
Cette chronique est parue dans Le Figaro du 10 janvier. Elle consiste en une analyse de l’actuelle évolution du monde sous l’angle d’un réalisme politique qui fut, autrefois, celui de Charles Maurras (Kiel et Tanger), de Jacques Bainville (Les Conséquences politiques de la Paix) et, dans l’ordre pratique, de Charles de Gaulle. De cette chronique, que nous nous abstiendrons de commenter plus avant, retenons ce simple énoncé : « Il ne s’agit pas de pester ou d’applaudir, mais d’acter une réalité. Le monde est de moins en moins kantien et de plus en plus hobbesien ou nietzschéen. Il renoue avec la vérité archaïque des rapports de force à l’état pur, qui se désinhibent… » JE SUIS FRANÇAIS.
Par Mathieu Bock-Côté.
CHRONIQUE – Face au retour des rapports de force désinhibés dans les relations internationales, l’Europe défend l’ancien monde à la manière d’une religion morte.

L’opération spéciale américaine au Venezuela, puis le retour de la question du Groenland, a acté, pour ceux qui en doutaient encore, le basculement du monde dans une nouvelle ère aux fondements encore incertains. Ces événements ont confirmé la liquidation de l’ancien monde, associé au « droit international » et dont les premières bases furent posées au lendemain de la Première Guerre mondiale, avec la création de la Société des nations qui était censé appliquer le principe démocratique aux rapports entre les pays.
Théâtre de vaines palabres, elle avorta. La création de l’ONU, dans les suites de la Seconde Guerre mondiale, a donné un nouveau souffle à cette idée, avec la mise en place d’une architecture institutionnelle internationale qui fut, au lendemain de la guerre froide, investie d’une mission nouvelle. Une gouvernance globale prenait forme à travers son théâtre propre, avec les grands sommets internationaux, ses textes sacrés, avec les différentes chartes de droits, son encadrement juridique des interventions militaires, et sa sacralisation de l’intégrité territoriale des États qui devaient eux-mêmes se soumettre au principe de Babel en s’ouvrant aux migrations de masse. Le libre-échange fut moins une doctrine économique qu’une stratégie d’effacement des frontières. Une humanité homogène devait en sortir, sous la responsabilité d’une technostructure militante.
L’avant-garde de l’humanité émancipée
Évidemment, cet ordre fut entaillé de mille manières. Il était caractérisé par son asymétrie en fonction des intérêts des puissances qui l’investissaient, comme on l’a vu de manière paroxysmique avec l’invasion de l’Irak en 2003. Les dernières illusions qui le gardaient symboliquement en vie se sont définitivement dissipées. De cet univers, nous sortons assurément. La diversité profonde du monde remonte à la surface, et prend forme à travers le choc des empires. La Chine, la Russie, la Turquie, l’Inde, notamment, se sont constitués ainsi à la manière d’États civilisationnels réclamant chacun une souveraineté hégémonique sur ce qu’ils considèrent être leurs zones d’influence, qui souvent s’entrechoquent. C’est dans ce mouvement que s’engage à son tour l’Amérique trumpiste.
Le trumpisme se dévoile comme un impérialisme prédateur jouissant de la vassalisation des voisins de l’Amérique et de ses anciens alliés
Ce n’est pas la première fois que les États-Unis prétendent diriger le monde, mais ils le faisaient généralement dans un langage messianique, religieux si on préfère, qui dépassait, du moins en principe, la simple défense de leurs intérêts impériaux. L’Amérique a toujours eu la tentation de se prendre pour l’avant-garde de l’humanité émancipée, et de s’imaginer modèle pour le monde entier. Même lorsqu’elle bombardait un pays étranger, elle disait le faire le cœur sur la main, pour son bien, et elle y croyait. C’était l’époque du néoconservatisme, qui était selon la formule désormais classique un wilsonisme botté, un néocolonialisme démocratique.
Il n’en est plus ainsi. En matière internationale, le trumpisme se dévoile comme un impérialisme prédateur jouissant de la vassalisation des voisins de l’Amérique et de ses anciens alliés. Les premiers vivent désormais sous la menace de l’annexion : c’est le cas du Groenland. Au-delà des arguments relevant de la sécurité nationale, il s’agit surtout pour les États-Unis de montrer qu’ils peuvent s’emparer d’un territoire s’ils le souhaitent, sans s’encombrer d’un droit international qu’ils traitent désormais comme une convenance juridique périmée. Les seconds, quant à eux, sont appelés à payer un tribut à Washington, comme on le voit avec l’obligation faite pour les membres de l’Otan d’augmenter leurs dépenses militaires pour financer l’industrie de défense américaine.
Il ne s’agit pas de pester ou d’applaudir, mais d’acter une réalité. Le monde est de moins en moins kantien et de plus en plus hobbesien ou nietzschéen. Il renoue avec la vérité archaïque des rapports de force à l’état pur, qui se désinhibent. L’Europe, ici, se présente comme la dernière gardienne de l’ordre international de 1989, comme en témoignent ses incantations sur le droit international. Elle le défend à la manière d’une religion morte : les damnations qu’elle décrète en son nom n’intimident plus grand monde, alors qu’hier encore, elles faisaient trembler.
Certains rêvent d’un empire européen, sans poser la question du noyau fédérateur qui permettrait sa constitution. Le couple franco-allemand est une fiction idéologique au service de l’Allemagne. La puissance européenne, projetée dans le monde, peut-elle être autre chose que celle de ses nations ? En fait, l’empire européen existe déjà, mais il a surtout servi à neutraliser la souveraineté des nations européennes, en les condamnant à la dissolution politique et démographique. C’était un empire intérieur, laboratoire du mondialisme, et il semble s’éteindre avec lui. Il aura accéléré la décadence du vieux monde, qui ne sait plus, devant les temps qui viennent, que répéter de vaines prières et autres exorcismes.o ■ o MATHIEU BOCK-CÖTÉ

Les Deux Occidents, Mathieu Bock-Côté, La Cité, 288 p., 22 €. sdp











