
Le Figaro a publié cet entretien le 4 janvier. Natacha Polony y enfonce bien des portes ouvertes. Mais c’est un fait important et notable qu’elles le soient de plus en plus. L’idéologie libre-échangiste, qui a été l’alpha et l’oméga de la modernité économique, a pris beaucoup de plomb dans l’aile. Restent les ambiguïtés : de quel sol et de quelle souveraineté s’agit-il ? Natacha parle pour la France ; d’autres pour l’Europe, d’autres encore pour l’Occident. Natacha Polony ne peut éviter d’invoquer les principes soi-disant garants de notre souveraineté (la République, la démocratie), quand on sait et voit ce que, justement, ils en ont fait. Enfin, des propositions dont le sens nous échappe : « La souveraineté conditionne la capacité des citoyens à décider de leur destin. » On peut aisément l’inverser sans grand dommage. « Tout est dans tout et réciproquement », n’est-ce pas ? Je suis Français
Entretien Par Elea Cauvin.
ENTRETIEN – Le lancement de la revue trimestrielle « L’Audace ! » est l’occasion pour la journaliste*, qui l’a fondée et la dirige, de souligner l’urgence qu’il y a à prendre pleinement la mesure des enjeux de souveraineté, à l’heure où cette dernière est sans cesse bafouée.
* Essayiste, éditorialiste et ancienne directrice de la rédaction de Marianne, Natacha Polony vient de lancer la revue trimestrielle « L’Audace ! ».

NATACHA POLONY. – L’Audace ! est une revue trimestrielle au format papier qui entend rassembler tous ceux qui croient en la France et en la possibilité de son redressement. Il ne s’agit pas d’établir un constat de déclin, mais d’analyser la manière dont on peut inventer, proposer et construire l’avenir. Ajoutons l’idée de faire dialoguer les analyses consacrées à la géopolitique, aux grands bouleversements du monde et celles qui explicitent les conséquences directes que cela a pour les Français. Enfin et surtout, la vocation de cette revue est ensuite d’être éminemment pluraliste, malgré l’existence d’un socle commun : le redressement passera par la production sur le sol français. Cette ligne de la revue s’applique à l’objet lui-même. Si nous avons choisi de faire une revue papier, c’est parce qu’il était cohérent de créer un objet qui mobilise des savoir-faire et des processus de production français. Cette démarche va à l’encontre de la facilité qui consiste aujourd’hui à faire une revue exclusivement numérique et à dépendre des algorithmes de Google.
Relevez-vous aujourd’hui une demande particulière pour ce type de format ?
Il est frappant de constater combien la fatigue informationnelle, née de l’inflation continue des flux d’informations, incite les lecteurs à rechercher davantage de recul, de temps long et de réflexion exigeante. Notre travail consiste précisément à rendre cette réflexion accessible et pédagogique. Nous faisons intervenir des chercheurs, des économistes et des spécialistes de chaque sujet, tout en veillant à ce que l’ensemble reste parfaitement lisible et clair. C’est un véritable travail de médiation, et l’on perçoit très nettement qu’il existe une attente pour ce type de contenu.
La souveraineté conditionne la capacité des citoyens à décider de leur destin.
De l’offensive commerciale de Shein à la crise agricole et à la perspective d’accord avec le Mercosur , les séquences récentes montrent-elles qu’il est important de mettre au jour la question de la souveraineté ?
Le mot même de souveraineté, encore largement disqualifié dans le débat public il y a cinq ans, est redevenu central. On s’aperçoit aujourd’hui que la souveraineté est la condition même de la démocratie. Voyez le titre premier de la Constitution de la Ve République : « De la souveraineté ». La souveraineté du peuple se confond avec la démocratie. Pour que le peuple soit souverain, il ne faut pas qu’il soit soumis à des contraintes extérieures. D’où la nécessité de préserver notre capacité industrielle, notre agriculture et notre indépendance énergétique. La souveraineté conditionne la capacité des citoyens à décider de leur destin. Certains ont été longs à comprendre cet impératif parce que, pendant des décennies, c’est le dogme de la libre circulation des capitaux et des marchandises qui dominait.
Peut-on parler d’une véritable prise de conscience politique sur les enjeux de souveraineté , ou s’agit-il avant tout d’un discours opportuniste déconnecté des décisions concrètes prises ces dernières années ?
