
« La couveuse LFI devra faire face à toutes les revendications de ces coucous plus gros et plus gourmands que les oisillons natifs, et qui n’ont aucune affinité avec son programme, mais l’utilisent pour accéder au pouvoir, comme Mamdani à New York se faisant passer pour un communiste. »
Par Florence Bergeaud-blackler.
Cette tribune remarquable, parue dans Le Figaro le 25 mars, se suffit à elle-même. Inutile d’y ajouter le moindre commentaire. Il y a mieux à faire : lire, en regard, l’article publié par Le Monde le 14 février, sous la signature de Youness Bousenna. On y voit se déployer, sans la moindre retenue, tout l’arsenal du venin polémique dirigé contre Florence Bergeaud-Blackler. Un condensé exemplaire de dénigrement automatique et global, dont la lecture éclaire d’un jour cru la présente tribune. Raison de plus pour la lire avec attention. – JSF
TRIBUNE – L’élection de David Guiraud à Roubaix est le résultat d’une stratégie assumée : faire du vote communautaire un levier politique, analyse l’anthropologue*. Mais LFI ne pourra échapper à son destin de n’être que le nid d’une couvée qui n’est pas la sienne.
* Docteur en anthropologie et présidente du Centre européen de recherche et d’information sur le frérisme (Cerif), Florence Bergeaud-Blackler a notamment publié « Le Frérisme et ses réseaux. L’enquête » (Odile Jacob, 2023).

À Roubaix, un député de La France insoumise vient d’être élu avec 55 % des suffrages, porté en grande partie par le vote de la communauté musulmane. Ce résultat est l’aboutissement de deux dynamiques : d’un côté, un clientélisme de tous les partis traditionnels qui ont rivalisé de gestes de complaisance envers l’islam pour séduire un « vote musulman » ; de l’autre, la stratégie assumée de LFI, seule formation à avoir fait du vote communautaire de la « nouvelle France » un levier politique. Au final, presque tous les partis ont contribué à créer les conditions du succès de la stratégie du « coucou » des Frères musulmans.
Dans le Nord, à Roubaix, à Tourcoing, à Denain ou à Maubeuge, aucun candidat ne peut raisonnablement prétendre à la victoire en ignorant l’électorat musulman, dont le vote se concentre sur un petit nombre de listes. Avec un taux de pauvreté de 43 % pour 95 000 habitants (4e ville la plus pauvre de France en 2018), une proximité frontalière avec la Belgique qui favorise les trafics, Roubaix est passée, en moins de trois décennies, du statut de zone économique sinistrée à celui de territoire de prédication islamiste. Ce territoire conquis de l’islamisme est traversé par trois courants islamistes concurrents qui saturent l’espace religieux. Un pôle frériste, un pôle djihadiste et un pôle fréro-nationaliste turc.
La mosquée Bilal (association musulmane de l’Épeule) constitue le cœur du réseau historique des Frères musulmans à Roubaix, dont naît aujourd’hui la troisième génération réislamisée. La mosquée Ar-Rahma (ou mosquée de la Miséricorde) constitue un pôle « fréro-salafiste » où prêche Abdelmonaim Boussenna, combinant orthopraxie salafiste, engagement local et rayonnement numérique, à l’instar d’autres imams vedettes de la deuxième génération, comme Nader Abou Anas ou Rachid Eljay. Boussenna s’était fait remarquer en 2016 pour avoir fait la promotion d’une marque qui propose des burkinis destinés aux fillettes de 7 ans. Ces activités sont soutenues par Amar Lasfar, ex-président de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), devenue Musulmans de France, canal historique des Frères musulmans en France, dirigeant de la Ligue islamique du Nord et soutien actif du premier lycée islamique de France, le lycée Averroès.
Le clientélisme est certes une modalité normale de la démocratie, il faut bien proposer à ses électeurs ce qu’ils demandent. Mais pour assurer leur élection, les élus doivent en faire toujours plus, car le deal n’est jamais suffisant.
