
Par Guillaume Perrault.
Ce long et substantiel article est paru dans Le Figaro du 25 janvier. C’est un récit historique qui tutoie l’actualité la plus brûlante. Très informatif, nous n’y ajouterons aucun commentaire. Disons simplement que, lorsque nous discutons de la géopolitique actuellement en éruption, il est pour le moins utile, pour chaque cas, de savoir le plus possible de quoi l’on parle. o JSF
GRAND RÉCIT – Si loin de l’Europe et si près des États-Unis, la plus grande île du globe, colonie puis province du Danemark désormais tentée par l’indépendance, suscite depuis 150 ans la convoitise des présidents américains.

Grand comme quatre fois la France métropolitaine, le Groenland, au plan géographique, appartient au continent américain. Il s’étend sur quatre fuseaux horaires. Une calotte glaciaire recouvre les 4/5e de son territoire, traversé, dans la majorité de sa superficie, par le cercle polaire arctique. Le point le plus septentrional du Groenland se trouve à 700 kilomètres du pôle Nord.
Venus d’Asie par vagues successives depuis 2 400 avant J.-C., des chasseurs-cueilleurs eskimos, nomades aux déplacements saisonniers, se sont installés dans cet immense espace. Puis, à partir du IXe siècle de notre ère, les Vikings de la côte sud-ouest de la Norvège, poussés à s’expatrier par un essor démographique et une pénurie de terres cultivables, conquièrent les îles Shetland et s’aventurent vers le nord-ouest. Aux alentours de 870, ces Vikings colonisent une île qu’ils nomment «terre de glace» (Island). Un siècle plus tard, un des leurs, Erik le rouge, surnommé ainsi en raison de ses cheveux roux, est banni d’Islande après des meurtres. Vers 985, l’homme part à la recherche d’autres îles où s’établir avec son clan et baptise la terre qu’il découvre «terre verte» (Groenland), nom flatteur destiné à attirer les colons scandinaves. Le terme n’est pas mensonger pour autant car Erik le rouge a accosté sur la côte sud-ouest du Groenland, la moins inhospitalière, libre de glace et au climat alors compatible avec l’élevage et les cultures.
La petite colonie des Vikings du Groenland paye tribut au souverain de Norvège
Ces Vikings, bientôt convertis au christianisme, font souche pendant plusieurs siècles. La petite colonie paye tribut au souverain de Norvège, premier marché pour ses produits, puis, une fois la Norvège sous la sujétion du Danemark au XIVe siècle, au lointain roi qui règne à Copenhague. L’implantation scandinave au Groenland s’étiole cependant et s’éteint au siècle suivant pour des raisons sans doute multiples.

Tandis que l’Europe connaît la Renaissance puis l’âge classique, seuls les navigateurs à la recherche du passage du Nord-Ouest et les baleiniers (basques, écossais, néerlandais) sillonnent encore les côtes de ce territoire excentré.
Puis les Danois surviennent. Au début du XVIIIe siècle, Copenhague n’est plus la puissance régionale de l’Europe qu’elle fut aux siècles précédents, mais elle compte encore. Le souverain du Danemark et de Norvège, Frédérik IV (1671-1730), espère tirer du Groenland, outre des revenus, un surcroît de prestige, car les territoires nordiques, objets de mythes ancestraux, suscitent la curiosité dans l’Europe du temps. En outre, le Danemark, composé de plusieurs centaines d’îles, a alors une longue expérience des voyages d’explorations maritimes. En ce même début du XVIIIe siècle, c’est d’ailleurs un autre Danois, Bering, mandaté par le Tsar Pierre le Grand, qui découvre le détroit séparant l’Asie de l’Amérique et lui donne son nom.
Frédérik IV confie l’exploration du Groenland à un missionnaire norvégien, Hans Egede
Frédérik IV confie l’exploration du Groenland à un missionnaire norvégien qui a fait ses études de théologie à Copenhague, Hans Egede. Ce dernier accoste sur l’île en 1721, fonde le village de Godthaab («Bonne Espérance», renommé Nuuk en 1979), et entreprend d’évangéliser les Inuits. Ce fervent luthérien, qui passe quinze ans sur place avec sa famille, partage la vie des autochtones, apprend leur langue, traduit en langue inuite plusieurs textes bibliques. Son épouse soigne les malades et meurt de la variole ainsi contractée.

