
Par Adrien Jaulmes.
« Tous nos livres portent une réflexion sur ce qui constitue un peuple et une nation. Tous nos auteurs peuvent être qualifiés d’antilibéraux, dans le sens où ils ne pensent pas que les gens soient interchangeables, fongibles, des unités individuelles qui peuvent être déplacées dans l’économie mondiale. »

Cet article, en forme de récit ou de reportage, est paru dans Le Figaro de ce samedi 11 avril. Son mérite est à la fois de montrer un certain attrait états-unien pour nos auteurs, mais aussi la crise multiforme de l’intelligence, de la société et de l’État américains. Emmanuel Todd, de son côté, de son regard d’historien, démographe et anthropologue, les considère en voie d’effondrement. On sait que l’Histoire ouvre souvent sur l’improbable. Improbable jusqu’à quand ? Simplement jusqu’à ce qu’il survienne pour la majorité des esprits, en général fort peu imaginatifs, simplement par manque d’un minimum de culture historique. — Je Suis Français
Après la « French Theory » qui inspira la gauche woke américaine, ce sont désormais des auteurs français classés très à droite qui traversent l’Atlantique. La jeune maison d’édition Vauban Books a traduit « Le Camp des saints », la dystopie migratoire de Jean Raspail, ainsi que d’autres écrits engagés.
Adrien Jaulmes est reporter au service étranger du Figaro depuis 2000. Ancien officier à la Légion étrangère, ensuite reporter de guerre, il est lauréat du prix Albert-Londres] en 2002 pour ses reportages sur l’Afghanistan.

Si la politique américaine n’en finit pas d’influencer les débats français, les idées traversent aussi l’Atlantique dans l’autre sens. Après les intellectuels de gauche, tels que Jean-François Lyotard, Michel Foucault ou Jacques Derrida, qui ont introduit dans les universités américaines le postmodernisme et les bases de l’idéologie woke, ce sont à présent des auteurs de droite qui exercent leur fascination sur les nouveaux nationalistes américains et le mouvement Maga. Vauban Books, une petite maison d’édition américaine nouvellement fondée, a entrepris de publier des traductions de ces auteurs français, souvent cités mais rarement lus dans le monde anglophone. Leur dernière publication est Le Camp des saints, le roman de l’apocalypse migratoire de Jean Raspail. Leur catalogue comprend aussi Renaud Camus, intellectuel passé de la gauche caviar à l’extrême droite, et dont la fameuse expression « grand remplacement » connaît une vogue en ligne et dans les milieux Maga. Stephen Miller, l’influent conseiller de Trump, partisan de la remigration, ou Tucker Carlson, l’ancien présentateur de Fox News, dont le podcast est écouté par des millions d’auditeurs, ont fait référence à ces auteurs. Ces livres ont été dénoncés comme des manifestes racistes ou comparés aux Turner Diaries, roman de politique-fiction décrivant une guerre raciale aux États-Unis.
On trouve aussi sur leur catalogue d’autres essayistes encore inconnus outre-Atlantique, comme Jean-Claude Michéa, notre ancien confrère Éric Zemmour, en cours de traduction, ou Laurent Obertone, auteur de La France Orange mécanique.
« Vauban Books a été créé exactement pour ça », explique Ethan Rundell, le cofondateur de la maison d’édition. Ancien traducteur universitaire ayant vécu en France avant de rentrer aux États-Unis, Rundell décide de se consacrer à des traductions plus politiques. « Vers 2017, tout le monde s’est mis à parler du “grand remplacement”, et pourtant aucun texte de Camus n’était disponible en anglais, explique-t-il. La discussion sur cet auteur et sa théorie ne reposait donc sur rien, ou plutôt uniquement sur des rumeurs. »
Un ami le met en contact avec Louis Betty, professeur de français à l’université du Wisconsin, à Whitewater, et spécialiste de Michel Houellebecq. « Je souhaitais traduire un ouvrage politique qui abordait des questions telles que l’immigration et l’identité nationale », explique Betty. « Renaud Camus, personnalité très controversée, me semblait donc probablement avoir des choses importantes à dire. J’avais commencé sa traduction quand j’ai été contacté par Ethan, et nous l’avons faite ensemble. » Ils ne trouvent pas d’éditeur. « Certains nous ont ignorés. D’autres se sont montrés intéressés, mais ont rapidement décidé que la publication d’un tel livre pourrait nuire à leur réputation. Nous avons alors créé Vauban Books. » « Nous avons choisi ce nom, car Vauban est le grand génie de l’architecture défensive, explique Rundell, et notre activité d’édition vise à défendre la culture et l’identité nationale. C’est aussi, bien sûr, une référence à la France, d’où proviennent nos traductions. »
Le Camp des saints, de Jean Raspail, est leur dernier titre en date. « Il avait déjà été traduit en anglais, mais de façon assez rudimentaire, et a cessé d’être imprimé en 2019 », dit Rundell. La même année, le livre avait pourtant connu un regain d’intérêt lorsque sont publiés des courriels piratés de Stephen Miller, où il conseille sa lecture au site Breitbart News. « La radio NPR a repris cette histoire en expliquant qu’un conseiller de Donald Trump faisait la promotion d’un roman raciste, antisémite et anti-immigrés. Tous les autres grands médias américains ont repris cette version, dit-il. Je considère pour ma part qu’il s’agit d’un excellent roman, qu’on n’oublie pas après l’avoir lu. Il ne fait pas que prophétiser l’immigration de masse, mais constitue aussi une satire dans la tradition de Jonathan Swift, et si les intellectuels progressistes détestent autant ce livre, c’est parce qu’il parle d’eux. »
