
La guerre des médias a lieu : une lutte pour leur contrôle entre milliardaires et aussi entre les clans à la conquête du Pouvoir. La montée en puissance des médias « dissidents » fait vaciller le service public et ses soutiens. Entre la globalité du Système, où l’on s’emploie à restreindre la liberté d’expression et où grandit la tentation de la censure, et ceux qui se veulent « libres », les crispations atteignent une notable intensité. Comme dans les profondeurs de la société, la discorde civile s’installe. Phénomènes à suivre ! Cet édito est paru hier 29.11 dans le JDD.JSF
Par Jules Torres.
Démonté par l’Arcom, le rapport de RSF contre CNews a déclenché une crise majeure. Entre virage militant, financements publics massifs et proximité idéologique assumée, Reporters sans frontières voit vaciller son image de gardienne du pluralisme.

C’est une rebuffade dont Reporters sans frontières se serait bien passé. Après avoir publié un rapport à charge accusant CNews de « contournement » du pluralisme, l’Arcom en a méthodiquement démonté les conclusions. Verdict : « Aucun contournement n’a été constaté. » Et encore : « Nos résultats ne sont pas ceux de RSF. » Manière polie de dire que ce travail présenté comme implacable ne tenait tout simplement pas debout. Le choc n’en est que plus retentissant : « Complément d’enquête » avait articulé des séquences entières autour de ce rapport. France 2 a même dû retirer en urgence le passage incriminé. Et une question s’impose : pourquoi publier – et diffuser – un document aussi fragile ? D’autant que l’Arcom avait expressément averti l’équipe de l’émission que leurs chiffres ne tenaient pas. « Ils étaient prévenus, assure un cadre de France Télévisions. ‘‘Complément d’enquête’’ comme RSF ont choisi d’ignorer l’alerte, jusqu’à ce que la direction soit obligée d’intervenir pour éviter le naufrage. »
Un duo tout sauf neutre
Cette affaire révèle surtout une évolution bien plus profonde de Reporters sans frontières. Longtemps consacrée à la défense des journalistes persécutés, l’ONG intervient désormais directement dans le débat politique français. Lors des législatives de 2024, RSF a ainsi lancé une pétition visant explicitement le RN – une prise de position frontale, inhabituelle, qui a surpris jusque parmi ses défenseurs. Cette initiative porte la marque de Thibaut Bruttin, nouveau secrétaire général et visage de ce virage militant. « C’est un activiste très radical : à côté de lui, Pierre Haski passe presque pour un centriste », souffle un ancien de la maison. Haski, président depuis 2017, a fait carrière dans la presse de gauche : ancien de Libération, cofondateur de Rue89, chroniqueur à France Inter et éditorialiste au Nouvel Obs. Bruttin, Haski, un duo tout sauf neutre donc. Et c’est bien là que réside le cœur du problème.
Autre fragilité majeure : la dépendance financière de l’organisation. Longtemps sourcilleuse sur son autonomie, RSF s’appuie désormais massivement sur des financements publics français et européens : près de la moitié de son budget provient d’institutions étatiques ou para-étatiques – de l’aide publique au développement au ministère des Affaires étrangères, en passant par la Commission européenne ou la Ville de Paris. À cela s’ajoutent les soutiens de fondations étrangères, au premier rang desquelles Open Society Foundations, le réseau porté par George Soros – décrit par France Info comme un « instrument de soutien à la gauche américaine ». La fondation a versé à RSF plusieurs contributions substantielles ces dernières années. Rien d’illégal, bien sûr. Mais pour une ONG qui se veut arbitre suprême de l’indépendance médiatique, ces financements nourrissent un soupçon persistant. Comment dénoncer les influences extérieures pesant sur les médias quand on dépend soi-même, pour une large part, de fonds publics et de mécènes idéologiquement situés ? Une contradiction qui fissure le cœur même du discours de RSF.
Dernière critique, plus corrosive encore : RSF ne servirait plus la liberté de la presse, mais contribuerait à son recul
Procureur du pluralisme
Dernière critique, plus corrosive encore : RSF ne servirait plus la liberté de la presse, mais contribuerait à son recul, au nom d’une lecture idéologique de l’information. « On est loin du soutien aux journalistes emprisonnés ou des campagnes contre les dictatures », regrette un ancien compagnon de route. L’affaire CNews, comme d’autres avant elle, illustre cette dérive : en se posant en procureur du pluralisme, l’ONG s’est érigée en acteur engagé plutôt qu’en observateur impartial. Dans un climat médiatique déjà agité, ce glissement fragilise autant son rôle que sa parole. Car la force d’une ONG comme RSF repose sur un seul pilier : une indépendance idéologique et financière sans faille. Or c’est précisément ce socle qui vacille aujourd’hui. Pour RSF, l’enjeu n’est plus de jauger l’indépendance des autres, mais de retrouver la sienne. o ■ o JULES TORRES












