
Il estime que le « nationalisme républicain » qu’il promeut doit être soumis aux grands principes en tête desquels sont « la laïcité, la neutralité de l’État, la démocratie pluraliste, et, au-dessus de tout, les Droits de l’homme ».
Par Pierre de Meuse.

Il y a presque cinq ans, nous avions fait pourJSF un petit résumé de la pensée de P.A. Taguieff.(Pierre-André Taguieff, ou la lucidité ambigüe [1] et [2/2]. Nous revenons à lui aujourd’hui au vu de ses récentes prises de position, qui dénotent un infléchissement dont il convient de recenser les conséquences.
I. La permanence du discours favorable sur l’antiracisme
Rappelons d’abord que, sans insister sur ce point, Taguieff admet implicitement la polysémie des mot race et racisme, qui peuvent s’entendre de manières très différentes : « un mot mal défini », nous dit-il justement. Il reconnaît aussi la quasi-disparition aujourd’hui du racisme présenté comme une science à partir de la fin du XVIII° siècle (1). Cela dit, il constate néanmoins la persistance d’attitudes « racistes » enracinées dans le plus profond de la société (2) et que la loi s’efforce d’extirper. Notons qu’il ne se désolidarise jamais de cette répression et de l‘ingénierie sociale autoritaire qu’elle véhicule, tout en en constatant les limites : (3)
– D’abord en mettant en doute son efficacité réelle, s’agissant d’habitudes bien implantées dans notre mental, contre lesquelles la répression suscite la colère des condamnés et finalement, une dangereuse privation de liberté. (4)
– Mais aussi en dévoilant sans s’y opposer ouvertement son injustice effective, dans la mesure où elle punit plutôt les pauvres, les ignorants, les inavertis, que les riches, les cultivés, qui savent se défendre en évitant les chausse-trapes et en jouant sur les sens des mots. (5). Une inégalité dans la persécution sur laquelle Taguieff reste ambigu, comme à son habitude : regrette-t-il que les « petits racistes » soient plus mal traités que les grands, ou souhaite-t-il simplement que ces derniers soient soumis à des sanctions plus lourdes ?
Permanence encore sur la constatation particulièrement pertinente de l’opposition indiscutable entre le racialisme inégalitaire, par définition universaliste, qui triomphait dans les temps révolus de « la domination de l’homme blanc », et le respect des différences, ethno-différentialiste, lui, soutenu par des esprits aussi différents qu’Alain de Benoist ou Claude Lévi-Strauss. Ce dernier choix est aujourd’hui défendu par ceux qui critiquent l’immigration allogène de masse au nom de la défense du particularisme européen, et prend en compte la situation nouvelle de l’humanité décolonisée (6). Cette distinction est une notion dont Taguieff peut à juste titre se dire l’inventeur, et qui semble rejetée par les néo-maurrassiens au nom de la prétendue uniformité de l’homme.
Parmi les éléments inchangés de la doctrine de Taguieff, il faut explorer enfin ce dont il ne parle que rarement, car il n’aime pas se raconter, (c’est un esprit classificateur) : les fondements et motivations de l’antiracisme. Et là, nous tombons sur des textes qui ne laissent pas de doute sur l’idéologie dont il se réclame (7) : c’est au premier chef le principe que seuls existent dans la sphère humaine l’individu et l’Espèce, qu’il désigne sous le nom, inventé par lui, d’individuo-universalisme. Aucune communauté n’a donc pour lui de réalité autre que fictionnelle. En somme, le contraire antipodique de la doctrine de Bonald. Mais les maurrassiens, s’ils lisaient Taguieff au lieu de se contenter de le louer sans le connaître, y trouveraient bien davantage de motifs de désaccord. À commencer par le fondement moral, pour lequel il reprend l’impératif kantien, « la réalisation des idéaux des Lumières et, dans la foulée de la Révolution française, l’exigence d’émancipation politique des individus et des peuples. » Or, toute l’ École contre-révolutionnaire reprenant Aristote, Saint Thomas, Bonald et Maurras, établit que la Politique, l’Économique et la morale individuelle ont des règles différentes. En s’écartant de cette constatation, Taguieff plaide pour un véritable messianisme en vue de « réduire la souffrance humaine » (9). Cet engagement en faveur d’une invraisemblable extrapolation de l’idéologie du progrès ne suscite chez lui aucune discussion. Taguieff ne se demande pas un seul instant si cette ingénierie sociale, effectuée de manière incroyablement répressive depuis plus de quarante ans ne crée pas une autre souffrance, soit directement, soit en créant des maladies sociales bien pires, comme le montre Renaud Camus.