Dès 1729, «l’apôtre du Groenland» publie à Copenhague un livre, bientôt traduit et lu à Amsterdam, Londres et Paris, sur les mœurs des habitants, la géographie, la faune, la flore, enrichi d’une carte et de gravures. Après sa mort (1758), son fils lui succède comme évêque de cette terre de mission et s’emploie à traduire la Bible en langue inuite. D’autres pasteurs les rejoignent. La plupart des villages de la côte ouest du Groenland ont pour origine une Église luthérienne fondée à cette époque.
Au XVIIIe siècle, il ne semble pas y avoir eu d’affrontements armés entre Danois et autochtones, qu’on estime alors à 9 000 sur la côte ouest de l’île
Aux missionnaires s’ajoutent les marchands. Dès l’origine, Egede a financé son expédition en concluant un accord avec une compagnie qui obtient du roi le monopole du commerce (baleines, phoques, morses, ours blancs, rennes) avec la métropole. D’autres compagnies lui succéderont. En 1752, un de ses administrateurs, Anders Olsen, se distingue en épousant une Inuite qu’avait baptisée Egede et en fondant avec elle une famille. Une Compagnie royale de commerce est en définitive instituée en 1774. Il ne semble pas y avoir eu d’affrontements armés entre Danois et autochtones, qu’on estime alors à 9 000 sur la côte ouest de l’île, en partie sans doute parce que les premiers sont conscients de dépendre de leurs échanges avec les Inuits pour leur subsistance.
Pasteurs et commerçants constituent encore l’armature de la présence danoise au Groenland alors que commence le XIXe siècle. Un séminaire fondé à Godthaab forme des autochtones destinés à être à la fois missionnaires et instituteurs. Pensionnats et dispensaires luthériens voient le jour. Un administrateur colonial d’origine allemande, géologue de formation, fonde le premier périodique de l’île. En 1857, ce dernier s’entoure de Conseils locaux réunissant Danois et chasseurs Inuits. Un dictionnaire de Groenlandais est achevé en 1871. La majorité des autochtones se sédentarise, pour le meilleur (diminution de la mortalité masculine due à la médecine européenne) et pour le pire (perte de repères et désarroi liés à l’affaiblissement des communautés traditionnelles inuites, avec ses conséquences: alcoolisme, taux de suicide élevé).
Né en 1879, Knud Rasmussen se consacre à l’exploration du Grand Nord en traîneau à chiens et à la découverte respectueuse et fraternelle des Inuits
Né au Groenland en 1879, le danois Knud Rasmussen, un fils de pasteur à la puissante personnalité, se consacre à l’exploration du Grand Nord en traîneau à chiens et à la découverte respectueuse et fraternelle des Inuits. Aventurier et ethnologue avant l’heure, auteur de plusieurs ouvrages sur les Esquimaux, l’homme, mort prématurément en 1933, est alors devenu un héros national.

Des explorateurs se risquent dans les régions les plus hostiles du Grand Nord et de la côte est du Groenland, très escarpée et bloquée par la banquise presque toute l’année. Dépeints en termes élogieux par la grande presse de la Belle Époque et de l’entre-deux-guerres, ceux-ci font rêver la jeunesse d’alors en Europe. Ils sont Britanniques, Américains, Danois, Français.
Parmi ces derniers, un nom inattendu: Louis-Philippe d’Orléans (1869-1926). Banni de son pays par la loi d’exil adoptée par la IIIe République en 1886, le prétendant au trône de France trouve, dans l’exploration de l’Arctique, une occupation noble et un moyen de s’illustrer aux yeux de ses compatriotes. De ses missions au Groenland en 1905 et 1909, le prince rapporte des spécimens d’animaux polaires naturalisés et des photographies sur plaques de verre dont il fait respectivement don au Muséum national d’histoire naturelle de Paris (certaines de ces pièces sont visibles de nos jours encore dans la Grande Galerie de l’Évolution) et à l’actuel Musée des Confluences de Lyon.
