
Ce long et intéressant article de Jules Torres – éditorialiste compétent du JDD, très présent dans les médias – est paru le 21 janvier. Il aurait pu s’intituler « La chute », tant il dépeint un Emmanuel Macron isolé dans son bunker élyséen, un bunker sinon de solitude, du moins de catastrophes, comme d’autres, en d’autres temps. « L’évidence du roi » émerge naturellement d’un tel contexte, comme l’a senti Paul-Marie Coûteaux… Les royalistes sauront-ils refonder leur fidélité sur les réalités de notre temps plutôt que sur des formules répétitives et psittacistes ? Il faut l’espérer.
Par Jules Torres.
Le président de la République n’exerce plus vraiment le pouvoir. Sans majorité, isolé à l’Élysée, affaibli dans le pays comme sur la scène internationale, le chef de l’État traverse la fin de son quinquennat en spectateur. Récit d’un effacement politique inédit sous la Ve République.

Il n’y a pas eu de chute spectaculaire, ni de nuit de défaite. Juste un pouvoir qui s’est retiré sans bruit, laissant derrière lui un président encore en fonction, mais déjà hors du jeu. « En 2022, quelque chose s’est brisé », confie l’un de ses soutiens de la première heure, poids lourd du macronisme originel. « Les visages ont disparu. Les voix aussi. » Au Château, beaucoup sont partis. D’autres ont été tenus à distance. Ne subsiste plus qu’un cercle étroit de conseillers fidèles, plus amoureux du président que soucieux du réel. Emmanuel Macron reçoit peu. Il n’écoute plus ceux qui doutent, encore moins ceux qui contestent. À l’Élysée, l’organisation en pôles s’est dissoute dans une confusion permanente : la parole d’un conseiller technique y pèse autant que celle du secrétaire général ou du directeur de cabinet. Plus de hiérarchie lisible, ni boussole. Le président décide seul, souvent contre l’avis général – quand avis il y a encore. « Il ne cherche plus à convaincre, seulement à décider », souffle ce proche désabusé. Or, quand un chef de l’État n’est même plus capable de rallier ceux qui l’entourent, quand il s’agite à l’extérieur pour masquer un bilan calamiteux à l’intérieur, il ne gouverne plus. Il hante le pouvoir. Emmanuel Macron n’est plus un président tout-puissant. Il est devenu un président fantôme.
La fin de règne commence en réalité au printemps 2022, à sa réélection, lors d’un scrutin étrange, parasité par la guerre en Ukraine et vidé d’une vraie campagne. Le président sortant ne débat pas, ne sillonne pas le pays, n’expose ni programme structuré, ni projet clair pour un second quinquennat. Il incarne la fonction, s’adresse au monde, mais déserte le terrain national. Cette victoire sans élan, sans récit, ouvre une séquence inédite : celle d’un président reconduit, mais déjà fragilisé. La suite n’est qu’une succession de crises mal refermées. La réforme des retraites d’abord, imposée au forceps, sans pédagogie ni compromis, au prix d’une fracture durable avec le pays. Puis le psychodrame de la loi immigration, texte réécrit, défiguré, révélant au grand jour un pouvoir incapable de tenir une ligne et de rassembler une majorité. Chaque épisode laisse des traces. Chaque arbitrage isole un peu plus le chef de l’État. Et puis vient la dissolution. Juin 2024. Une décision solitaire, prise dans le secret, sans concertation réelle. Plusieurs proches apprennent la nouvelle avant même le Premier ministre Gabriel Attal. Le pari est suicidaire. Le désaveu, immédiat. L’Assemblée devient ingouvernable. Le pouvoir présidentiel, déjà fragilisé, se délite. Le quinquennat est terminé.
