
Par Vincent Trémolet de Villers.

La jeunesse — nouvelle génération montante — du Figaro ne crache pas sur l’héritage des deux cents ans, luxueusement célébrés, du grand quotidien du matin. Mais elle le reflet, très différent, d’un temps qui prend conscience de la fin de règne du libéralisme d’antan : grand bourgeois, volontiers bruxellois, new-yorkais et globalisé, sûr de la fin de l’Histoire et de la modernité heureuse. Ce dont chacun prend conscience aujourd’hui — et plus encore les jeunes —, c’est du déclin de l’Occident : la faillite annoncée d’une Europe vassalisée et d’une France fracturée, trahie par ses « élites », en échec profond dans tous les domaines. C’est sous l’angle particulier, mais essentiel — et vécu — de l’immigration de masse que se place le livre d’Alexandre Devecchio, qui fait beaucoup parler de lui, généralement en bien. Cette chronique de Vincent Trémolet de Villers est parue hier.o ■ JE SUIS FRANÇAIS
CHRONIQUE – Dans Nous vivions côte à côte, Alexandre Devecchio fait le récit de la désintégration française sans jamais céder ni aux facilités théoriques, ni au désespoir ambiant. Un exercice d’autobiographie sociologique qui est aussi une déclaration d’amour profonde et touchante à la France.

Ce pourrait être une chanson de Renaud sur la banlieue, un roman de Houellebecq sur l’islamisme, un essai de Christophe Guilluy sur les périphéries, une étude de Jérôme Fourquet sur la France d’après. C’est un peu tout cela à la fois, mais c’est bien autre chose. Nous vivions côte à côte, le dernier essai d’Alexandre Devecchio qui, au Figaro et au Figaro Magazine pilote avec talent les pages idées, est un livre qui ne ressemble à rien d’autre qu’à son auteur. Après deux essais très remarqués, l’un sur la jeunesse du XXIe siècle, l’autre sur la recomposition politique en Occident, le journaliste a décidé d’écrire à la première personne. Surtout pas par égotisme mais plutôt par gratitude. Albert Camus ne voulait plus écrire que pour les « siens », Annie Ernaux « Venger sa race », Alexandre Devecchio dédie ce livre à ses parents. À travers eux et lui c’est un petit morceau de notre histoire de France qui se déroule dans ces pages.
Sorte d’autobiographie sociologique, cet itinéraire d’un enfant de la banlieue choisit de passer par « l’expérience sensible et la mémoire personnelle pour dresser un tableau politique et social ». Son père est d’origine italienne, sa mère d’origine portugaise, mais leur pays « de cœur et de culture » c’est la France. Avec eux, on retrouve la banlieue des années 1950 où les « Ritals » et les « portos » trouvent à force de travail intense et d’un effort constant d’assimilation une petite place heureuse. Entre grands ensembles et petites zones pavillonnaires une vie commune (on ne dit pas encore « vivre ensemble ») se met en place. Pendant trente ans, ce n’est ni l’école, ni le service militaire qui offre une communauté d’expérience mais le travail autant qu’une culture populaire où se mêlent les films de Gérard Oury, les buts de Michel Platini, les chansons d’Aznavour.
Un pays qui se désagrège
C’est à Épinay-sur-Seine que vit la petite famille. Une ville de Seine-Saint-Denis qui fut à la fin du XIXe un village entouré de terres agricoles puis une ville tranquille de banlieue avant d’être frappée comme une grande partie de ce département par les effets d’une immigration anarchique. En 1968 la ville compte 12% de Français d’origine étrangère, en 1999 ils étaient plus de 50%. Dès 2005, poursuit Devecchio, « les jeunes d’origine maghrébine, subsaharienne ou turque deviennent majoritaires dans la commune.» Devecchio vit au quotidien cette transformation qu’accompagne, dans les représentations collectives, le mépris des métropoles pour la banlieue qui ne sera pas bigarrée, le « Groland» qui caricature les gens ordinaires en beaufs, alcooliques et racistes. Les centres-villes ne sont pas moins ghettoïsés que les cités, remarque l’essayiste qui pense, à juste titre, que ce ricanement condescendant a certainement participé à l’échec de l’assimilation. Comment rejoindre une histoire coupable, un pays peuplé de «ploucs» ridiculisés en «Deschiens» ?