Beaucoup de responsables politiques parlent désormais de souveraineté pour faire oublier qu’ils défendaient l’inverse il y a encore quelques années. Tout cela est absurde et relève clairement de l’hypocrisie. Comme le disait La Rochefoucauld, « l’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu ». Le problème, aujourd’hui, est que ceux qui invoquent la souveraineté sans convictions profondes ne se donnent pas les moyens réels de la défendre. L’accord avec le Mercosur en est une illustration très concrète. Aujourd’hui, nous nous retrouvons pieds et poings liés par des choix relevant de la Commission européenne, qui vont fragiliser encore davantage les éleveurs français. Ceux qui prétendent que ces accords ne concernent que de très faibles volumes oublient de préciser qu’ils s’ajoutent à l’ensemble des autres traités de libre-échange.L
Le fait d’être devenus une forme de colonie numérique américaine, combinée à notre renoncement à protéger les enfants des politiques des plateformes ne peut que nous affaiblir.
Nos données de santé sont hébergées chez Microsoft, depuis que le Health Data Hub a noué un partenariat avec cette entreprise en 2019. En décembre, la DGSI a annoncé qu’elle prolongeait sa collaboration avec l’entreprise américaine Palantir. Le numérique est-il, lui aussi, un enjeu d’indépendance ?
Alors que la Suisse a refusé de s’associer à Palantir, considérant que cela représentait un risque trop important pour son indépendance et pour la protection de ses données sensibles, la France l’a accepté sans ciller. Le Health Data Hub est quant à lui l’exemple criant d’une décision dans laquelle les pouvoirs publics choisissent la facilité, sans aucune réflexion de long terme sur la construction d’une véritable indépendance numérique. Ainsi, dans les discours, les responsables politiques se disent favorables au cloud souverain, mais leurs décisions ne suivent pas.
Regrettez-vous que le discours médiatique mette insuffisamment en avant les questions de souveraineté, au profit des questions identitaires et migratoires, par exemple ?
Il ne s’agit pas de dire que les questions migratoires ou identitaires seraient secondaires. Elles sont fondamentales, car elles relèvent elles aussi d’une question d’indépendance. Le principe républicain veut également que la puissance publique garantisse la sécurité des citoyens. Mais lorsque ces sujets sont abordés en permanence sans jamais être reliés aux enjeux de souveraineté industrielle et agricole, c’est oublier l’essentiel de l’enjeu. L’indépendance industrielle et agricole, ainsi que la préservation de notre outil de production, constituent les conditions indispensables au financement de l’action publique, des douanes à l’école en passant par la police.
L’introduction de l’intelligence artificielle dans l’éducation, à laquelle vous consacrez plusieurs pages de ce premier numéro, peut-elle entraîner un déclin cognitif susceptible d’accentuer la perte de compétitivité du pays ?
Nous faisons d’ores et déjà face à un effondrement de notre système éducatif. Les pays d’Asie, la Chine en tête, ont fait de la formation et de l’éducation un pilier central de cette guerre cognitive. En France, nous n’en prenons absolument pas la mesure. Le fait d’être devenus une forme de colonie numérique américaine, combiné à notre renoncement à protéger les enfants des politiques des plateformes ne peut que nous affaiblir, tout en constituant une négation de la véritable liberté. Au nom d’un libéralisme mal compris, nous refusons toute interdiction. Or, la liberté ne consiste pas à laisser les citoyens être manipulés par des algorithmes.
La revue se conclut par le portrait d’un artisan et d’un artiste. Teniez-vous à rappeler que la souveraineté ne se joue pas seulement dans les grandes stratégies politiques et économiques, mais aussi dans le savoir-faire et l’enracinement culturel ?
La préservation des savoir-faire et de l’intelligence de la main fait pleinement partie de notre culture. Ce sont des éléments fondamentaux qui doivent être protégés, parce qu’ils constituent le patrimoine vivant d’une société. Les préserver ne revient pas à se tourner vers le passé, mais au contraire à garantir un avenir heureux, car l’amour de la beauté et des choses bien faites fait partie intégrante de la richesse d’une société démocratique. o ■