« Or l’édition anglaise était en passe d’être épuisée, continue le fondateur de Vauban Books. Et s’il n’existe pas de livres interdits aux États-Unis, ce qui est fondamentalement différent de l’Europe, un phénomène nouveau se développe où des militants et des médias attribuent une certaine réputation à un livre et s’en servent à la fois pour dissuader les éditeurs de le publier et pour attaquer leurs adversaires politiques en les associant à l’auteur du texte ou du livre que l’on ne peut pas lire. »
Ce phénomène rend parfois difficile de trouver des traducteurs professionnels. « Beaucoup ont peur de travailler pour nous, même sous un pseudonyme, par crainte pour leur réputation, explique Rundell. Cette censure informelle est un système très insidieux : aucun éditeur ou traducteur ne dit jamais non, mais tous savent que, s’ils touchent à certains livres, ils en pâtiront professionnellement. Nous le savons aussi, bien sûr, mais nous nous en moquons. Au contraire, nous sommes activement hostiles à cette atmosphère. Mais alors que la France et l’Europe ont une tradition de censure, il était surprenant de voir ce phénomène aux États-Unis, où, traditionnellement, on peut publier à peu près tout ce qu’on veut. »
Certains ont été rencontrés par le bouche à oreille. Michael Behrendt, enseignant à l’université Appalachian State, reçoit ainsi un courriel d’Ethan Rundell, qui vit dans la même petite ville de Boone, en Caroline du Nord. « J’avais écrit un texte sur Jean-Claude Michéa pour Dissent, une revue de gauche, dit-il. Ethan m’a écrit en me disant que nous devions être les deux seules personnes à Boone à savoir qui est Michéa et il m’a invité à prendre un café. Il m’a proposé de publier une traduction de Michéa. »
« Camus ou Raspail ne sont pas des auteurs auxquels je m’identifie forcément, dit Behrendt, mais Ethan Rundell m’a laissé une totale liberté. Des gens m’ont reproché de travailler avec un éditeur de droite, mais j’ai dit : tant pis. Rundell appartient à la droite identitaire, et moi à la gauche désenchantée. »
« Malgré les différences entre les États-Unis et la France, il y a de nombreuses similitudes, explique Behrendt, par exemple l’évolution de la gauche, de moins en moins ouvrière et de plus en plus diplômée, et celle d’une droite populaire de plus en plus préoccupée par les questions identitaires et la place de la nation dans la mondialisation. J’ai été frappé par les parallèles entre les critiques de Michéa sur l’évolution de la gauche française avec celle du Parti démocrate américain, qui s’est, lui aussi, coupé de ses bases populaires. »
« Nous avons choisi de publier Jean-Claude Michéa parce qu’il dit quelque chose de très pertinent sur notre situation politique actuelle, qui est marquée par une reconfiguration idéologique de fond », dit Ethan Rundell. « C’est un penseur de gauche, mais qui a des points communs avec les autres auteurs que nous publions. Tous nos livres portent une réflexion sur ce qui constitue un peuple et une nation. Tous nos auteurs peuvent être qualifiés d’antilibéraux, dans le sens où ils ne pensent pas que les gens soient interchangeables, fongibles, des unités individuelles qui peuvent être déplacées dans l’économie mondiale. Le point de vue de Michéa apporte une sorte de compréhension anthropologique de ce qui constitue les gens ordinaires. »
Le scandale ne fait pas forcément vendre. « Nous avons été pratiquement ignorés par les médias, dit Nathan Rundell. Les deux seules critiques de notre livre de Camus dans la presse américaine ont été signées par deux Britanniques. » Vauban Books se défend d’être lié au phénomène Maga, qui a profondément bouleversé le spectre politique américain. « Donald Trump a été réélu par accident, et nous aurions fait la même chose même si un démocrate avait été élu à sa place », affirme Rundell.
« Présenter ces auteurs comme des victimes de la censure est un peu opportuniste », estime Chelsea Stieber, professeur adjointe à l’université de Tulane, à La Nouvelle-Orléans, spécialiste des études françaises et de l’histoire haïtienne. « Le Camp des saints existe en anglais depuis les années 1970. Le livre avait déjà été présenté à l’époque comme une mise en garde contre la fin de la civilisation occidentale. La traduction anglaise a été réimprimée à plusieurs reprises. Plutôt que de considérer ces livres comme une influence, on a plutôt l’impression que les courants anti-immigration et les partisans d’expulsions massives les utilisent comme des outils, un moyen de valider ce qu’ils pensent déjà. »
« La censure et la défense de la liberté d’expression aux États-Unis sont aussi des concepts qui atteignent les limites de l’élasticité des mots, dit Stieber. La conception légale américaine est traditionnellement encline à protéger les citoyens contre l’État, alors que les systèmes européens défendent une conception où c’est l’État qui protège ses citoyens. Or, cette dynamique fondamentale est en train de changer. Les menaces faites par l’Administration actuelle à l’encontre des citoyens indiquent que cette tradition de protection contre l’État est en train de s’éroder. Et si la liberté d’expression est menacée, c’est plutôt par les entraves à la liberté de manifester ou de s’exprimer librement contre les actions d’ICE ou de la police des frontières, ajoute Chelsea Stieber. Nous vivons un moment très intéressant où une partie de la droite américaine qui a longtemps défendu la liberté d’expression, et dénoncé la culture de l’annulation et la censure, semble aujourd’hui, par son silence ou sa loyauté aveugle, tolérer qu’elle soit bafouée par le gouvernement. » o■o A. J.











