
Par Eugénie Bastié.

Cette chronique que nous reprenons sans commentaire – les lecteurs s’y emploieront, si besoin est –, est parue dans Le Figaro du 19février. Disons simplement qu’Eugénie Bastié est excellente dans l’attaque. Elle n’aime pas – cela, on l’a compris – le livre dont elle traite et c’est sans doute à juste raison. JSF

CHRONIQUE – Dans Le Péril masculiniste, la psychothérapeute Sylvie Tenenbaum empile les clichés et pratique l’amalgame tous azimuts. Des incels à Jordan Peterson, tout devient «mascu». Une manière d’éviter la question de crise de la virilité et de brandir la déconstruction du mâle blanc comme unique remède.
La dénonciation d’une « menace masculiniste » qui planerait sur les femmes occidentales est la nouvelle tendance. Les néoféministes qui s’ennuient, après avoir purgé le cinéma de ses mâles blancs libidineux – leur principale activité de ces dix dernières années – se sont trouvé une nouvelle occupation. Selon le rapport du HCE (Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes) – organisme financé par nos impôts pour nous expliquer que les femmes n’ont jamais été aussi malheureuses en France, sans jamais parler de l’insécurité -, c’est le principal péril du moment (l’année dernière, c’était les « tradwives »). Le livre de Sylvie Tenenbaum reprend ce ton alarmiste. Le masculinisme serait un rouleau compresseur. Il suivrait une « courbe exponentielle ». « À 77 ans, (elle) refuse de détourner le regard » face à cette « contre-révolution en marche ».
Après nous avoir expliqué, avec tous les clichés imaginables, que, pendant des millénaires, les femmes étaient écrasées par les hommes, « réduites à la mendicité ou à la prostitution » si elles n’avaient pas de maris, elle affirme haut et fort que la misogynie contemporaine « se distingue par sa hargne et sa virulence inédites ».
Le masculinisme, c’est comme le fascisme : un mot-valise servant à disqualifier plutôt qu’à décrire, dont l’extension illimitée finit par vider le concept de sa substance
Le livre est une compilation – dont on se demande si elle n’a pas été réalisée par ChatGPT ou par une stagiaire de 15 ans – de tous les lieux communs néoféministes les plus éculés : le « backlash » (idée selon laquelle on vivrait un retour de bâton patriarcal en réaction aux conquêtes féministes), le « male gaze » (le regard masculin qui enfermerait les femmes), la « fenêtre d’Overton », etc. La pauvre Olympe de Gouges est emportée dans ce torrent de bêtise : elle aurait été « guillotinée en 1793, punie pour avoir osé réclamer une égalité que la Révolution avait soigneusement réservée aux hommes ». C’est faux : elle fut exécutée par les antifas de l’époque, parce que, girondine, elle s’opposait aux excès de la Terreur.
Le masculinisme, c’est comme le fascisme : un mot-valise servant à disqualifier plutôt qu’à décrire, dont l’extension illimitée finit par vider le concept de sa substance.
Loin de nous l’idée de nier qu’il existe des influenceurs masculinistes détestables, comme l’Américain Andrew Tate, youtubeur condamné pour proxénétisme, qui affiche son mépris absolu des femmes et son amour pour la musculation et les grosses voitures, ou Nick Fuentes, podcasteur antisémite détestant viscéralement la gent féminine. En France, Alain Soral et Papacito sont aussi des tenants d’une misogynie crasse. Une partie non négligeable de la jeunesse masculine est séduite par cette virilité caricaturale de brute épaisse sous stéroïdes.
Mais pour Sylvie Tenenbaum, tout le monde est masculiniste. Elle mélange tout : les vrais phallocrates comme les incels, cette communauté de célibataires involontaires recourant parfois à la violence contre les femmes, ou la communauté MGTOW (« Men Going Their Own Way »), dont la « rhétorique s’est rapidement propagée » (leur page Facebook regroupe 35 000 membres à travers le monde, soit 0,0008 % de la population masculine mondiale), mais aussi tous les hommes ayant un discours positif sur la virilité.
Un livre excessif et paresseux
