
Par Guillaume Perrault.
Ce « récit » – une étude, plutôt – est paru dans Le Figaro de ce mercredi 1er avril. Il éclaire, bien sûr, la situation du Paris d’aujourd’hui mais, sans doute, aussi celle des grandes métropoles, qui semblent irrémédiablement coupées de la France profonde, certes encore majoritaire mais sans grand pouvoir de décision. Ce récit ne va pas sans nostalgie – populaire, esthétique, anthropologique, si l’on veut, à l’échelon personnel et collectif –, celle d’un peuple, en fin de compte soudé et d’une extraordinaire vitalité, restée joyeuse à travers les heurs et les malheurs – de terribles malheurs – de tout un siècle. La modernité, ou postmodernité, engendrera-t-elle, comme elle semble parfois y aspirer, une nouvelle et féconde cohésion sociale ? Sans cette espérance, a dit Bainville, ce ne serait même pas la peine d’avoir des enfants.– JSF
RÉCIT – Pendant des siècles, ouvriers, artisans et commerçants ont vécu à Paris et l’ont façonné. Depuis les années 1970, ils ont dû quitter la ville. L’histoire de ce bouleversement éclaire le résultat des municipales dans la capitale.

Pour comprendre la victoire sans appel d’Emmanuel Grégoire à Paris, le recul de l’histoire se révèle nécessaire. La population de la capitale a connu un bouleversement complet. En 1900, on compte, parmi les 2,7 millions de Parisiens, un million d’ouvriers et artisans. De plus, la petite classe moyenne (employés, commerçants) a toute sa place dans la capitale à l’époque. Ce monde populaire ou voisin de lui socialement ne fait pas que travailler à Paris : il vit à Paris. Dans son infinie variété et avec toutes ses nuances, cette population constitue ce qu’on appelle alors « le peuple de Paris ». C’est lui qui donne à la ville une grande part de son identité. À la veille de la guerre de 14, on compte plus de 400 cheminées d’usine à Paris. L’industrie contribue tant au rayonnement de la capitale, en ce temps-là, qu’une expression en porte témoignage : « articles de Paris ». Cette appellation, à laquelle seuls les produits fabriqués dans les vingt arrondissements avaient droit, était gage de qualité et de prestige.
Entre Paris, les artisans et les ouvriers, c’est en effet une vieille histoire. Le faubourg Saint-Antoine est le quartier ancestral des ébénistes et menuisiers. Au lendemain de la Révolution, les ouvriers de la filature Richard-Lenoir, longtemps célèbre, s’installent dans un ancien monastère vendu comme bien national (on en voit les vestiges au 99-101, rue de Charonne). Sous la Restauration, le fabricant de pianos Pleyel s’installe sur un espace d’anciens maraîchages, rue Rochechouart (actuel 9e), contigu aux chantiers de bois dont il a besoin. L’urbanisation du quartier se développe autour de l’entreprise. Pendant le second Empire, l’agrandissement de Paris par l’annexion de onze villages voisins comme la Villette, Bercy et Vaugirard (1860), les grands travaux du préfet Haussmann, le développement de lignes de chemin de fer en étoile au départ de la capitale et l’industrialisation de la ville ont lieu concurremment. Néanmoins, « même au cœur d’îlots liés aux grands boulevards haussmanniens se succèdent impasses, passages, ruelles et cours dévolus à l’activité artisanale ou industrielle, aux noms parfois révélateurs (passage de la Fonderie, cité de l’Industrie, cour des Fabriques). De nombreux lotissements sont spécifiquement conçus pour l’industrie mais jamais la mixité des fonctions n’est absente et les logements coexistent avec les activités productives », racontent les auteurs de l’ouvrage collectif Les Paris de l’industrie dirigé par Thomas Le Roux. « Ce trait commun à presque tout Paris est poussé à l’extrême dans les faubourgs, où le paysage urbain se confond avec le paysage du travail. »
À la Belle Époque, on trouve des usines fabriquant des machines-outils faubourg Poissonnière. Dans le faubourg Saint-Denis s’étend sur deux hectares l’usine Cavé, royaume des machines à vapeur. L’usine du polytechnicien Ernest Goüin, constructeur de locomotives et d’ouvrages d’art métalliques, trône aux Batignolles. Rive gauche, l’usine de produits chimiques de Javel est un titre d’orgueil de l’industrie française. De nombreuses usines métallurgiques sont en activité dans le quartier de Grenelle, à proximité de la Seine. Porte d’Ivry (13e), deux centraliens, Panhard et Levassor, ouvrent une usine de construction automobile. La statue de la liberté offerte par la France aux États-Unis à l’occasion du centenaire de la Déclaration d’indépendance, et qui se dresse aujourd’hui à l’entrée du port de New York, a été construite dans l’élégant quartier Courcelles (17e), rue de Chazelles, où l’on n’imaginait guère trouver les grands ateliers pourtant installés là. La capitale accueille cinq des dix premières Expositions universelles et se considère comme l’avant-garde du progrès industriel et technologique. La population de Paris, pour sa part, est multipliée par cinq au XIXe siècle. Permettre aux ouvriers et artisans de gagner aisément leur lieu de travail figure parmi les critères qui ont dicté le maillage des stations de métro à partir de 1896.