Le commandant Charcot meurt dans un naufrage au large de l’Islande en 1936. Il a des funérailles nationales et est cité à l’ordre de la nation
Après lui, le commandant Charcot, médecin de formation et fils d’un illustre neurologue, conduit des expéditions de secours et de recherches scientifiques au Groenland. À la barre de son navire, le Pourquoi Pas ?, il accède à la célébrité dans l’entre-deux-guerres puis meurt dans un naufrage au large de l’Islande en 1936. Sa dépouille retrouvée, le gouvernement de Léon Blum accorde à Charcot des funérailles nationales à Notre-Dame de Paris en présence du président de la République. Le défunt est cité à l’ordre de la Nation et le texte de sa citation, presque militaire, dépeint un temps encore marqué par des modèles héroïques: «Héritier d’un nom lourd de gloire, explorateur intrépide des régions polaires, apôtre d’action et savant, marin et géographe, le docteur Charcot a consacré toute sa vie à la recherche scientifique, pour le plus grand honneur de son pays. Mort bravement à son poste de chef, le docteur lègue aux jeunes, qu’il aimait passionnément, le plus magnifique exemple d’une vie où l’action et la pensée se sont constamment confondues.»

Signe d’un intérêt nouveau du Danemark pour sa colonie, en 1921, pour la première fois, le roi, Christian X (1870-1947), se rend au Groenland pour commémorer le Bicentenaire de l’arrivée du pasteur Egede dans l’île. Le télégraphe resserre les liens avec la métropole. Des usines de poissons assurent un certain développement. La subordination entre Copenhague et sa possession arctique n’en demeure pas moins. Lors de l’exposition coloniale internationale de Paris en 1931, que préside le maréchal Lyautey, le pavillon danois présente aux visiteurs «Le Groenland, colonie du Danemark».
Survient la Seconde Guerre mondiale, rupture fondamentale dans l’histoire de l’île. En avril 1940, le Danemark, qui avait su rester neutre en 14-18, est envahi par l’Allemagne. Tous les liens du Groenland avec la mère patrie, dont elle dépend pour son ravitaillement, sont coupés.
Pour Washington, ce territoire arctique fait partie de sa sphère d’influence depuis la doctrine Monroe
Or, pour Washington, ce territoire arctique fait partie de sa sphère d’influence depuis la doctrine Monroe. En 1823, le cinquième président des États-Unis, James Monroe, ancien ambassadeur en France puis au Royaume-Uni pendant les guerres de la Révolution et de l’Empire, affirme pour la première fois les aspirations continentales de son pays. Dans le message annuel qu’il adresse au Congrès alors que plusieurs pays d’Amérique latine se libèrent par les armes de la tutelle espagnole, Monroe avertit que les Amériques «ne peuvent plus être considérées à l’avenir comme susceptibles d’être colonisées par aucune puissance européenne».

L’objectif d’expulser du nouveau continent les États européens qui possèdent encore des territoires entre le Groenland et le cap Magellan est ainsi explicite. Le Royaume-Uni, souverain à l’époque au Canada, est visé au premier chef, mais aussi l’Espagne, encore propriétaire de Cuba et Porto Rico et, à titre marginal, la France, le Danemark et les Pays-Bas, notamment aux Antilles. Toute ingérence d’un État du vieux continent dans les affaires du continent américain, ajoute Monroe, sera en outre considérée par Washington comme «dangereuse pour sa tranquillité et sa sécurité».
Quatre-vingts ans plus tard, les États-Unis ont désormais une marine de guerre en rapport avec leurs ambitions. Et le président Theodore Roosevelt ajoute un corollaire à la doctrine Monroe. «Bien qu’à contrecœur, dans des cas flagrants d’injustice ou d’impuissance», les États-Unis sont en droit d’exercer «un pouvoir de police internationale», déclare-t-il dans deux discours en 1904 et 1905. Theodore Roosevelt illustre sa politique par un adage célèbre : « parle doucement et porte un gros bâton ».
Dès l’invasion du Danemark par l’Allemagne en 1940, Franklin Roosevelt propose sa protection aux autorités danoises du Groenland, qui acceptent
En vertu de cette doctrine, dès l’invasion du Danemark par l’Allemagne en 1940, Franklin Roosevelt propose sa protection aux autorités danoises du Groenland. Celles-ci acceptent avec empressement. Les Américains ouvrent un consulat à Godthaab et signent en avril 1941, avec leurs interlocuteurs, un traité de défense commune. Deux bases aériennes américaines et une base navale voient le jour au Groenland. Films hollywoodiens et produits de consommation courante made in USA font une timide apparition dans l’île.