Le face-à-face prophétisé par Gérard Collomb a déjà commencé. Ni irénique, ni fataliste, Devecchio croit pourtant que la partie mérite d’être menée : elle n’est pas perdue.
À bien des égards, ceux qui ont fait le choix de s’assimiler se sentent exilés de l’intérieur. Étrangers pour leurs voisins, méprisés par les classes urbaines dominantes. « Outre l’insécurité physique, le plus douloureux pour mes parents –écrit Devecchio – est de se voir dépossédés de leur mode de vie, de leur culture, de leurs valeurs. » L’auteur évoque avec nostalgie son enfance, son adolescence, sa jeunesse. Implacable sur le constat d’un pays qui se désagrège, il ne cède jamais à l’esprit de système et rappelle heureusement aux idéologues de tout poil que l’existence ne se réduit pas aux forces politiques en action. Il y a des gens, des situations qui viennent amender quand ce n’est pas contredire le grand récit.
Ce peut être « Dominique » à l’école primaire, cette institutrice prévenante comme une seconde mère ; la médiathèque qui permet aux jeunes gens de découvrir les beautés et les richesses du cinéma ; les bourses qui permettent de rejoindre une école de journalisme; le laboratoire du Bondy blog où se croisent à vingt ans, les figures qui s’opposeront publiquement dix ans plus tard ; l’école de journalisme que Devecchio décrit avec une justesse critique remarquable sans omettre un portrait amical de Christophe Deloire, son professeur, avec qui il fut souvent en profond désaccord. L’ancien patron de RSF frappé par la maladie nous a quittés trop tôt, regrette Devecchio, qui aurait voulu poursuivre le débat.
L’une des figures du renouveau de la pensée politique
Le mérite, le travail, la République permettent à Devecchio d’entrer dans la carrière du journalisme. Au Figaro, où il participe à la création du FigaroVox, dans les médias audiovisuels dont Europe 1 et CNews. Il devient, par ses interventions, par ses livres, l’une des figures du renouveau de la pensée politique. Il vit chacun des événements avec la plus grande intensité. On le croise, drapeau tricolore à la main, le 11 janvier 2015 pour clamer « je suis Charlie, je suis juif, je suis flic » mais aussi, entre deux articles, trois émissions, quatre enregistrements, dans les brasseries d’influence, les restaurants à la mode.
L’auteur, devenu parisien – bientôt bobo ? – ne cache pas son bonheur de pouvoir participer ainsi au déchiffrement du désordre du monde. La bulle pourrait laisser croire qu’Épinay n’était qu’un mauvais songe mais quand Devecchio y retourne chaque week-end, il vérifie que la désintégration se poursuit. Parfois même, comme en 2023, les émeutes de banlieue n’épargnent pas le cœur de Paris. Le face-à-face prophétisé par Gérard Collomb a déjà commencé. Ni irénique, ni fataliste, Devecchio croit pourtant que la partie mérite d’être menée : elle n’est pas perdue.
Le livre s’achève sur une réception prestigieuse en l’honneur de Franz-Olivier Giesbert. La neige tombe sur Paris. Kamel Daoud vient de recevoir le Goncourt, Boualem Sansal a été arrêté quelques heures plus tôt. Les deux Algériens ont acquis cette même année la nationalité française. Ils donneront pendant un an une extraordinaire leçon de patriotisme et de courage. Devecchio le confie, ces Français venus d’ailleurs, illustres ou anonymes, qui aiment notre pays entretiennent la petite flamme de l’espérance. « Bonjour la France, a lancé Sansal à Daoud en sortant de prison. On va gagner ! »o ■ o VINCENT TREMOLET DE VILLERS