II. L’évolution de la pensée de Taguieff depuis l’irruption du woke et de la sympathie croissante de l’extrême Gauche pour l’islamisme depuis quinze ans.
Au cours de cette période, le théoricien de l’antiracisme a infléchi sa pensée.
• En ce concerne le woke et la cancel culture, il s’y est opposé fermement et sans détour. Son rejet s’enracine dans sa mentalité d’universitaire attaché à la culture française, et on ne peut que le féliciter de son courage et de sa fidélité à l’Alma mater, car il a osé se séparer de compagnons de route venus comme lui du gauchisme, et de la génération de 68. C’est là son principal virage, qui l’éloigne de beaucoup de ses anciens amis, lesquels lui avaient laissé jusque-là le magistère par défaut de l’antiracisme, dont ils l’ont alors destitué. À l’heure où tant de professeurs et d’écrivains ont accepté, par crainte, de mettre le genou en terre, Taguieff s’y est refusé. Ne lui ménageons pas nos éloges. Cela ne désarmera pas nos critiques par la suite.
• Pour La dérive islamophile, Il faut aussi reconnaître que Taguieff fut le premier à la désigner d’un nom de catégorie, selon sa coutume : c’est l’islamo-gauchisme, un nom dont il est là encore et sans conteste l’inventeur. Il est conscient que le recours stratégique à une clientèle nouvelle est déterminant dans les positions de l’extrême Gauche. Cependant, aujourd’hui, il renonce aux arguments qu’il avançait naguère pour justifier les prises de position de cette tendance » il y a vingt ans : « on a des raisons de défendre, du point de vue de l’action militante, le recours à un « essentialisme stratégique » qui revient, bien souvent, à réhabiliter » ou revaloriser telle ou telle identité collective » écrivait-il. Face au racisme, à quoi sert le savoir ? p. 185. Pourquoi ce changement de perspective ?
La raison en est simple : cette dérive est insupportable pour Taguieff parce qu’elle s’accompagne d’une hostilité violente pour le peuple juif, en lien avec les évènements du Proche-Orient. S’il est vrai qu’à l’origine l’antisionisme ne se confondait pas avec l’antisémitisme, on ne peut nier qu’il s’en est rapproché dans la violence du combat, à un tel point qu’il est souvent devenu difficile de les distinguer. Alors, bien sûr, il condamne sans cesse les néo-antiracistes – décoloniaux, indigénistes et islamo-gauchistes – au nom de « l’esprit républicain », qui devrait quand même faire froncer le sourcil aux royalistes qui l’encensent, au moins pour l’inventorier. (10) Et cette attitude hostile se fait de plus en plus claire : il va même jusqu’à fustiger « un antiracisme dévoyé, masquant à peine un racisme antiblancs doublé d’une judéophobie à visage « antisioniste ».Le figaro 10/11/2020.

On voit ainsi Taguieff critiquer l’idée que seul le « racisme blanc » doit être combattu et celle qu’il n’est rien d’autre que la réplique au « pouvoir blanc » que seule une « révolution antiraciste » peut abolir. Force est de constater que Taguieff tient un nouveau discours à première vue plus acceptable pour nos idées.
C’est pourquoi il ose réhabiliter un mot qu’il associait pourtant au racisme, tout en précisant dans La force du préjugé, un livre déjà ancien, qu’il était « décidément inusable », celui de nationalisme.
Nous voyons donc nos néo-maurrassiens tressauter de joie ! Ils ont trouvé , se figurent-ils, le penseur qui va réconcilier Maurras avec l’esprit public ! À tel point que, dans son petit ouvrage Maurras contre le racisme, l’auteur cite en exergue de sa conclusion le texte suivant de Taguieff : « contrairement (…) aux « maurrassistes dogmatiques » (ces maurrassiens de cimetière qui ne vivent que degré zéro de la fidélité historique à Maurras) je crois les jeunes d’Action Française seuls capables d’affirmer et de mettre en pratique une pensée qui retrouve aujourd’hui tout son intérêt. » regard d’un chercheur sur le nationalisme. (Carrefour royal 1990. Dossier de presse, cité par Axel Tisserand. Maurras contre le racisme 2025).