Arrive la fin de la guerre en 1945. Puisque nous sommes au Groenland, pourquoi ne pas y rester et acquérir ce gigantesque territoire qui fait face à l’URSS?, se demande Washington. L’achat de terres pour agrandir les États-Unis est en effet une tradition américaine.
Dès 1803, le président Thomas Jefferson a acquis ce qu’on appelle alors la Louisiane française, soit le gigantesque espace compris entre le Mississippi et les montagnes rocheuses. Le vendeur, Napoléon Bonaparte, alors premier consul de la République française, accepta de se dessaisir de ces deux millions de km2 pour la somme très modique de 15 millions de dollars.
En 1848, au terme d’une guerre victorieuse contre le Mexique, les États-Unis ont obtenu, moyennant le paiement de 15 millions de dollars au vaincu, plus d’un quart de leur territoire actuel : la Californie, ce qui est de nos jours le Nevada et l’Utah, la quasi-totalité du Nouveau-Mexique, les deux tiers de l’Arizona, une partie du Colorado et même une fraction de l’actuel Wyoming ainsi que la reconnaissance de l’annexion du Texas. À la même époque surgit l’idée d’une «destinée manifeste» des États-Unis. «L’accomplissement de notre destinée manifeste est de nous répandre sur tout le continent que la Providence nous a donné, afin que se développent librement nos millions d’habitants dont le nombre augmente chaque année», écrit en 1845 le journaliste John L. O’Sullivan.
En 1867, Washington a acheté l’Alaska au Tsar de Russie pour 7 millions de dollars
En 1867, Washington a acheté l’Alaska au Tsar de Russie pour 7 millions de dollars. Cette acquisition offrait aussi l’avantage, pour les États-Unis, d’encercler en partie le Canada britannique et donc d’embarrasser Londres. La même année 1867, la Maison-Blanche propose au Danemark d’acheter le Groenland pour parachever l’encerclement du Canada, mais Copenhague, traumatisé par sa défaite face à la Prusse et l’Autriche en 1864 lors de «la guerre des Duchés», qui lui a valu d’être amputé du Schleswig au profit de Berlin, tient à conserver sa colonie. Une nouvelle offre d’achat, en 1910, n’a pas plus de succès.
Accroître la superficie du pays par des achats de territoires n’a pourtant jamais cessé d’être une préoccupation de la politique américaine, surtout si cette acquisition permet de se débarrasser d’un occupant européen. Et le département d’État a de la mémoire. Dès 1865, Washington propose à Copenhague d’acheter les Antilles danoises, aussi appelées Indes occidentales, au carrefour de l’océan atlantique et de la mer des Antilles : les îles de Saint-Thomas, Saint-Jean et Sainte-Croix. Le projet échoue. En 1902, Washington fait une nouvelle offre, mais le Sénat du Danemark refuse. En 1916, troisième tentative. Les Américains se font pressants, arguant que la guerre fait rage en Europe et que leur intervention aux côtés des Alliés se dessine. Gardez le Groenland si vous voulez, mais vendez-nous ces îles ou nous pourrions les prendre, laisse entendre le département d’État à Copenhague. Et Washington obtient gain de cause. La vente des Antilles danoises est conclue en août 1916 pour 25 millions de dollars en monnaie d’or.
« Le gouvernement des États-Unis d’Amérique ne fait aucune objection à ce que le gouvernement danois étende ses intérêts politiques et économiques à la totalité du Groenland »Déclaration de Washington, août 1916
Le traité est assorti d’une déclaration qui prend aujourd’hui toute sa saveur: «Le gouvernement des États-Unis d’Amérique ne fait aucune objection à ce que le gouvernement danois étende ses intérêts politiques et économiques à la totalité du Groenland». Le département d’État, néanmoins, ne va pas, en 1916, jusqu’à reconnaître clairement la souveraineté du Danemark sur cette île gigantesque qui appartient au continent américain (le Groenland est situé à 26 kilomètres de l’île canadienne la plus proche et à 300 kilomètres de l’Islande).
