
« … les très nombreuses relations du couple Epstein-Maxwell, dont beaucoup tremblent.«
Par Antoine de Lacoste.
Après des décennies de silences, de complicités, de menaces, de morts suspectes, l’affaire Epstein a fini par éclater. Trop tard pour écouter le principal protagoniste opportunément retrouvé « suicidé » dans sa cellule. Pas tout à fait trop tard pour sa complice, Ghislaine Maxwell, condamnée à 20 ans de prison à l’issue d’un procès où elle n’a strictement rien dit. Une assurance-vie assurément. Trop tard pour des milliers de très jeunes filles, souvent mineures, odieusement exploitées, violées, frappées, retenues prisonnières. Beaucoup se taisent encore. L’une, Virginia Giuffre (née Roberts), s’est « suicidée » en avril 2025 après avoir affirmé plusieurs fois qu’elle ne le ferait jamais. Accessoirement, on ne sait pas toujours très bien comment elle se serait suicidée. Enfin, peut-être pas tout à fait trop tard pour les très nombreuses relations du couple Epstein-Maxwell, dont beaucoup tremblent.
Certains se taisent, d’autres s’agitent en jurant qu’ils connaissaient le couple mais ne savaient rien de leurs odieuses pratiques. La bonne blague : tout le monde savait et tout le monde se taisait. Les uns parce qu’ils étaient complices et/ou tenus (Epstein filmait tout), d’autres parce qu’ils profitaient des largesses et des relations du réseau exceptionnel tissé par le couple, d’autres enfin parce qu’ils étaient fiers d’appartenir à cette coterie, d’être invités avec des princes, des ministres, des gens célèbres. Ce sera le rôle de la justice américaine mais aussi anglaise et française de déterminer qui fut complice ou non, pour peu que cela les intéresse enfin, après des années d’indifférence inexpliquée à ce jour.
Les origines troubles du clan Maxwell
Cette affaire comporte encore un nombre incroyable de zones d’ombre, à commencer par les débuts du couple.

Ghislaine Maxwell est la fille de Jan Hoch, juif tchèque né en 1923 à Solovtvyno (en Ukraine aujourd’hui). Après l’annexion de la Tchécoslovaquie par l’Allemagne en 1939, il s’enfuit en France puis au Royaume-Uni et s’engage dans l’armée anglaise, semble-t-il en 1943. Il finit capitaine et participe à l’occupation de Berlin en 1945, dans la section presse du ministère des affaires étrangères. Il crée là ses premières entreprises d’import-export avec profit, les pénuries étant générales.
Il s’associe avec une maison d’édition allemande dont il devient le distributeur exclusif pour le monde anglo-saxon. C’est le début de son empire de presse. Il est naturalisé britannique en 1946 et choisit alors de s’appeler Robert Maxwell. Il mena une carrière tumultueuse jusqu’en 1991, où son groupe de presse sombra dans une faillite frauduleuse. Il avait notamment détourné les centaines de millions de livres des fonds de retraite de ses milliers d’employés. Convoqué par la Banque d’Angleterre pour s’expliquer sur les défauts de paiement qui apparaissent, il préfère monter sur son yacht et voguer vers les Canaries, au large desquelles son corps est retrouvé le 4 novembre 1991.

La thèse officielle de la noyade accidentelle ne trompe personne : c’est un meurtre ou un suicide. Ses funérailles ont lieu au Mont des Oliviers à Jérusalem quelques jours après. Tout le Mossad est là, ainsi que le président Chaim Herzog, le premier ministre Ytzhak Shamir, et même le chef de l’opposition, Shimon Peres. L’union sacrée autour d’un mort. Bien évidemment, le fait qu’on ait tenté de défendre la thèse de l’accident plaide pour le meurtre : sinon, pourquoi cacher le suicide d’un homme ruiné ? Certains réseaux affirment que le Mossad s’est débarrassé d’un agent devenu gênant. C’est tentant, mais il n’y a aucune preuve. Ce qui est sûr, c’est qu’un enterrement au Mont des Oliviers devant une telle assistance prouve que Robert Maxwell fut un agent important, comme l’ont démontré plusieurs enquêtes de journalistes britanniques.
L’ascension énigmatique d’Epstein
Sa fille Ghislaine travailla-t-elle également pour le Mossad ? Il est difficile de répondre à cette question, mais il est certain que son démarrage spectaculaire dans la société new-yorkaise après la mort de son père laisse perplexe. Elle est censée être ruinée, comme ses six frères et sœurs. Pourtant, elle est invitée partout et c’est dans une réception huppée qu’elle aurait fait la connaissance de Jeffrey Epstein « au début des années 90 », a-t-elle toujours affirmé. On sait maintenant que c’est faux. Plusieurs témoins les ont vus ensemble dans les années quatre-vingt, et lors de la cérémonie de souvenir à Londres pour Robert Maxwell en novembre 1991, Epstein était présent et parlait avec Ghislaine de façon très amicale.
Elle travaillait dans une agence immobilière de New York, affirment gravement Wikipédia et toutes les IA. En réalité, ce sont les affirmations de Ghislaine elle-même qui n’ont jamais été vérifiées ni corroborées. De même, il est écrit partout qu’elle habitait dans un appartement prêté par « un ami iranien ». Personne ne sait qui il est, personne n’a vérifié, mais tout le monde recopie la même affirmation de cette référence morale qu’est Ghislaine Maxwell. Ni les juges ni le FBI (très démocrate à l’époque avant d’être récemment épuré) ne se sont donné beaucoup de mal pour découvrir qui était ce soi-disant Iranien.