Faut-il partager cette ferveur ? Il nous semble qu’il y a encore bien du chemin à faire avant d’arriver à un tel constat. En effet, « Nationalisme » n’est pas seulement un mot à caser dans un slogan de discours électoral. Il désigne une préférence permanente et sans compromis. Citons un texte célèbre de Maurras à ce sujet : « À la beauté la plus parfaite, au Droit le plus sacré » nous dit Maurras à propos du temple édifié par Rome à la déesse éponyme, et adossé au Parthénon, « Rome savait préférer le salut de Rome, la gloire des armées romaines. » Or Taguieff dénonce dans un leitmotiv incessant le péché des particularismes « essentialisés » ou absolutisés, estimant qu’ils favorisent « la pensée rigide et la stéréotypisation ». (11) Il estime que le « nationalisme républicain » qu’il promeut doit être soumis aux grands principes en tête desquels sont « la laïcité, la neutralité de l’État, la démocratie pluraliste, et, au-dessus de tout, les Droits de l’homme ». Devons-nous nous soumettre à cela ? (12) On le voit bien, Taguieff, guère différent en cela des colonialistes de Gauche du siècle précédent, reste fidèle à la « métaphysique adultérée que Burke dénonçait déjà en 1790 dans ses reflections. Contrairement à la physique sociale aristotélicienne, il soumet le Politique aux grands principes de 1789. Et là, il nous faut prendre garde : Les « Droits de l’homme » sont-ils une garantie contre l’arbitraire et les abus du pouvoir ? Est-ce un autre mot pour désigner le Droit international (Le Droit des Gens, selon l’antique expression) ? Est-ce simplement par une méfiance pour les nouveautés que nos maîtres de la Contre-révolution la contestaient ? Nos doctrines démontrent au contraire que les Droits de l’homme ne sont nullement des Droits, mais une dangereuse idéologie totalisante. Non seulement ils ne garantissent pas contre l’arbitraire, mais ils le justifient, dans des proportions jamais vues depuis la fin des pires tyrannies, car les pouvoirs de l’État moderne se sont multipliés notablement depuis quelques années : on voit ces derniers jours des hommes, n’ayant commis aucun délit, privés de tous les Droits élémentaires : celui de retirer de l’argent de leur compte bancaire, de se déplacer, de prendre un billet de train ou d’avion pour rejoindre leur lieu d’habitation, et même être emprisonnés sans connaître les motifs de leur privation de liberté sous l’effet de décisions administratives sans jugement, au mépris de l’habeas corpus. Tout cela sous l’égide d’un conseil européen qui se réclame à chaque instant de cette idéologie des Droits de l’homme, laquelle devrait théoriquement protéger les personnes ! L’explication est en fait que, si vous argumentez trop efficacement contre le bellicisme insensé des gouvernants de l’Europe prétendue fédérale, qui s’affirme être l’émanation de « l’état de Droit », vous perdez comme Jacques Baud et Xavier Moreau la qualité de sujet de Droit et ne pouvez plus prétendre à aucune liberté humaine.
En attendant que le maître de l’antiracisme revienne sur ses hasardeuses combinaisons, l’ajout de sa pensée à nos auteurs contre-révolutionnaires ressemble fort, osons le dire, quitte à passer pour un « maurrassien de cimetière » à un reniement insupportable et inutile. o ■ o PIERRE DE MEUSE
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1 — Disparition du racisme « zoologiste ». « Le racisme biologique inégalitaire est presque une rareté depuis la disparition du racisme d’État national-socialiste. » RSQA, Réflexions sur la question antiraciste, 1989, p. 75.
2 — Les vieilles théories racistes pseudo-scientifiques se sont effondrées, mais les attitudes et les comportements persistent, comme si le racisme n’avait besoin ni d’une légitimation par une « science des races » ni d’une légitimité conférée par un type d’État s’en réclamant. Ibid., p. 76.
3 — « Cette réduction judiciaire du racisme, cette vision strictement répressive de ce qu’on nomme “racisme”, constitue une relative nouveauté historique. Le racisme est essentiellement devenu, dans les démocraties libérales, l’affaire des avocats et des magistrats, accompagnés par les journalistes et les hommes politiques qui le réprouvent – ce qui ne les empêche pas d’être accusés de racisme, de faire appel à des passions racistes ou de “faire le jeu du racisme”. La visée répressive semble… »
4 — Une application mécanique de la loi du 1er juillet 1972 fait trop souvent surgir des martyrs de la liberté d’expression, en traitant les racistes comme des citoyens ordinaires d’un État de droit. En poursuivant en justice inconsidérément des individus pour racisme ou antisémitisme, on définit les actes poursuivis comme des délits, voire des fautes ou des péchés. Or, il s’agit de réalités sociales. On peut se demander si l’emprisonnement ou la réprobation sont aptes à faire reculer le racisme. Celui-ci reste indéfinissable, en dépit (et peut-être du fait même) du grand consensus sur son rejet.