C’est donc dans la continuité de tous ces précédents que, en 1945, le président Truman propose au gouvernement danois d’acheter le Groenland pour 100 millions de dollars en or. Or Copenhague refuse. Une autre de ses colonies, l’Islande, l’a placé devant le fait accompli en déclarant son indépendance l’année précédente. Bon gré mal gré, la métropole a reconnu l’émancipation de Reykjavik, mais se cramponne d’autant plus au Groenland.
Pas question pour Truman, en 1945, de brutaliser les Danois, pourtant en position de grande faiblesse
Déçu du refus de Copenhague, le président américain s’interdit pour autant de lui forcer la main. Il entend respecter les pays européens de l’Ouest alors que la guerre froide se profile. Truman lui-même a de la considération pour ses protégés et demain alliés du Vieux Continent. Il s’était d’ailleurs battu en France en 1918 dans les rangs du corps expéditionnaire américain commandé par le général Pershing. Pas question, donc, de brutaliser les Danois, pourtant alors en position de grande faiblesse et qui n’eussent pu résister à l’exigence de céder le Groenland en contrepartie du bénéfice du plan Marshall en 1947.

En revanche, l’hôte de la Maison Blanche obtient sans peine l’autorisation de construire des stations radars, maillon d’un vaste dispositif, la Dew Line, destiné à détecter d’éventuels missiles balistiques de l’Armée rouge dans l’espace aérien de l’océan arctique. Au nord-ouest de l’île, une base aérienne américaine accueillera des B-52 dotés de la bombe H. Et des batteries antimissiles tiendront en respect les installations militaires soviétiques de la presqu’île de Kola, située en Russie d’Europe et en amont du port de Mourmansk. En 1951, alors que la guerre de Corée fait rage, on estime à 5000 les soldats américains au Groenland.
En 1951, l’ethnologue Jean Malaurie découvre par hasard le chantier de la vaste base aérienne américaine en construction et alors secrète
Cette même année, à l’occasion d’un voyage d’exploration, l’ethnologue Jean Malaurie, disciple de Paul-Émile Victor, fondateur des Expéditions polaires françaises, découvre par hasard le chantier de la vaste base aérienne américaine en construction et alors secrète. Dans Les derniers rois de Thulé – Avec les esquimaux polaires face à leur destin, titre inaugural de la célèbre collection de sciences humaines « Terre des hommes », Malaurie raconte en 1955 cette expérience qui l’a bouleversé : «Il y a trois mois, la vallée était calme et vide d’hommes. J’avais planté ma tente, un jour clair de l’été dernier, dans une toundra fleurie et virginale. Orienté par les flèches qui sont placées aux carrefours, j’avance aujourd’hui dans une poussière blanc sale, au rythme d’une lourde marche d’outils et de machines. En ce désert a surgi en moins de dix semaines la plus formidable base aérienne du monde».

Révulsé par cette irruption brutale de la modernité industrielle au cœur du cadre de vie des Esquimaux polaires, l’ethnologue consacre des pages magnifiques à l’avenir tragique des peuples premiers. Les Inuits de la région de Thulé doivent partir s’installer ailleurs. «Inouk, l’homme au harpon, est condamné», s’émeut Malaurie.
Les Inuits constatent que les Américains sont beaucoup plus puissants que les Danois. Ils s’adressent désormais à ces derniers comme à des égaux
Les autochtones constatent que les Américains sont beaucoup plus riches et puissants que les Danois. Peu à peu, certains Inuits commencent à s’adresser à ces derniers comme à des égaux. Craignant de voir l’île devenir indépendante ou absorbée par Washington, Copenhague a pour elle des égards nouveaux. Logements, écoles, hôpitaux et nurseries sont construits par l’État, entraînant un afflux de métropolitains venus travailler sur ces chantiers. La colonie est transformée en province du Danemark (1950), disposant d’une assemblée locale élue au suffrage universel et de représentants au Parlement à Copenhague (1953). Une vie politique locale se développe.
Une génération plus tard, en 1973, les Danois, consultés par référendum, votent à 63% pour le oui à l’adhésion à la CEE. Voilà le Groenland partie intégrante de la CEE, malgré le vote négatif de 70% de ses habitants lors du scrutin.
