de gauche. Ici constituée d’un courant pacifiste de gauche répandu chez les intellectuels entre les deux guerres. Si l’on y ajoute la collaboration de la gauche politique, radical-socialiste, socialiste et communiste, on verra bien qu’imputer la collaboration à la droite est, sans doute, une arme commode contre elle, en permanence brandie, mais qu’elle est surtout un faux historique. — Je Suis Français
La levée d’un tabou français : Ce film aborde frontalement le grand tabou français de la collaboration par les élites pacifistes de gauche.

Il y a cinq ans, le réalisateur Xavier Giannoli nous avait impressionné avec son adaptation du roman de Balzac Illusions perdues. Un film baroque et scorsesien qui, sous couvert d’aborder le climat politique des débuts de règne de Louis XVIII, condamnait une certaine caste journalistique, falsificatrice et faiseuse d’opinions qui sévit toujours actuellement dans ses beaux quartiers de Paris.
Pour rester dans le sujet, Xavier Giannoli vient de sortir sur les écrans Les Rayons et les Ombres, un film audacieux sur le journaliste collaborationniste Jean Luchaire, devenu patron de presse sous l’occupation allemande, avant d’être jugé à la Libération et fusillé au fort de Châtillon.
Le pacifisme de gauche au cœur de la collaboration
Homme de gauche, internationaliste et pacifiste, proche de la Ligue internationale contre l’antisémitisme (la LICA, ancêtre de la LICRA), Jean Luchaire fut héritier idéologique d’Aristide Briand et, en cela, un promoteur actif du rapprochement entre la France et l’Allemagne durant l’entre-deux-guerres. Critique à l’égard du traité de Versailles, son journal Notre temps fut en partie financé par l’ambassade d’Allemagne à l’initiative d’Otto Abetz, proche de Luchaire.
En 1940, sous la France occupée, les deux hommes fondent ensemble Les Nouveaux Temps, principal journal collaborationniste, relativement peu lu mais bardé de subventions allemandes. Néanmoins central dans la propagande de l’occupant, et soutien sans faille au gouvernement de Vichy, cet organe de presse propulse Jean Luchaire à la tête de la Corporation nationale de la presse française, par laquelle les Allemands contrôlent l’information en zone occupée.
Parallèlement à ses activités, le personnage de Jean Luchaire est dépeint dans tous ses excès, menant grand train à Paris avec sa fille Corinne, vedette éphémère du cinéma classique des années 30, qui connaîtra un triste destin, évoquant celui de Mireille Balin. Comme cette dernière, dont le portrait apparaît furtivement à l’écran, en guise d’hommage ou de présage, Corinne, figure centrale et narratrice du récit, terminera ses jours dans un complet dénuement, comme pour expier des crimes qu’elle n’aura jamais commis…
Une voie sans retour possible
Jouissant d’un budget confortable de trente millions d’euros, Les Rayons et les Ombres diffère grandement d’Illusions perdues dans le ton employé, nettement moins ironique. La mise en scène perd en flamboyance mais gagne en gravité. Plus lourde, plus pesante – les teintes grisâtres et la durée de 3h15 vont dans ce sens –, elle donne le sentiment d’une chape de plomb sur des personnages dont l’humanité ne fait jamais question mais qui se sont engagés dans une voie sans retour possible. Tous deux rongés par la tuberculose, comme pour mieux signifier à l’écran leur implication politico-sociale (d’aucuns évoqueraient la corruption de leurs âmes…), Jean et Corinne Luchaire sont traités à tout moment avec empathie et avec finesse. En cela, le cinéaste se dissocie totalement de ces résistants de la dernière heure – que l’on voit à l’œuvre – toujours plus prompts à lyncher qu’à essayer de comprendre. o ■ o PIERRE MARCELLESI
3,5 étoiles sur 5.
Chroniqueur cinéma à BV, diplômé de l’Ecole supérieure de réalisation audiovisuelle (ESRA) et maîtrise de cinéma à l’Université de Paris Nanterre