C’est dans la mosquée Dawa, au contact de militants islamistes venus du Maghreb et du Proche-Orient, que se sont constitués les premiers réseaux salafistes djihadistes du deuxième pôle islamiste de Roubaix, en lien avec la Belgique. Le « gang de Roubaix » neutralisé par le Raid en 1996 était affilié à al-Qaida et mêlait salafisme et grande criminalité. Enfin, le troisième pôle islamiste s’organise autour de la mosquée Eyyub Sultan, administrée par l’Association franco-turque de Roubaix, qui relaie la propagande d’Erdogan sur les réseaux sociaux. La Ditib, organe religieux turc autrefois laïque, a été retournée par les islamistes de Millî Görüs, dont est issu Erdogan. Autour de ce noyau turc gravitent les agences de pèlerinage, les librairies islamiques, les pompes funèbres rituelles, le commerce. Cet écosystème halal permet à l’individu qui vit dans ce territoire de ne pas avoir à en sortir.
C’est la conjonction de ces facteurs, un champ islamique structuré par des courants islamistes, compétitifs, un taux d’inactivité élevé, et un poids démographique important qui rend le vote musulman décisif.
Le clientélisme est certes une modalité normale de la démocratie : il faut bien proposer à ses électeurs ce qu’ils demandent. Mais, pour assurer leur élection, les élus doivent en faire toujours plus, car le deal n’est jamais suffisant. Il faut non seulement attribuer des terrains pour des mosquées, se presser aux iftars, mais il faut également montrer des signaux positifs et échapper à l’accusation d’islamophobie si facilement décochée, en reconnaissant les bienfaits de la présence islamique. Après des attentats mettant en cause des musulmans, il faut encaisser les dommages, et en plus montrer que l’islam n’y est pour rien, et qu’il est même parfois la solution… La réaction après le démantèlement du gang de Roubaix du maire PS René Vandierendonck a été de reconnaître les sept mosquées de Roubaix comme pôles de socialisation, quand bien même certaines mosquées avaient formé un terreau terroriste actif.
Sur le blog de Mohamed Louizi, bon connaisseur des réseaux islamistes, le Roubaisien a épinglé, photos à l’appui, des candidats de tous partis faisant leur marché électoral en 2020. On y voit notamment Guillaume Delbar, maire LR de Roubaix, rompre le jeûne à la mosquée Eyyub Sultan. On y voit la maire PS de Denain, Anne-Lise Dufour Tonini, nier que le clan Iquioussen, qui la soutient, relève des Frères musulmans. On y voit Michel David, ancien directeur général adjoint de la mairie de Roubaix – selon qui « Tariq Ramadan participe(rait) à sa manière “à la construction sociale des jeunes musulmans” et s’apparente(rait) plutôt à un “démocrate-chrétien” qu’à un “intégriste djihadiste” » -, offrir à ce dernier « la plus belle salle de Roubaix ». On y voit Violette Spillebout, candidate LREM à Lille, lancer sur un réseau social un « Inch Allah, je vais gagner ». Et bien d’autres exemples.
Mais tous ces gestes ont un point commun : ils sont entourés de dénégations. Le candidat LR jure qu’il ne fait que « rencontrer ses administrés ». La maire PS « ne voi(t) pas le problème ». La candidate LREM prétend faire de l’humour. Chacun drague l’électorat musulman tout en prétendant le contraire.
Mais alors, qu’en déduit l’électeur musulman courtisé ? Qu’ils ne sont pas sincères. Il perçoit assez vite la différence entre le politicien qui visite une mosquée la veille du scrutin et celui qui défile en tête d’une manifestation contre l’islamophobie, entre celui qui « accompagne le mouvement » en catimini et celui qui en fait une cause publique. Dans cette logique de surenchérissement gagne celui qui assume ouvertement l’alliance avec l’islam, représenté par ses chefs islamistes. Le parti qui a fait plus que tout autre le choix stratégique d’assumer pleinement et publiquement cette alliance communautaire est La France insoumise.
