
Cette chronique est parue dans Le Figaro du 31 janvier. Elle traite d’un sujet que les papes ont justement baptisé la « culture de mort ». Mathieu Bock-Côté, sociologue de formation, parle de la « société dépressive et anxiogène qu’est la nôtre ». Il traite ainsi de ce que, il y a deux millénaires, les Romains appelaient le taedium vitae, qui signifie « dégoût de la vie », « lassitude de vivre », « fatigue existentielle », « usure intérieure », « maladie de l’âme ». Mathieu Bock-Côté s’aventure là dans des domaines qui touchent à la fois aux personnes et aux sociétés humaines. Sans Dieu ni maître, la modernité et la technologie engendrent le taedium vitae, jusqu’à ce que ressurgissent les tentations de la violence et de la guerre, que l’on voit monter partout, dans la rue comme chez les grands de ce monde. La modernité n’est sans doute pas aussi nouvelle ni définitive qu’elle le croit naïvement. JSF.
Par Mathieu Bock-Côté.
CHRONIQUE – L’aide médicale à mourir risque, à terme, de pousser les victimes de la société dépressive et anxiogène qu’est la nôtre à vouloir leur neutralisation médicale par le biais d’une piqûre létale.

Certains parlent d’euthanasie ; d’autres, d’aide médicale à mourir ; d’autres, de soins de fin de vie. Tous parlent néanmoins, on en conviendra, de la même chose, c’est-à-dire d’une transformation de la médecine, qui ne cherche plus à sauver la vie, non plus qu’à délivrer l’homme de la maladie ou de la souffrance, mais à en finir avec l’existence. On ne sait quelle forme exactement prendra ce projet à terme, mais ceux qui le portent y voient la grande réforme sociétale permettant d’inscrire le second quinquennat d’Emmanuel Macron dans l’histoire du progrès.
Mais de quoi parlons-nous ? S’agit-il simplement, comme on l’entend souvent, de sauver l’homme, en ses derniers jours, de la plus extrême douleur, en lui donnant le droit d’en finir, de ne pas s’acharner dans une vie qui n’en serait plus une, qui ne serait que cris et hurlements ? C’est généralement ainsi qu’on le présente, pour gagner l’adhésion du public, qui, en effet, aime bien avoir cette police d’assurance un peu étrange. Les partisans de cette réforme nous expliquent chaque fois qu’elle sera sérieusement balisée, que l’aide médicale à mourir ne se généralisera pas, que les dérapages connus à l’étranger ne se reproduiront pas en France.
Les progrès de la médecine ont engendré un problème nouveau, celui d’un prolongement de la vie sous une forme quasiment végétative
Mais au même moment, ils sont nombreux, parmi les enthousiastes de l’euthanasie, à expliquer que ces balises sont des concessions faites à l’opinion publique et que demain elles tomberont, pour qu’elle puisse se démocratiser, à la manière d’un droit nouvellement conquis, le plus important de tous, car venant parachever la pyramide de l’autonomie. L’homme rêve d’auto-engendrement, il voudrait s’extraire de la filiation, être à lui-même son propre créateur, et, pour cela, voudrait aussi pouvoir s’auto-annihiler s’il le souhaite, et ne comprend pas que l’État-providence ne l’aide pas non plus à cela. N’avait-il pas promis de l’accompagner du berceau jusqu’au tombeau ? Pourquoi s’obstine-t-il encore à ne pas l’y précipiter, s’il le souhaite ?
Que l’aide médicale à mourir ne concerne pas seulement l’extrême souffrance en fin de vie, on le voit d’ailleurs dans le plaidoyer de ceux qui voudraient l’étendre aux victimes de la maladie d’Alzheimer, ou à celles des démences avancées, qui sont condamnées, comme le dit justement Alain Finkielkraut, à mourir de leur vivant, à ne même plus être l’ombre d’elles-mêmes. Les progrès de la médecine ont engendré un problème nouveau, celui d’un prolongement de la vie sous une forme quasiment végétative.
Il serait bête de ne pas prendre au sérieux cet argument, et qui a vu son vieux père, autrefois magnifique, éloquent, rieur et joyeux, oublier le prénom de ses enfants, oublier aussi qu’il n’a plus l’usage de ses jambes et se blesser à répétition en s’imaginant se lever de son fauteuil roulant pour se permettre une balade dans son Ehpad se demande secrètement quel est le sens de cette déchéance. Et pourtant, à ce moment précis où ce vieux père ne semble plus se souvenir de sa propre vie, le souvenir de sa femme disparue il y a quelques années illumine son visage, et alors, pour ce moment de joie, aussi fugace soit-il, ses proches se disent que la vie vaut encore la peine d’être vécue.
Un peu partout où l’aide médicale à mourir est reconnue comme un droit, elle s’est généralisée
Je dis cela pour nous conduire vers la zone d’ombre de l’aide médicale à mourir : elle offre théoriquement à l’homme qui n’en peut plus la possibilité de quitter cette vie, mais elle crée aussi un dispositif juridique permettant peut-être à ses proches qui n’en peuvent plus de l’y pousser, de l’inciter à tourner la dernière page de son existence, comme s’il n’était plus qu’un fardeau pour le monde, et qu’il devait l’en délivrer. Ne croyons pas le cœur humain imperméable à de telles pensées plus ou moins coupables, certains diraient à de petites saletés comme celles-là. Qui voudrait vraiment faciliter cela ?
C’est ici que la loi prend une charge symbolique forte : doit-elle marquer un interdit, que chacun contournera comme il le peut, en se réfugiant dans les zones grises de la morale et de l’hôpital, comme on l’a toujours vu, ou doit-on institutionnaliser là un droit, le plus important de tous, car le plus existentiel de tous ? En fait, un peu partout où l’aide médicale à mourir est reconnue comme un droit, elle s’est généralisée. Il est alors facile de capituler devant elle en y voyant une vague historique contre laquelle on ne peut rien faire, même si on peut chercher à la retarder, car il appartient au politique, à défaut de faire advenir le meilleur, de retarder l’avènement du pire. Nul n’est obligé de voir dans cette querelle un débat facile à trancher.
Je n’ai jamais été favorable à l’aide médicale à mourir, elle ne peut, je crois, que déraper, et pousser à terme massivement les victimes de la société dépressive et anxiogène qu’est la nôtre à vouloir leur neutralisation médicale par le biais d’une piqûre létale. Mais les années passent, et j’avoue quand même douter plus qu’hier. o ■ o MATHIEU BOCK-CÖTÉ

Les Deux Occidents, Mathieu Bock-Côté, La Cité, 288 p., 22 €. sdp











