
« Originale, son œuvre est à l’opposé du jargon universitaire qui rend parfois inaccessible la pensée d’un auteur. Chez lui, l’expression est claire, limpide et accessible, ramassée sous forme d’aphorismes qui concentrent en un minimum de mots une pensée profonde et poétique qui va directement à l’essentiel. »
Par Frédéric Rouvillois et Benoit Dumoulin

Cet article est paru dans Le Figaro, hier 19 janvier. Son intérêt est évident. Et nos lecteurs connaissent bien son auteur, soit pour l’avoir lu, écouté, rencontré, soit pour l’avoir entendu à la télévision, en vidéo ici et ailleurs. Nous ne redirons pas les liens étroits que nous avons eus (1965-1995) avec Thibon lui-même.. Frédéric Rouvillois est un ami. Nous n’alourdirons pas son propos par un commentaire. JSF00
TRIBUNE- 25 ans après sa mort, survenue le 19 janvier 2001, Gustave Thibon reste une voix essentielle pour lutter contre les dérives idéologiques de notre temps, soulignent Frédéric Rouvillois et Benoit Dumoulin. Ils nous invitent à redécouvrir sa pensée ancrée dans le réel et le bon sens.
Frédéric Rouvillois, professeur de droit public et Benoît Dumoulin, enseignant en histoire des idées politiques, coorganisent, dans le cadre de l’Institut du Pont-Neuf et en partenariat avec l’association Ichtus, un colloque sur la figure de Gustave Thibon le samedi 14 mars à Paris. Inscriptions sur ichtus.fr ou sur institut-du-pont-neuf.fr

Gustave Thibon nous a quittés il y a 25 ans, le 19 janvier 2001, à l’âge de 97 ans. Inclassable, le philosophe-paysan catholique né à Saint-Marcel-d’Ardèche en 1903 n’appartenait à aucune école de pensée ni ne fréquentait le milieu intellectuel parisien, lui préférant sa terre ardéchoise et les relations de proximité qu’il pouvait y nouer.
Retiré de l’école à 13 ans pour relayer aux champs son père appelé à rejoindre les tranchées, il perd sa mère de la grippe espagnole deux ans plus tard. Menant un temps une vie itinérante de fils prodigue, il fait l’expérience du deuil et de la solitude, lui qui fut marié deux fois pour se retrouver deux fois veuf. Bien que généralement considéré comme conservateur, Thibon refusera toujours de se situer sur le clivage droite-gauche qu’il considère comme une rupture artificielle de l’unité organique du bien commun. De même, il était trop indépendant d’esprit pour accepter la francisque que lui proposa en 1941 le régime de Vichy qui, voyant l’importance qu’il accordait à l’enracinement, aurait voulu en faire son philosophe officiel.

Autodidacte, il apprend par lui-même le grec, le latin, l’allemand, l’italien et l’espagnol afin de lire les grands auteurs dans leur langue originelle. Son éclectisme le conduit à se nourrir de la pensée classique (Platon, Thomas d’Aquin) tout en entreprenant un compagnonnage intellectuel avec Nietzsche, ce qui lui permet de déconstruire magistralement, dans Nietzsche ou le déclin de l’esprit (1948), la pensée du philosophe au marteau, tout en tirant profit de sa critique du christianisme pour purifier celui-ci de toute idolâtrie. Il était également un grand lecteur de Sénèque, Cervantès, Pascal, Saint-Jean-de-la-Croix, Mistral, mais aussi de Victor Hugo dont il pouvait réciter des vers à l’infini, servi par sa prodigieuse mémoire et son sens de la déclamation, faisant délicieusement chanter la langue française avec son accent méridional.
C’est Gustave Thibon qui fera connaître au grand public les manuscrits que Simone Weil avait laissés avant de partir pour Londres
Originale, son œuvre est à l’opposé du jargon universitaire qui rend parfois inaccessible la pensée d’un auteur. Chez lui, l’expression est claire, limpide et accessible, ramassée sous forme d’aphorismes qui concentrent en un minimum de mots une pensée profonde et poétique qui va directement à l’essentiel. Sur le plan intellectuel, c’est Jacques Maritain qui lui ouvre les colonnes de la Revue Thomiste et contribue à le faire connaître du grand public dans les années trente. Plus tard, il rencontre Jean de Fabrègues, et par son entremise, le philosophe Gabriel Marcel qui préface son premier ouvrage d’envergure, Diagnostics, publié en 1940.
Mais la grande affaire de sa vie fut, en 1941, sa rencontre avec Simone Weil qu’un dominicain de Marseille, le père Perrin, lui demande d’héberger pour l’initier aux travaux des champs. Tout oppose apparemment la normalienne d’extrême-gauche, bourgeoise et citadine, ancienne volontaire des Brigades internationales en Espagne, et le philosophe-paysan royaliste. Pourtant, une grande amitié naît et c’est Gustave Thibon qui fera connaître au grand public les manuscrits que Simone Weil avait laissés avant de partir pour Londres, regroupé et préfacés par ses soins sous le titre La pesanteur et la grâce (1947). On ne saura jamais dans quelle mesure les conversations entre Thibon et Simone Weil auront influencé chez elle l’écriture de son chef-d’œuvre inachevé, L’Enracinement que publiera Albert Camus en 1949 – ou, chez lui, les grands textes qu’il publie après leur rencontre, comme Retour au réel (1943), Notre regard qui manque à la lumière (1955), ou encore Vous serez comme des dieux (1959). Dans cette pièce de théâtre en forme de dystopie, d’une saisissante actualité, Thibon imagine un monde où l’homme réussirait à ne plus mourir. Éprouverait-il toujours le besoin de quitter ce monde pour contempler Dieu dans l’éternité alors qu’il a conquis l’immortalité sur terre ? L’Académie Française le récompensera par deux fois pour son œuvre, en lui donnant le grand prix de littérature en 1964 et le grand prix de philosophie en 2000.
Injustement négligée, la pensée de Thibon reste un phare pour notre temps, car elle constitue le meilleur rempart qui soit contre l’idéologie, c’est-à-dire la déconnexion entre les constructions théoriques et le monde réel. « La plupart des maux qui rongent notre civilisation, explique Gustave Thibon, tiennent à l’hypertrophie de l’intelligence abstraite au détriment du bon sens. Et le salut n’est pas dans la construction de quelque nouvelle idéologie aussi vaine que les autres, mais dans le retour à cette sagesse élémentaire qui sait distinguer la paille des mots du grain des choses ». Car l’idéologie engendre l’idolâtrie : « Devant chaque idole, nous défendons la réalité trahie par l’idolâtrie. Nous sommes pour le social contre le socialisme, pour la communauté contre le communisme, pour la nation contre le nationalisme, pour l’amour contre l’érotisme. Nous sommes pour chaque chose à sa place et dans ses limites ». Lire Thibon aujourd’hui, c’est quitter les idéologies stériles pour revenir au réel qui ouvre la porte à la contemplation, au mystère et à la joie. o ■ o FRÉDÉRIC ROUVILLOIS
À lire
Un débat majeur Gustave Thibon – Alain de Benoist (1982)

Alain de Benoist – Gustave Thibon, Un débat sur la Tradition, Belle-de-Mai Éditions – 92 p. – 19 € (port inclus).
Contact – Commandes : B2M – Belle-de-Mai Éditions.











