
De la Brinvilliers à Jeffrey Epstein… rien de nouveau sous le soleil, en somme, pourrait dire Louis XIV.
Par Dominique Jamet.

COMMENTAIRE – Cet article, aussi bien écrit qu’ érudit, est paru le 14 février dans Boulevard Voltaire. Il nous rappelle cette réflexion du Comte de Paris d’autrefois (Henri VI), comparant notre époque et le temps — pourtant si différent — de Saint Louis : « Il serait facile d’y trouver des similitudes étonnantes pour ceux qui douteraient de la constance de la nature humaine et du renouvellement des situations qu’elle explique. » Tout est dit du jeu des comparaisons auquel se livre Dominique Jamet pour notre profit. Laissons-lui l’illusion — à laquelle nous doutons qu’il croie vraiment — que la démocratie est incompatible avec « le mensonge par omission ou par commission, la censure et le caviardage ». Notre avis est justement qu’elle n’est guère que cela. Dominique Jamet a, comme nous, des yeux et des oreilles grand ouverts sur le spectacle du monde actuel et ses réalités inchangées. o JSF

Toute question, dit l’adage, mérite une réponse. Encore faudrait-il s’entendre sur le sens du mot « question ». Car celui-ci, devenu banal et anodin, fut longtemps l’appellation pudique de la torture, instrument mis par la loi à la disposition de la justice en vue d’obtenir les aveux des accusés, prévenus et autres détenus, innocents ou coupables.
Sous la menace, ou sous l’effet de la torture, il ne reste à ceux qui la redoutent et la subissent que le choix, douloureux, entre trois attitudes. Garder le silence, qui seul est grand, comme dit le poète. C’est ce que font les héros, Jeanne d’Arc ou Jean Moulin. Passer aux aveux, dans le cas où on a effectivement le malheur d’avoir à en faire. Ou enfin, à tant que faire, et perdu pour perdu, dire tout ce qui passe par la tête du supplicié et lui semble de nature à calmer un moment ses tortionnaires, quitte à mêler inextricablement le faux et le vrai.
La ténébreuse affaire des poisons
Tel fut le parti auquel furent réduites, sous la plus terrifiante des contraintes et pour leur perte, au zénith triomphant du Roi-Soleil, les deux principales suspectes dans la complexe et ténébreuse affaire des poisons, la marquise de Brinvilliers et la Voisin, l’une aristocrate dévoyée et déclassée, l’autre sage-femme de son état, mais, à la demande du client, faiseuse d’anges et empoisonneuse. Oui, reconnurent-elles avec force détails circonstanciés, voire inventés, en désignant comme complices les plus grands noms de France, elles avaient fourni la bien nommée « poudre de succession » à des héritiers qui n’en pouvaient plus d’attendre la mort de leurs proches, elles avaient aidé de grandes dames à se débarrasser d’enfants non-désirés, elles avaient organisé des messes noires, assorties de l’égorgement de nourrissons. Elles avaient sollicité l’aide de Belzébuth en personne pour assurer à la maîtresse en titre du souverain la fidélité de celui-ci.
Quelle ombre sur l’astre flamboyant de la monarchie ! Quel grouillement de monstres derrière les façades grandioses de ses palais ! Louis XIV fut épouvanté à la lecture des vingt-sept tomes de l’instruction menée pendant des mois par les magistrats et les bourreaux de la « Chambre ardente ». Moins, semble-t-il, par l’horreur et le nombre des crimes dénoncés que par l’identité de ceux qui y étaient mêlés, parmi lesquels son propre frère ou du moins le très intime compagnon de celui-ci, le chevalier de Lorraine. Les deux Vendôme, le Grand Prieur et le maréchal, ses cousins de la main gauche. D’autres encore. Mais surtout sa belle et chère Athénaïs, la Montespan. Sa décision fut sans appel. En présence de son lieutenant de police et des hauts magistrats qui avaient eu à en connaître, il fit brûler les procès-verbaux de l’enquête avant de livrer au bûcher la Brinvilliers et la Voisin. Une chape de plomb et de terreur s’abattit sur la Cour et la Ville, où seuls quelques centaines d’initiés, dont la très curieuse et très informée Madame de Sévigné, suivaient et connaissaient les développements et les dessous de l’affaire. La monarchie absolue avait la volonté, les moyens et le pouvoir de contrôler la justice et d’étouffer les scandales.