Mois après mois, Emmanuel Macron enchaîne les records d’impopularité, jusqu’à frôler les abîmes autrefois atteints par François Hollande. Mais la dissolution n’a pas seulement affaibli un homme. Elle a ébranlé le régime lui-même. Depuis juin 2024, le Parlement est devenu une chambre fragmentée, éclatée en blocs irréconciliables, incapable de dégager une majorité stable ni de produire une direction politique.
Interminable fin de règne
À Matignon, les Premiers ministres se succèdent comme des fusibles. Jamais la fonction n’a été aussi exposée, aussi fragile, aussi impuissante. Michel Barnier n’aura tenu que quelques semaines, battant le record du Premier ministre le plus faible de la Ve République, renversé avant d’avoir pu installer une méthode. François Bayrou s’est jeté sous le train en sollicitant un vote de confiance perdu d’avance, transformant l’aveu d’impuissance en suicide politique. Quant à Sébastien Lecornu, venu de la droite, il a dû présenter un budget aux accents socialistes pour satisfaire un parti fort de 69 députés et crédité de 1,7 % à la dernière présidentielle. Le couple exécutif – président et Premier ministre – n’a jamais été aussi dépendant, aussi contesté. Dans l’histoire de la Ve République, même les fins de règne les plus douloureuses, y compris en période de cohabitation, avaient conservé une colonne vertébrale institutionnelle. Celle-ci s’est dissoute. Le président est toujours à l’Élysée. Mais le régime qu’il incarne ne tient plus que par inertie.
Ceux qui ont traversé plusieurs présidences le disent sans détour : ce qu’ils observent aujourd’hui n’a pas d’équivalent. « J’ai vu la fin de De Gaulle, l’agonie de Pompidou, l’effacement de Chirac, la chute de Sarkozy, l’épuisement de Hollande. Mais là, c’est autre chose », confie un éditorialiste qui couvre la vie politique depuis plus de quarante ans. « Macron n’est pas seulement affaibli. Il est déconnecté. » La comparaison est cruelle, mais éclairante. De Gaulle, contesté, conservait la verticalité. Mitterrand, diminué physiquement, gardait la maîtrise du temps long. Chirac, affaibli, s’effaçait avec une mélancolie presque assumée. Sarkozy est tombé brutalement, mais dans le combat. Hollande, enfin, s’est enlisé, mais il connaissait sa faiblesse et l’acceptait.
Emmanuel Macron continue de gouverner comme si son autorité était intacte, alors que le pouvoir s’est retiré
Emmanuel Macron, lui, continue de gouverner comme si son autorité était intacte, alors que le pouvoir s’est retiré. C’est ce que relèvent nombre de grandes plumes du journalisme. Alain Duhamel, dont la carrière commence dans la France du général de Gaulle, décrit un président encore central, mais moins entraînant, dont la parole ne structure plus le jeu politique. Michèle Cotta y voit l’effet mécanique du quinquennat et d’un pays fragmenté : tout va plus vite, tout s’use plus vite et la fonction présidentielle en est fragilisée. Catherine Nay, qui prépare un ouvrage sur la présidence Macron, insiste sur la faute fondatrice de la dissolution, piège que le chef de l’État s’est tendu à lui-même, transformant un président jupitérien en chef sans majorité. Franz-Olivier Giesbert décrit un pouvoir à la fois omniprésent et impuissant, saturé d’annonces mais privé de leviers : « Les crépuscules présidentiels finissent mal en général. À un moment donné, Emmanuel Macron va faire pitié, tant il semble habiter dans un univers parallèle. Tout le monde se rend compte que ça ne va pas, sauf lui. » Ce n’est pas un effondrement. C’est un crépuscule lent, silencieux, celui d’un président qui continue de parler quand plus personne ne l’écoute.