5 — « La loi du 1er juillet 1972 permet de condamner les petits racistes, les auteurs de “petits” actes de haine, de mépris, malveillants ou discriminatoires, mais se montre parfois singulièrement impuissante face aux grands producteurs politico-culturels de verbe raciste. Car ces derniers, en tant que leaders d’opinion éclairés, notamment par les lumières de leurs avocats, emploient désormais des reformulations acceptables qui ne sont pas “reconnues” par les critères juridiques reçus. » RSQA, p. 88, op. cité.
6 — « Le postulat de l’irréductibilité, de l’incomparabilité, de l’incommunicabilité, de l’absolue séparation des cultures (“spécificités” ou “identités” culturelles), des structures mentales, des mœurs, des traditions communautaires, bref des manières collectives différentielles d’être, de penser, de faire, de désirer. » « S’est imposée l’idée que, le racisme étant réduit à sa forme inégalitaire biologisante qui suppose une échelle universelle de valeurs, l’acte antiraciste minimal devait être de récuser tout recours à l’universel et de dénoncer l’universalisme en tant que socle idéologique exclusif du racisme. Telle est la dernière grande reformulation de l’antiracisme, telle est la position de l’“antiracisme différentialiste”. » RSQA, p. 76, op. cité.
7 — La condition de possibilité d’un antiracisme républicain, c’est une conception de la citoyenneté fondée sur la prééminence des valeurs et des normes universalistes, ou plus précisément, pour reprendre ma terminologie dans La Force du préjugé (1988), individuo-universalistes – que j’opposais aux valeurs et aux normes traditio-communautaristes. Cette conception universaliste de la citoyenneté s’oppose donc au relativisme ethno-racial et culturel, dont l’envers est l’absolutisation des identités collectives. Interview Marianne.net, 27/07/22.
8 — « Le fondement du rejet absolu du racisme ne doit pas être cherché dans le discours de la science, il se trouve dans l’impératif moral qu’on peut juger fondamental. Il suffit de prendre au sérieux et de tirer toutes les conséquences de la “règle d’or”, dans sa formulation la plus courante : “Ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît, ne le fais pas à autrui” (Schopenhauer, 1925, p. 36, et n. 1). Quel être humain pourrait vouloir être une victime du racisme ? Que chacun étende cette condamnation personnelle du racisme à l’ensemble du genre humain, et, par cet acte d’universalisation, le rejet du racisme est érigé en impératif moral. Le sens moral commence avec la faculté de reconnaître le caractère normatif de la réciprocité dans le traitement des personnes humaines : “Fais à autrui ce que tu voudrais qu’il te fît.” » Article, p. 67, Dictionnaire historique et critique du racisme, Paris, PUF, 2013, pp. 65-88.
9 — « La fin pratique est la diminution du taux de souffrance dans le monde ; de la souffrance injuste ou injustifiée, et non pas de cette dimension de la souffrance faisant partie de la condition humaine (ibid., p. 233). Politique contre le mal, dont le racisme est une figure. » Article du dictionnaire précité, p. 9.
10 — Si les néo-antiracistes – décoloniaux, indigénistes et islamo-gauchistes – ne cessent de dénoncer la « laïcité islamophobe », instrument selon eux de l’« islamophobie d’État », leur cible est l’État républicain à la française, qu’ils réduisent à n’être que l’expression et l’agent d’un insaisissable « racisme systémique » hérité de l’époque coloniale. (…) « Un antiracisme républicain ne peut donc que prôner l’indifférence aux différences groupales et rejeter toute essentialisation (positive ou négative) de ces dernières. Cet antiracisme universaliste n’est nullement une spécialité française. » Interview Marianne.net, 27/07/22.
11 — « Si l’essentialisme, présent autant dans le nationalisme que dans le racisme et le sexisme, est justement considéré, sur le plan de l’épistémologie ou de la théorie de la connaissance, comme un obstacle à écarter en ce qu’il favorise la pensée rigide et la stéréotypisation… »
12 — « Il en va ainsi des droits de l’homme et de la démocratie pluraliste, du respect des libertés individuelles et du principe de laïcité. C’est là sortir de la prison de l’absolutisme culturel, auquel se réduit le relativisme culturel radical. Ce qui a été pensé ou créé “chez nous” n’a nulle vocation à ne valoir que “pour nous” : tel est le contenu formel de l’exigence d’universalité, impliquant ce que j’appellerai le principe d’universalisabilité. » Article de Pierre-André Taguieff, dans Dictionnaire historique et critique du racisme, Paris, PUF, 2013, pp. 65-88.
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