
Par Antoine Viso.
Entre empires renaissants, pénurie de ressources et systèmes technologiques globaux, le monde qui vient renoue avec la force, mais dans un cadre matériel, technologique et énergétique inédit.

Sommes-nous en train d’assister à une ère civilisationnelle plus originale qu’on ne le dit ?
Le retour des aires d’influence, le retour des empires et le retour de la force, maintes fois décrits et réinvoqués pour lire l’actualité, supposent à juste titre la dislocation du monopole de la puissance.
Ce constat judicieux se concentre sur les apparences d’un retour aux lois de l’histoire, la force et la guerre comme moyens ultimes d’assurer les intérêts des États.
Néanmoins, il convient de dégager les limites de cette approche rétrospective : bien qu’utile pour contextualiser et signifier, elle demeure muette sur les nouvelles apparences et possibilités du monde actuel.

En effet, qu’en est-il des armes nucléaires et des techniques de guerre modernes ? Le monde devient, sous cette menace, un unique champ de bataille. Le risque d’autodestruction que ces armes développées au XXe siècle faisaient peser sur le monde se fait moins ressentir aujourd’hui. Le « retour » de la guerre et des conflits entre puissances devrait pourtant faire réfléchir à celui d’une potentielle utilisation de ces armes ultimes et bien réelles.
Les empires européens, en compétition tout au long du XIXe siècle, n’ont pas hésité à utiliser la totalité de leurs ressources et moyens techniques pour détruire leurs ennemis lorsque la Grande Guerre a éclaté. Si l’on souhaite rappeler l’histoire, faisons-le de manière proportionnelle en mesurant toutes les conséquences : un tel « retour » impliquerait tout simplement l’annihilation des États modernes, voire de la vie.
En élargissant le regard, d’autres éléments nouveaux participent à l’originalité de ces « retours » multiples.
La course à la puissance se fait ici dans un monde en récession énergétique. La guerre pour les ressources devient vitale pour les États. Il s’agit de concurrencer militairement et économiquement ses rivaux, en même temps que de maintenir à flot la société de consommation et le confort matériel moderne, garantie de la paix à l’intérieur.
Les grandes puissances n’auront ainsi aucun remords à spolier les ressources de plus faibles qu’elles, en sachant que le choix opposé consisterait à accepter leur déclin et leur déclassement au profit de concurrents moins scrupuleux.
Enfin, la fragmentation du monde ne retire pas toute l’unicité et l’indépendance du système technologique global qui quadrille et dépasse les sociétés. Le « choc des civilisations » ne se fait pas entre des isolats opposés, mais entre des pôles unis dans un même filet. Comme des gouttes d’eau prises dans une même toile.

Câbles sous-marins, satellites, réseau aérien ou ferroviaire, toile internet, plateformes financières et bancaires dématérialisées, réseaux sociaux, trafic maritime mondial ; tout un ensemble d’éléments liant et faisant circuler les hommes, les choses et les informations, le tout assisté par l’empire des sciences et connaissances modernes, sans que ce gigantesque système soit détenu ou contrôlé par quiconque, alors même qu’il conditionne nos sociétés. Aujourd’hui, les progrès de « l’IA » accentuent l’efficacité et la prégnance (la vitalité ?) de ce système, pendant que, paradoxalement, les puissances désunies se disputent les matériaux et la production des composants nécessaires à son fonctionnement (microprocesseurs).
Ce monde est donc celui du retour de la force et des empires, certes, mais avec le contexte matériel (et immatériel) inédit de notre époque.
N’oublions ni les armes du siècle dernier — simplement assoupies —, ni la modification apportée par les techniques nouvelles et autonomes, tandis que la limitation des ressources aiguise les appétits.
L’avenir est imprévisible et improbable, mais l’étude globale du contexte a l’avantage de nous préparer à des éventualités insoupçonnées. o ■ o ANTOINE VISO
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