À mesure que le pouvoir se dérobe à l’intérieur, Emmanuel Macron se projette à l’extérieur. Plus le pays lui échappe, plus il s’adresse au monde. Ukraine, Europe, sécurité collective, Groenland : la scène internationale devient le dernier espace où il peut endosser le costume du chef. Là où le Parlement résiste, où les majorités se dérobent, où les Premiers ministres tombent, la diplomatie offre un décor moins contraint, . Depuis deux ans, le président se rêve en porte-parole des Européens. Sur l’Ukraine, il multiplie les initiatives, les coalitions, les sommets. Il durcit le ton, adopte une posture volontiers martiale, parfois va-t-en guerre, convaincu que la gravité de l’histoire peut suppléer l’usure du pouvoir. Sur le Groenland, il se pose en défenseur de la « souveraineté européenne » face aux pressions américaines, cherchant à incarner une Europe stratégique, autonome, respectée.
Laisser sa trace
À l’extérieur, Emmanuel Macron veut encore compter. Mais là aussi, le décalage est cruel. Car on ne craint pas à l’étranger un pouvoir déjà contesté à l’intérieur. La parole française, affaiblie par l’instabilité politique, la fragilité budgétaire et la perte de crédibilité institutionnelle, peine à produire des effets. Les partenaires écoutent, saluent, mais n’obéissent plus. Le leadership ne se décrète pas : il repose sur la solidité d’un pays, la constance d’un État, la stabilité d’un exécutif. Or tout cela vacille. Un diplomate résume : « Emmanuel Macron parle comme un président fort à la tête d’un pays fort. Mais il n’est plus ni l’un, ni l’autre. » L’activisme international devient alors une manière d’exister ailleurs quand le réel résiste ici.
À l’intérieur, quand il daigne encore s’y intéresser, Emmanuel Macron se replie sur ce qui lui reste : la trace. Puisqu’il ne peut plus transformer le pays, il veut au moins marquer l’histoire. La stratégie est lisible. Elle passe par des lois symboliques, lourdes de sens – et de conséquences – pensées moins pour répondre à une urgence que pour graver un nom dans le marbre. La constitutionnalisation de l’IVG, en 2024, en est l’exemple le plus achevé. Une réforme historique, incontestable dans sa portée, mais aussi politiquement commode : largement consensuelle dans l’opinion, spectaculaire dans la forme. Une victoire symbolique au milieu d’un quinquennat enlisé. Puis revient le chantier de la fin de vie. Emmanuel Macron insiste. Il pousse. Il veut aller jusqu’à l’autorisation de l’euthanasie, malgré les fractures éthiques, les réticences médicales, les oppositions philosophiques. Là encore, il s’agit moins de gouverner que de signer.
Dans le même temps surgissent des annonces plus confuses, à l’image de l’imbroglio autour d’un Haut-Commissariat à la diversité et aux diasporas, structure aux contours flous, à l’utilité incertaine, révélatrice d’un pouvoir qui multiplie les objets politiques faute de maîtriser les grands leviers. À cela s’ajoutent d’autres projets anciens remis sur la table, comme la labellisation des médias, autant de gadgets institutionnels censés donner l’illusion de l’action. Un ancien ministre résume crûment : « Quand vous ne pouvez plus réformer l’État, vous réformez les symboles. » Emmanuel Macron gouverne l’histoire parce que le présent lui échappe. Il accumule les marqueurs mémoriels pour compenser l’absence de résultats tangibles. Mais cette fuite en avant a un prix : elle accentue le décalage avec un pays confronté à l’insécurité, à la dette, à l’immigration, au déclassement. À force de vouloir laisser une empreinte, le président laisse surtout un vide, celui d’un pouvoir qui ne répond plus aux urgences, mais aux livres d’histoire qu’il imagine déjà écrits.