La rocambolesque affaire du Collier de la reine
Cent ans plus tard, les temps et les mœurs avaient changé. Louis XVI et la royauté en firent l’expérience à leurs dépens, qui sortirent humiliés et défaits de la rocambolesque affaire du Collier de la reine. Contrairement à son aïeul, l’honnête monarque débutant (dont on rappellera au passage qu’il n’avait pas attendu la Révolution pour abolir la « question ») avait fait le pari de la transparence. Il comptait sur un grand procès public pour laver l’honneur de la reine et faire reconnaître, en même temps que la culpabilité des audacieux arnaqueurs à l’origine de l’affaire, celle du Grand Aumônier de France, de ce vaniteux et libidineux cardinal de Rohan qui n’avait craint ni l’offense ni le ridicule et avait cru, en échange d’une parure d’un coût exorbitant, obtenir les faveurs de la jeune souveraine. Mal lui en prit. Les libelles, les pamphlets, les brochures imprimés en Hollande ou à Londres et colportés à travers toute la France avaient persuadé un vaste public de la frivolité, de la prodigalité et de l’infidélité de la reine. Le Parlement rebelle de Paris, saisi du dossier, se fit une joie, tout en condamnant les escrocs qui avaient monté l’arnaque du siècle, d’acquitter le cardinal. La conclusion qu’un vaste public tira de ce que lui était présenté comme un indénouable imbroglio fut que la reine était coquette, ce qu’elle était, dépensière, ce qu’elle était, adultère, ce qu’elle n’était pas (encore), que le souverain était un malheureux cocu, ce qu’il n’était pas (encore) et que le haut clergé était corrompu et vicieux, ce qu’il était. À la veille des grands événements que l’on sait, la monarchie sortit diffamée, discréditée et affaiblie de l’épisode où nombre d’historiens voient l’une des failles qui l’entraînèrent, avec la Révolution, dans l’abîme.
La tentaculaire affaire Epstein
Autres temps, une fois encore, et autre scandale, d’une autre ampleur, et à une autre échelle, mais reposant sur les mêmes bases que les deux affaires légendaires évoquées plus haut, celles, éternelles, de l’argent, du sexe, et jetant la plus crue et la plus impitoyable des lumières sur les mœurs, les comportements, les connivences, les complicités, les délits, voire les crimes et surtout l’injustifiable, l’inexplicable ou trop facilement explicable impunité d’un microcosme de privilégiés qui ont échappé pendant des décennies aux conséquences de leurs actes et qui, à l’heure où ces lignes sont écrites, tentent désespérément d’empêcher, ou de retarder, ou de scinder, ou de caviarder la divulgation de leurs turpitudes.
Rien de nouveau sous le soleil, en somme, pourrait dire Louis XIV. C’est vrai, l’homme reste le même, et sa nature n’a pas changé depuis Néron, depuis Mahomet, depuis Gilles de Rais ou depuis le marquis de Sade. Ce qui a changé, c’est la taille du monde, la facilité des transports et des communications. La tentaculaire affaire Epstein, puisqu’il faut l’appeler par son nom, nous apporte chaque jour et va continuer de livrer pendant des semaines et des mois, de nouvelles pâtures à la curiosité, à la suspicion, à la malignité publiques, sans qu’il soit toujours aisé de distinguer les criminels des innocents et de simples relations d’affaires, de culture, de salon ou de plages et les partenaires d’orgies criminelles. Au tableau de chasse du pervers et fascinant Epstein sont venus s’inscrire des princes, des princesses, des chefs d’État et de gouvernement, des ministres, des acteurs, des personnalités diverses. Il ne manque même pas au dossier des assassinats maladroitement maquillés en suicides et des testaments dont les bénéficiaires se disent ignorants ou étonnés.
On comprend mieux, à la lumière des révélations qui pleuvent, que les démocrates américains n’aient pas accéléré des enquêtes et des procédures qui s’annoncent aussi compromettantes pour eux-mêmes que pour leurs habituels adversaires républicains, et réciproquement. Les uns comme les autres ont cru échapper aux conséquences de leurs fautes en les dissimulant aussi longtemps qu’ils l’ont pu. Erreur classique et colossale. Le venin que distillent jour après jour les révélations des médias n’est pas moins corrosif du fait d’être instillé au goutte à goutte.
Au point où nous en sommes, le président Trump et le ministère de la Justice à sa botte ont plus à perdre qu’à gagner en cachant ou en déguisant une vérité dont le contrôle leur échappe désormais. Le scandale Epstein est le coup le plus sévère que la réalité ait porté depuis bien longtemps à la réputation, à l’image et à la crédibilité de ce que l’on continue paresseusement à qualifier d’élites quand certains puissants ne sont que des privilégiés qui se croient au-dessus des lois. D’ores et déjà, il est permis d’en tirer deux conclusions. Le mensonge par omission ou par commission, la censure et le caviardage sont incompatibles avec la démocratie. Par bonheur, il est impossible, aussi longtemps qu’une démocratie reste en vie, d’étrangler, de pendre ou d’étouffer la vérité.o ■ o DOMINIQUE JAMET