Jean-Luc Mélenchon n’a pas créé le problème. Il l’a exploité avec un cynisme stratégique remarquable. Et certains de ceux qui crient aujourd’hui au communautarisme mélenchoniste feraient bien de se souvenir de leurs responsabilités.
Jean-Luc Mélenchon, a choisi l’offensive le 10 novembre 2019, en défilant en tête de la « marche contre l’islamophobie » organisée par le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF). Sa déclaration au meeting de Toulouse aux rencontres des quartiers populaires ne laisse aucun doute : « Nous sommes à l’heure de la nouvelle civilisation à créer. Nous sommes la nouvelle France. Ce pays est à nous, à vous de vous l’approprier. » À Roubaix, le nouveau maire, David Guiraud, a fait d’excellents scores, car sa proximité avec les mosquées et ses propos antisémites en a fait un candidat perçu par une partie croissante de la communauté comme l’un des leurs. Après le 7 Octobre, en particulier, la cause palestinienne a activé un lien d’identification entre les musulmans en minorité et les enfants palestiniens. Cette identification aux « enfants de Gaza » – thème importé dès les années 1980 par les Frères musulmans, qui diffusaient en boucle depuis leurs grandes cassettes VHS les images d’enfants palestiniens morts – a suscité un sentiment de rancœur et d’inquiétude auprès de trois générations de musulmans d’Europe. Le sentiment d’être victime d’une « islamophobie structurelle » vient de la propagande frériste qui voudrait que les pays d’Europe aient comme intention de reproduire sur les musulmans ce qui a été fait aux juifs durant la Shoah. Dans ce contexte, le vote LFI, qui s’appuie sur cette peur, apparaît comme protecteur et juste.
Les élections municipales de mars 2026 sont le temps des premières récoltes. LFI a certes gagné le pari de la franchise. Mais à quel prix ? Ce sera, comme les autres, à ses dépens. Car les Frères ont adopté la stratégie du « parasitisme de couvée » ou « stratégie du coucou ». Construire un parti politique islamiste à vocation théocratique – c’est leur projet – demande du temps et de l’énergie. En investissant les nids d’autres partis politiques, en faisant couver ses œufs par des structures déjà construites, déjà financées, déjà légitimées, ils se développent à l’abri de toute critique, utilisant l’accusation d’islamophobie relayée par le parti contre tout adversaire. Pourtant, les Frères n’ont rien de commun avec cette gauche qui n’est pour eux qu’un véhicule et dont ils empruntent les mots, comme « révolution » pour décrire l’intifada et « résistance » pour qualifier le Hamas et attirer le soutien de ses alliés.
Cependant, quelques signes ont alerté jusque dans les rangs de LFI : Mathilde Panot se voit renvoyée à ses origines ; des militants ne supportent plus que les revendications islamistes du halal ou du voile passent avant les priorités socio-économiques et se révoltent. La couveuse LFI devra faire face à toutes les revendications de ces coucous plus gros et plus gourmands que les oisillons natifs, et qui n’ont aucune affinité avec son programme, mais l’utilisent pour accéder au pouvoir, comme Mamdani à New York se faisant passer pour un communiste.
Jean-Luc Mélenchon n’a pas créé le problème. Il l’a exploité avec un cynisme stratégique remarquable. Et certains de ceux qui crient aujourd’hui au communautarisme mélenchoniste feraient bien de se souvenir de leurs responsabilités. Pour ne pas être vu faisant le lit de l’extrême droite, ils ont fait le nid de LFI. Mais, à terme, personne ne sera vainqueur. Dans ces communes prises grâce au vote musulman, LFI ne pourra pas échapper à son destin : n’être que le nid d’une couvée qui n’est pas la sienne.o ■ o FLORENCE BERGEAUD-BLACKLER