Un président ignoré
C’est là que se joue le véritable acte final. Non pas dans la contestation, ni même dans la colère, mais dans le détachement. Emmanuel Macron n’est plus contesté comme il l’a été lors de la crise des Gilets jaunes. Il n’est même plus haï comme au plus fort de la réforme des retraites. Il est ignoré. Le pays s’est éloigné, doucement, presque poliment. La parole présidentielle n’indigne plus, elle lasse, comme en témoigne l’audience historiquement basse de ses vœux du 31 décembre dernier. Au-delà des chiffres, c’est le climat qui frappe. Les annonces passent sans effet. Les discours s’effacent sitôt prononcés. Les déplacements ne suscitent plus ni ferveur ni hostilité. Emmanuel Macron gouverne un pays qui a déjà commencé à tourner la page. Un ancien conseiller le dit avec une cruauté tranquille : « La colère, au moins, prouve que vous comptez encore. L’indifférence, c’est la sortie du champ politique. » Dans les conversations, le président n’est plus un sujet central. On parle du pouvoir d’achat, de la sécurité, de l’avenir, de 2027. Rarement de lui. Comme si son quinquennat s’était achevé avant l’heure. Cette indifférence est d’autant plus implacable qu’elle est silencieuse. Elle ne s’exprime ni par des slogans ni par des manifestations, mais par le scepticisme, la distance, l’usure. Emmanuel Macron n’est plus un obstacle à franchir, mais une parenthèse à refermer. Dans l’histoire politique française, peu de présidents ont connu une telle forme d’effacement de leur vivant politique.
Léché, lâché, lynché
Même certains observateurs longtemps acquis à sa cause ont fini par changer de ton, respectant à la lettre une vieille loi de la vie politique : « Léché, lâché, lynché. » Nicolas Domenach et Maurice Szafran viennent ainsi de publier Néron à l’Élysée (Albin Michel), après des années de macronisme assumé et de soutien à « l’homme qui voulait apaiser la France ». Les voilà désormais comparant leur ancien champion à l’empereur cruel et tyrannique, resté dans la postérité comme l’un des pires dirigeants de Rome. La charge fait écho à une formule lâchée par un macroniste de la première heure, Alain Minc, qualifiant Emmanuel Macron de « pire président de la Ve République ». Une phrase loin d’être anodine et qui circule désormais de plus en plus ouvertement dans le landerneau politique. La question n’est plus taboue. Elle est posée, parfois à voix basse, parfois frontalement : Emmanuel Macron sera-t-il considéré comme le pire président de la Ve République ? Ce doute ne vient pas seulement de ses adversaires. Il est aujourd’hui formulé par d’anciens soutiens, par des élus de la majorité originelle, par des observateurs qui, hier encore, saluaient son intelligence, son audace, sa promesse de rupture avec l’ancien monde. Ce qui est en cause, c’est le résultat. Ou plutôt l’absence de résultat, au terme d’un pouvoir exercé sans partage, avec des moyens considérables, une majorité écrasante lors du premier quinquennat et une promesse immense en 2017.
Responsable de sa chute
Le contraste est cruel. Emmanuel Macron devait refonder la vie politique française ; il laisse un paysage fragmenté, polarisé, instable. Il promettait de réconcilier efficacité et autorité ; il lègue un exécutif affaibli, un Parlement paralysé, un État désarmé. Il annonçait le dépassement ; il a produit la confusion. Un ancien ministre résume, sans emphase : « Ce n’est pas un échec ponctuel. C’est un échec de système, et il en est le cœur. » La Ve République a résisté à bien des crises. Mais rarement un président aura autant contribué à en révéler les failles, à en fragiliser les équilibres, à en user les ressorts. Cette fin de règne a la fadeur des choses qui s’achèvent sans bruit. Emmanuel Macron n’a pas quitté l’Élysée. Mais le pouvoir, lui, a déjà déserté les lieux. Il restera encore quinze mois. Quinze mois de discours, d’initiatives, de tentatives pour peser, pour marquer, pour laisser une trace. Mais l’essentiel est joué. Ce quinquennat s’est terminé avant son terme. Non par un vote. Non par une chute. Mais par un effacement. Emmanuel Macron est encore président. Il n’est déjà plus qu’un président fantôme. o ■ o JULES TORRES