En 1979, Copenhague accorde l’autonomie interne au Groenland. Un parlement désigne un gouvernement de l’île, dirigé par un premier ministre
Cependant, en 1979, Copenhague accepte d’accorder l’autonomie interne au Groenland. Un parlement désigne un gouvernement de l’île, dirigé par un premier ministre. Un drapeau et un hymne sont adoptés. La capitale abandonne le nom danois que lui avait donné Hans Egede, Godthaab, et est rebaptisée d’un nom inuit, Nuuk («le cap»). Le territoire prend officiellement le nom de «la terre des Groenlandais» (Kalaallit Nunaat). Copenhague ne demeure compétent qu’en matière de défense, de relations internationales et de justice.
L’identité spécifique de l’île s’affirme. Le regard sur la période coloniale se durcit. Par ailleurs, la révélation très récente, en 2022, que les autorités danoises ont stérilisé de force plusieurs milliers d’Inuites à l’âge de l’adolescence, pour l’essentiel entre 1965 et 1975, entraînant pour certaines une infertilité irréversible, a provoqué un choc au Groenland et un sentiment de honte au Danemark (des procédures civiles sont en cours en vue d’obtenir un procès et une indemnisation des victimes, de même qu’une enquête administrative).
De façon générale, une aspiration à l’indépendance, réaliste ou non (le Groenland dépend encore de l’aide budgétaire de la métropole), est ancienne et semble progresser depuis quarante ans. Dès 1985, lors d’un référendum, les Groenlandais décident de se retirer de la CEE pour ne pas appliquer la réglementation européenne en matière de quotas de pêche, tout en demeurant au sein du Danemark. Suite à ce «Groexit», l’île, à l’heure actuelle, ne fait pas partie de l’Union européenne. Elle a néanmoins obtenu le statut avantageux de territoire associé. Depuis 2009, enfin, et l’adoption d’un statut d’autonomie élargi, le gouvernement groenlandais est compétent pour réglementer l’exploitation des richesses du sol et du sous-sol de l’île, quoique celles-ci demeurent la propriété de la couronne. Les bénéfices sont répartis entre les autorités locales et Copenhague.
En 2009, par la voix de la reine Margrethe II, le Danemark reconnaît solennellement le droit du Groenland à l’autodétermination
Cette même année, par la voix de la reine Margrethe II, le Danemark reconnaît solennellement le droit du territoire à l’autodétermination, même si les partis politiques danois indiquent leur espoir que les Groenlandais choisissent de demeurer leurs compatriotes.

Certes, les 57 000 habitants de cette île immense, pour près de 9/10e d’origine inuit, ne semblent pas pressés d’organiser un référendum d’autodétermination. La possibilité de créer un État souverain et viable avec si peu d’habitants est sujette à débat. L’économie locale, fragile, repose surtout sur la pêche et le tourisme souligne Jacqueline Thevenet dans Le Groenland (Karthala, 2009). Les services publics et l’administration représenteraient 40% des emplois.
Le sous-sol recèle en revanche de très nombreux minéraux et métaux précieux cryolite, platine, fer, plomb, zinc. Le Groenland possède de l’or, de l’or noir (le pétrole, interdit d’exploitation à ce jour par le gouvernement de l’île pour des raisons écologiques), de l’or vert (les terres rares) et de l’or bleu (les ressources en eau pure), ont coutume de résumer les experts. Or les terres rares, le pétrole, le gaz et l’uranium, au premier chef, suscitent les convoitises des grandes puissances.
La plupart de ces ressources, il est vrai, demeurent très difficiles d’accès. L’incertitude subsiste sur la possibilité technique de les exploiter. De nombreuses mines ont été ouvertes puis abandonnées dans l’histoire de l’île. Le territoire n’en demeure pas moins, désormais, une terre de promesses. D’autant que le réchauffement climatique et la fonte des glaces rendent envisageables de nouvelles routes maritimes pour le commerce international.
Depuis le début du XXIe siècle, les grands de ce monde se pressent à Nuuk
Depuis le début du XXIe siècle, les grands de ce monde se pressent ainsi à Nuuk. Selon le décompte du correspondant de la presse groenlandaise à Paris, Damien Degeorges, la seule année 2007, le gouvernement du Groenland a reçu la visite, non seulement de la présidente de la Chambre des représentants des États-Unis et de délégations des deux chambres du Congrès, mais aussi du roi de Suède, du président de la commission européenne, de la chancelière du gouvernement allemand, d’une délégation de la Douma de Russie ainsi que d’hommes d’affaires japonais.