Dans l’entre-deux-guerres, Paris est à l’apogée de son industrialisation. Non que la situation soit alors idyllique, tant s’en faut. Ses usines engendrent bruit, pollution et risques d’accidents. Des îlots d’insalubrité subsistent. Reste que la mixité sociale, à l’époque, n’a pas besoin d’être l’objet de grands discours : elle est une réalité. Rien ne le montre mieux qu’une étude réalisée sur les mariages célébrés dans le 18e arrondissement au cours de l’année 1936. Après avoir examiné ces quelque 2 400 mariages, l’historien Antoine Prost conclut : « Il en émerge l’image d’un quartier qui s’inscrit mal dans l’opposition marxiste des bourgeois et des ouvriers. Ce qui frappe ici, en effet, c’est l’importance de la population qui ne se laisse pas classer facilement ni d’un côté ni de l’autre. » En ce temps où les supermarchés n’existent pas, les commerçants sont très nombreux. Ils côtoient cafetiers, restaurateurs, marchands de vin, limonadiers, garçons de café et de restaurant, filles de salle, hôteliers et femmes de chambre. On trouve aussi des secrétaires et sténos dactylos, des commis en boutique, des employés de bureau, des instituteurs et des cheminots. On croise des représentants de commerce, des comptables, des infirmières, mais également des domestiques et des bonnes, encore nombreux à l’époque, ainsi que des concierges. Les ouvriers sont très présents dans le 18e en 1936, mais ne constituent qu’une composante de la population parmi d’autres. Monde de l’usine (tourneurs, ajusteurs) et du chantier (peintres en bâtiment, électriciens, menuisiers, maçons, plombiers, manœuvres, journaliers). Les artisans sont légion (tailleurs, couturières, fourreurs, maroquiniers, blanchisseuses, cordonniers, serruriers). On trouve enfin des chauffeurs, des livreurs, des postiers, des receveurs des transports publics, des gardiens de la paix. Comme il existe aussi une frange bourgeoise de la population du 18e, mince mais présente, on peut conclure que cet arrondissement à dominante populaire comprend, à l’époque, toutes les composantes de la société française urbaine du temps. Un peuple d’une extrême diversité, où le salariat n’est pas encore devenu la norme.

Or ce peuple de Paris, célébré dans d’innombrables chansons, romans et films jusqu’aux années 1960, gauche et droite s’en réclament à l’unisson. À gauche, on se souvient qu’une partie des Parisiens ont fait 1789, les révolutions de juillet 1830 et de février 1848, juin 1848 puis la Commune de Paris. La mémoire du Paris révolutionnaire est encore vivace lors de la formation du Front populaire en 1934-1935. Cependant la droite, alors, revendique tout autant « le peuple de Paris ». Son électorat comporte à l’époque, outre une composante bourgeoise, une composante populaire notable. Les travailleurs indépendants, on l’a vu, sont alors très nombreux. Une partie des ouvriers et employés peuvent être tentés par le vote nationaliste, après l’avoir été par le boulangisme. En 1900, les municipales donnent la victoire aux nationalistes et modérés réunis. Pendant tout le XXe siècle, Paris sera un bastion de droite.
En 1947 paraît un livre qui va influencer le destin de la capitale, Paris et le désert français. Pour son auteur, Jean-François Gravier, Paris attire comme un aimant les forces vives du pays au préjudice de toute la nation. Ce gonflement démesuré de la capitale fait d’elle un monstre qui prive de sève les régions de France. Il faut lutter contre la macrocéphalie parisienne, plaide le géographe. Sa thèse emporte l’adhésion de la haute administration. Séparer activité et habitat devient une idée à la mode, défendue par de nombreux urbanistes. L’expression de « zonage rationnel » séduit et flatte. Le préfet de la Seine, en 1957, affiche deux objectifs : rénover les vieux quartiers de Paris, c’est-à-dire supprimer les îlots insalubres et remplacer les logements hors d’âge ; mais aussi, à l’occasion de ces vastes opérations immobilières, faire partir de la capitale les activités industrielles, jugées superflues et même nuisibles.