Faire de l’essayiste conservateur Julien Rochedy, qui a créé l’École Major, une structure visant à apprendre aux hommes à cadrer leur virilité en faisant du sport et en se cultivant, un héraut du « masculinisme », c’est un procès insensé. Idem lorsqu’elle accuse Jordan Peterson d’être une « figure mondiale du masculinisme ». Ce psychologue mondialement connu enseigne les subtilités de la Bible à des jeunes et leur apprend justement à domestiquer leurs pulsions. Il affirme qu’un homme honnête doit comprendre la nécessité de l’ordre et intérioriser la contrainte sociale, non pas comme une tyrannie imposée, mais comme le tuteur d’une vie bonne. Il n’y a pas la moindre misogynie chez lui, ni chez le professeur de philosophie Harvey Mansfield, que Tenenbaum classe aussi dans les rangs des mascus, alors qu’il a écrit un magnifique livre sur les mille facettes de la virilité. Quant à Éric Zemmour, cité à d’innombrables reprises dans ce livre, il est érigé en figure maléfique du complot masculiniste à coups de citations tronquées et d’accusations sans preuves.
Cette dame ne semble même pas faire de différence entre la réalité et la fiction : elle affirme, par exemple, que Michel Houellebecq est misogyne puisque ses propos dans son roman Sérotonine « réifient les femmes », ou que les masculinistes triomphent sur internet, « comme en témoigne la série Adolescence ».
Si l’on veut comprendre quelque chose au mouvement masculiniste, mieux vaut laisser tomber ce livre imbécile et ouvrir plutôt Hommes femmes. Sortir des idées toxiques (Salvator), où le psychologue Maxence Carsana analyse avec une grande subtilité la montée en puissance de ce masculinisme agressif, qui n’est que le miroir d’un féminisme revanchard tout aussi présent chez les jeunes femmes. Ces deux mouvements sont le symptôme d’une génération Z qui éprouve de très grandes difficultés à appréhender l’altérité sexuelle, et dont il étudie avec nuance les souffrances psychologiques. La fabrique du fantasme masculiniste permet de ne pas regarder le réel en face : celui d’une profonde crise de la virilité : la solitude masculine, l’échec scolaire des garçons, l’absence de tout rite de passage à l’âge adulte, qui ont pourtant existé dans toutes les civilisations sauf la nôtre. Surtout, viser le youtubeur mascu blanc occidental permet de ne pas cibler une autre forme de masculinisme : celui des cultures traditionnelles islamiques ou africaines qui excisent les femmes et les relèguent à la sphère domestique. « N’ayant pas trouvé de sources sûres pour le continent africain (y compris le Maghreb), ni pour le Proche et le Moyen-Orient, je me suis abstenue d’en parler », nous dit sans rire l’essayiste. Le fait que les cultures occidentales soient les seules qui documentent précisément les crimes faits aux femmes est déjà un signe de leur supériorité écrasante en matière de féminisme.
L’auteur n’a aucune autre solution que la déconstruction à apporter : elle se réjouit, sans rire, que « Lego ait supprimé les mentions garçon ou fille sur ses jeux, encourageant l’inclusion », que « la marque Toy Story ait créé une famille Patate non genrée » ou que, « depuis 2021, le nouveau Superman soit bisexuel ». On devrait larguer par hélicoptère des Lego et des familles Patate non genrées au-dessus de l’Afghanistan pour voir si cela améliore le sort des femmes sous les talibans. C’est toujours pareil avec les néoféministes : depuis cinquante ans, rien n’a changé en Occident pour les femmes ; ce serait même pire qu’avant, malgré des années de déconstruction et de rééducation à l’égalité dès le berceau ; il faut donc plus de déconstruction… et de subventions pour les associations féministes. Or ce n’est pas de déconstruction dont les hommes ont besoin, mais de cadres, de rites, de lieux de sociabilité, de modèles positifs pour canaliser leur virilité.
Ce livre aussi excessif que paresseux nous enseigne une chose : il existe des spécimens rares de grands-mères woke, et l’on peut raisonner en septuagénaire comme une dinde diplômée, lectrice de Mona Chollet. o ■ o EUGÉNIE BASTIÉ

Le Péril masculiniste, Sylvie Tenenbaum, Harper Collins HC