Washington s’inquiète de l’arrivée de ces concurrents, et ne souhaite pas une hypothétique indépendance du Groenland. Un nouvel État serait, juge l’administration américaine, vulnérable aux propositions de la Chine. Déjà une société chinoise avait répondu à l’appel d’offres de Nuuk pour l’extension de trois aéroports locaux, projet que Copenhague a stoppé. Et pendant des années, Washington ménage le gouvernement de l’île. En 2004, le secrétaire d’État de George W. Bush signe un accord qui amende le traité de défense de 1951 et instaure un dialogue à trois entre Washington, Copenhague et, désormais, Nuuk.
La saison 4 de la célèbre série Borgen, diffusée en 2020, a en partie pour sujet l’avenir du Groenland
Le sujet de l’avenir de l’île alimente aussi les débats au Danemark. La saison 4 de la célèbre série Borgen, diffusée en 2020, a en partie pour sujet l’avenir du Groenland. Les auteurs imaginent les dilemmes de l’ex-première ministre Birgitte Nyborg face à l’exploitation du pétrole au Groenland et aux ingérences de la Russie (malgré leur cerveau fertile, les scénaristes n’avaient pas retenu le scénario d’une crise déclenchée par Donald Trump).
Pourquoi le président des États-Unis a-t-il décidé de rompre ce fragile équilibre en revendiquant haut et fort le Groenland à partir de décembre 2025, quitte à s’adoucir le 22 janvier ? Ses mobiles paraissent multiples.
L’hôte de la Maison-Blanche a échoué dans son bras de fer commercial avec la Chine. En octobre 2025, après dix mois de confrontation, Trump a dû reculer en raison du quasi-monopole de Pékin dans le domaine des terres rares, qui exposait l’industrie américaine à des mesures de rétorsion. L’exploitation des terres rares que recèle le sous-sol du Groenland permettrait aux États-Unis de s’affranchir d’une dépendance aussi humiliante et dangereuse.
Tout hôte de la Maison-Blanche qui augmente la taille du territoire national est assuré de rester dans l’histoire
De surcroît tout hôte de la Maison-Blanche qui augmente la taille du territoire national est assuré de rester dans l’histoire au moins à ce titre. Successeur d’Abraham Lincoln, Andrew Johnson, président de 1865 à 1869, est de nos jours très impopulaire dans la mémoire collective américaine (en raison de son attitude conciliante envers le Sud vaincu, au prix du sacrifice des droits politiques des Noirs). Il n’en demeure pas moins l’homme d’État qui a acquis l’Alaska.
Un tel projet, enfin, mobilise un imaginaire puissant pour les Américains: celui de la Frontière. Formulée en 1893 par l’historien Frédérick Jackson Turner, cette thèse soutient que «la Frontière» est, aux États-Unis, toujours en déplacement, comme l’illustre la conquête de l’Ouest, et constitue un élément structurant de l’identité du pays. Là, aux confins de la civilisation, se manifestent les qualités d’énergie et d’inventivité propres à l’esprit pionnier, selon l’historien. Là est le creuset où se forge le caractère national. «La Frontière», c’est l’équivalent, pour les Américains, de la Méditerranée pour les Grecs de l’Antiquité, argumente Turner.
Puisque la conquête du Far-West est achevée, il est crucial de trouver une autre « Frontière » pour donner un nouvel objectif à l’énergie de nos compatriotes, argumente l’historien F. J. Turner
Or, poursuit l’auteur, puisque la conquête du Far-West est achevée en cette fin du XIXe siècle, il est crucial de trouver une autre «Frontière» pour donner un nouvel objectif à l’énergie de nos compatriotes. La thèse de Turner a marqué ses contemporains et est passée dans le langage courant. L’Alaska, au XXe siècle, a été surnommé «la dernière Frontière». Puis la conquête de l’espace, dans les années 1960, a permis d’assigner à la nation une «nouvelle Frontière», équivalent approximatif de ce qu’on appellerait en France «un grand dessein». La volonté de Trump de placer le Groenland sous la tutelle de son pays trouve sans doute, dans cet imaginaire spécifiquement américain, l’une de ses explications. o ■ o GUILLAUME PERRAULT












