
Par Marc Vergier.

Paru ce 10 février sur le site Vie-publique, un texte illumine un phénomène que je trouve exaspérant ou pis : l’engourdissement de la réflexion et de l’expression par l’officialité.
Officiel est peut-être le mot français que je déteste le plus. Ça m’est venu de tous ces « fournisseurs officiels », « boutiques officielles », etc., chacun cherchant à se hausser du col. Je n’ai rien contre l’existence d’un Journal Officiel, mais la plupart des autres usages de ce mot me paraissent antinomiques à la liberté de penser, de choisir, d’acheter. Se parer ainsi des plumes du paon me semble une marque de soumission et un procédé déloyal. Il entretient chez le commun une révérence, une timidité déplacée, une obséquiosité devant des puissances souvent imaginaires. C’est un de ces ressorts de la soumission volontaire.
Maladie de la boutique, c’est aussi la plaie de la pensée, de la nuance, de la vérité. L’esprit libre ne peut être que rebuté par ces mots qui, prétendant éclairer, enferment le propos dans des catégories automatiques qui, d’emblée, le condamnent à l’infertilité. Peut-être est-ce cet « essentialisme », l’argument si souvent employé contre leurs adversaires par des semi-intellectuels qui sont les plus gros bouffeurs de ces fausses essences. Chez les romanciers, on parle plutôt de clichés, d’expressions toutes faites, le contraire du sur-mesure, et les stylistes les rejettent. Par ces chemins, on descend assez bas : les agents immobiliers nous ont imposé l’usage du mot arboré pour dire planté d’arbres (complanté aurait suffi, mais les clients se seraient crus offensés). De même, toute position dominante, serait-ce le sommet d’une montagne, bénéficie d’une vue imprenable !
Accessoirement, officiel a donné naissance à un bâtard bien encombrant, son faux contraire, sous la forme « officieux ». Un cliché de plus donnant l’illusion de la clarté d’analyse. Rappelons qu’officieux et les mots associés ont plus à voir avec le noble service rendu, le plus souvent officiellement : officiant, officier… assez proche, au fond, du ministre et du ministère. Ne parle-t-on pas d’offices ministériels ? Officieux, par dérision, aurait plutôt le sens d’empressé, servile, obséquieux, fayot. On est bien loin du contraire d’officiel !

Qui donc nous impose ces carcans essentialistes, ces mises en boîtes ou en cages de la pensée ? Les mauvais journalistes (il n’y en a plus beaucoup de bons, n’est-ce pas ?), les politiciens sans imagination ni originalité ni foi, mais aussi l’État lui-même, au prétexte de faire des statistiques. C’est ce que vient nous rappeler Vie-publique dont l’adresse suit. Ironie suprême, au nom de la statistique (officiellement récusée pour d’autres sujets), les préfets de la République nous imposent leurs étiquettes en les surnommant « nuances ». o ■o MARC VERGIER