Au début des années 1960, dans le 13e, le quartier Glacière est presque rasé et remplacé par des barres et des tours, souvent confiées aux organismes HLM. Le nouveau quartier, sur lequel le métro aérien de la ligne 6 offre une perspective saisissante, frappe les contemporains. Le cinéaste José Giovanni tourne là une scène de son film Dernier domicile connu (1970), avec Lino Ventura et Marlène Jobert. À l’occasion de cette scène, le réalisateur manifeste son antipathie pour ces grands ensembles presque inquiétants aux yeux d’un vieux Parisien. La place des Fêtes, dans le 19e, est également la proie des marteaux-piqueurs. Or la population regimbe. « L’hostilité d’une population d’artisans, de commerçants, d’industriels et de petits propriétaires attachés à l’équilibre du quartier ancien fait échec au premier projet Leboucher (nom de l’architecte), mais ne peut éviter le second, fait de hautes tours et de barres alignées autour de la place », souligne l’historienne Annie Fourcaut. Une fraction des habitants sont relogés dans des HLM de banlieue, loin de leur travail et de leur univers familier. Une partie de ceux qui peuvent demeurer dans les nouveaux logements de la place des Fêtes regrettent leur inconfort passé, qui n’a été supprimé qu’en bouleversant leur environnement et en mettant à mal leurs chers souvenirs. Poussées par l’État, plusieurs grandes entreprises industrielles quittent les arrondissements périphériques. Au total, plusieurs millions de mètres carrés de surface industrielle auraient ainsi été détruits. Banques, agences immobilières et services les remplacent et façonnent le nouveau visage des rues, qui paraîtra tout naturel à la génération suivante des Parisiens mais suscitera la mélancolie de leurs parents. Le déménagement des Halles à Rungis (1969) entraîne le départ du petit peuple qui y travaillait et prend figure de symbole.
Dans ce Paris où se concentre désormais une économie de services créatrice d’une part déterminante de la richesse nationale, le prix de l’immobilier a plus que triplé entre 1979 et 2019, déduction faite de l’inflation. Paris a perdu le quart de sa population depuis 1962, tombant à moins de 2,1 millions en 2025. La baisse a été très rapide entre 1962-1975, fruit de la volonté de l’État, notamment en transformant des habitations en bureaux. Jacques Chirac, maire de Paris de 1977 à 1995, a hérité de ce goût pour l’immobilier de bureaux, accusé d’avoir encouragé la flambée des prix. La diminution du nombre des Parisiens non bénéficiaires de HLM s’est poursuivie, à un rythme plus modeste, entre 1975 et 2015, avant de s’accélérer ces dix dernières années. Depuis lors, 15 000 habitants ont quitté la capitale chaque année en moyenne, soit l’équivalent de trois fois la population d’Auxerre, chef-lieu de l’Yonne. Des familles plient bagage. Des écoles primaires ferment faute d’élèves. Commerçants et artisans se raréfient. La diminution du nombre des habitants est d’autant plus notable que les départs ont lieu concomitamment avec des arrivées. Depuis les années 1980, les nouvelles catégories populaires de Paris semblent, en majorité, des immigrés récents, qui travaillent dans la ville (cuisiniers, serveurs, livreurs, femmes de ménage, agents des maisons de retraite). Par ailleurs, en raison du prix du marché de l’immobilier, une partie des bénéficiaires de logements sociaux se trouvent dans une situation de très grande dépendance envers les élus locaux. Dans les quartiers populaires, qui avaient bénéficié de nouveaux équipements collectifs sous Chirac, s’installent peu à peu les fameux bobos. Comme si les usines avaient été remplacées par le vélo et la fête.
Paris a très vite oublié des pans entiers de son histoire et les ouvriers et artisans qui les ont faits. L’usine Citroën, qui occupait plus de 20 hectares dans le quartier de Javel depuis 1915 et où ont travaillé des dizaines de milliers d’ouvriers pendant plusieurs générations jusqu’à sa fermeture en 1975, n’a laissé aucune trace, sinon le nouveau nom du lieu, quai et parc André Citroën. Les urnes ont fini par traduire cette mutation. Aux municipales de 1977, le seul concurrent sérieux de Chirac était le giscardien Michel d’Ornano. En 1983 et encore en 1989, les listes RPR-UDF conduites par Chirac ont obtenu la majorité dans les vingt arrondissements. En 1995, Jean Tiberi lui succède mais six arrondissements basculent à gauche. Aux municipales de 2001, Bertrand Delanoë, à la tête d’une gauche unie au second tour, l’emporte en sièges face à Philippe Séguin et Jean Tiberi, encore légèrement majoritaires en voix mais qui refusent de fusionner. En 2008, Delanoë est réélu dans un fauteuil. L’ampleur de la victoire de la gauche aux municipales suivantes confirme que la nouvelle sociologie électorale de la ville est parachevée. Les plus jeunes ont peine à croire que, de 1983 à 1995, le député-maire du 11e arrondissement de Paris a été un RPR qui s’appelait Alain Devaquet.o ■oGUILLAUME PERRAULT