Les débuts de Jeffrey Epstein sont tout aussi mystérieux. Il est né en 1953 à Brooklyn dans une famille ashkénaze très modeste. Après de brèves études de mathématiques ratées, il enseigne dans une école privée prestigieuse de Manhattan, la Dalton School. Personne ne sait comment il a pu avoir ce poste avec un si petit niveau d’études. Tout juste peut-on noter que Donald Barr, le directeur de l’école qui le recrute, est un ancien membre de l’OSS, l’ancêtre de la CIA. Il est renvoyé en 1976 pour insuffisance pédagogique mais est « repêché » chez Bear Stearns, une des plus grosses maisons de titres américaines. C’est Alan Greenberg lui-même, c’est-à-dire le patron de l’entreprise, qui organise le recrutement, finalisé par Michael Tennenbaum. Greenberg a lui-même une fille à la Dalton School qui lui a chaleureusement parlé de son professeur de mathématiques…
Ce recrutement dans un des plus célèbres établissements financiers au monde est tout aussi étrange que celui de la Dalton School.
Epstein quitte Bear Stearns en 1981 après que l’entreprise ait découvert que son CV était falsifié et qu’il se livrait à des délits d’initiés. Aucune poursuite, bien sûr, et il a pu commencer son ascension financière grâce à un salaire très généreux. Il crée alors sa société de conseil, Assets Group, dont les revenus sont opaques pendant des années. Son objet, étrange lui aussi, consiste à récupérer des sommes d’argent volées par des courtiers, des avocats, des hommes d’affaires. Quelques escroqueries apparaissent de-ci de-là, comme celle de 400 000 dollars aux dépens d’un entrepreneur, Michael Stroll, qui ne reverra jamais l’argent.
En 1987, il s’associe avec Steven Hoffenberg, un autre escroc. Ils ont été présentés par un Anglais, Douglas Leese, spécialiste des problèmes de défense, architecte du plus gros contrat d’armement britannique passé avec l’Arabie Saoudite. On ne voit pas le rapport avec les activités financiaro-délictuelles d’Epstein et Hoffenberg, mais là encore, on n’en saura pas plus, alors qu’à l’évidence les trois hommes ne jouent pas dans la même cour et n’étaient pas appelés à se rencontrer. Ensemble, au sein d’une structure nommée Towers Financial, les deux escrocs s’entendent parfaitement bien et captent des fonds grâce à leur habileté et à leurs réseaux qui commencent à s’étoffer. Ils volent les investisseurs au lieu de placer leur argent : une classique pyramide de Ponzi, la plus importante avant celle de Madoff, avec près de 500 millions de dollars détournés.
Les deux hommes se séparent en 1993. Aussitôt après, l’édifice véreux s’effondre. La justice poursuit Hoffenberg mais pas Epstein, et Hoffenberg est condamné à 20 ans de prison. Il en fera 18 et sera libéré en 2013.

Par la suite, il mettra en cause le fait qu’Epstein n’ait jamais été inquiété et évoquera ses liens avec la CIA, qui le protégeait. Il n’y a bien sûr aucune preuve pour appuyer les dires d’Hoffenberg, mais il est certain que l’incroyable parcours d’Epstein laisse constamment penser qu’il n’était pas seul, qu’il était protégé. Le corps d’Hoffenberg sera retrouvé chez lui, en 2022, sans trace de violence. Les autorités ont conclu à une mort naturelle.
Selon la grande enquête du New York Times de décembre 2025 (il n’est jamais trop tard), Epstein pèse 15 millions de dollars en 1988 lorsque se produit le tournant de sa vie : sa rencontre avec le milliardaire Les Wexner, spécialiste de lingerie sous la marque Victoria’s Secret. o■o ANTOINE DE LACOSTE (À suivre)

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