
Par Jacques Sapir.
« La responsabilité de l’euro puis de l’UE dans la situation budgétaire et financière française est importante, et très largement sous-estimée. Tous les politiciens qui braillent sur le rétablissement des comptes publics oublient l’éléphant dans le couloir, autrement dit la responsabilité écrasante de l’euro et de l’UE dans la situation financière actuelle de la France. » J. Sapir
Ce long entretien particulièrement remarquable est paru le hier, 20 octobre dans Front Populaire. Il est dans le fil de l’entretien vidéo que JSF a publié le 16 juillet dernier sous le titre : « Dette : Emmanuel Macron a-t-il détruit l’économie française ? L’analyse de Jacques Sapir« On pourra s’y reporter. On peut aussi en discuter tel ou tel point. Er en débattre sur le fond comme nous le faisons régulièrement ici. JSF
ENTRETIEN. Crise économique, crise politique, crise sociale… À quelques mois des élections présidentielles, rien ne va plus dans la France d’Emmanuel Macron et l’avenir s’annonce (très) sombre. Pourtant, explique l’économiste Jacques Sapir, il existe des moyens d’amortir la casse. Notamment celui-ci : sortir de l’euro.

Front Populaire : Les taux d’emprunt obligataire de la France ont bondi ces dernières années. La France fait-elle figure d’exception en Occident, ou à tout le moins de cas extrême ?
Jacques Sapir : Le mouvement de hausse des taux touche toutes les économies occidentales depuis maintenant environ 18 mois. Ainsi, la Grande-Bretagne et les États-Unis ont des taux à 10 ans nettement plus élevés que les nôtres. Mais, compte tenu du volume de la dette, et de la nécessité d’en refinancer une partie cette année et au début de l’année prochaine, partie qui avait été financée dans une période où les taux étaient très faibles, cette hausse des taux impliquera une hausse des intérêts qui vont donc peser dans les budgets des années à venir.
Ceci étant, il faut distinguer le taux nominal du taux réel, obtenu en retranchant du taux d’intérêt le taux d’inflation. En effet, le PIB (nominal) et les recettes de l’État augmentent au prorata de l’inflation. Or, on constate depuis 6 mois une accélération de l’inflation pour de nombreux motifs (crise des carburants et hausse des produits alimentaires induite à la fois par la sécheresse, la forte hausse des engrais – sous-produit de la crise des carburants). Si l’on atteint en fin d’année un taux d’inflation de 4%, ce qui est actuellement possible, la hausse du taux d’intérêt qui est actuellement de 4,9% pourrait, en termes réels, tomber à 0,9%. Même s’il est probable que nous aurons en fin d’année des taux au-dessus de 5,0% l’inflation sera certainement forte et compensera, en partie, cette hausse.
Donc, oui, nous sommes dans une période de hausse généralisée des taux d’intérêt, oui, compte tenu du montant de l’endettement et surtout de sa structure, cela pose un problème particulier pour la France. Cependant, il est nettement moins grave que ce que l’on prétend ici ou là. Tant que le système fiscal continue de bien fonctionner, nous aurons toujours des solutions, même si elles se révéleront de plus en plus coûteuses.
Front Populaire : Des taux records, une dette et un déficit publics en apparence incompressibles, une croissance particulièrement atone… Allons-nous vers une véritable crise de la dette ?
Jacques Sapir : Il n’y a de « crise de la dette » que dans deux situations : soit quand les recettes de l’État s’effondrent (problème de collecte de l’impôt comme en Grèce), soit quand les marchés financiers refusent de prêter de l’argent. Nous n’en sommes pas encore là, même si la détérioration de la situation politique (et non de la situation économique) en France avec la crise d’autorité et de légitimité – que les émeutes du 17 octobre révèlent – est de nature à effrayer les prêteurs.
Mais, la situation est néanmoins inquiétante. Plus en raison d’un déficit élevé (sans doute 5,4% en fin d’année) que de la dette accumulée. Je rappelle qu’en temps de paix, la France a un déficit qui sera plus du double, en pourcentage, de celui de la Russie, en temps de guerre. Or, toute tentative pour ramener le déficit rapidement à des valeurs plus raisonnables aurait des conséquences graves sur la croissance, et donc sur le chômage et les conditions de vies d’une grande partie de la population.
Au-delà de ces considérations, deux choses sont, elles, réellement inquiétantes. La croissance française est actuellement très faible : -0,2% au premier trimestre, 0,0% au deuxième, probablement la même chose au troisième, et le quatrième reste incertain. Telle est la tendance avant même que les émeutes ne fassent sentir leurs effets.
La croissance, qui avait été prévue entre 1,1% et 0,9% pour l’année 2026, sera en réalité entre 0,2% et -0,2% d’après les calculs qui ont été réalisés dans mon centre de recherches, le CEMI. De plus, la hausse de la productivité en France tend, depuis 2021, à être plus faible que chez nos partenaires européens, ou aux États-Unis. Or, avant 2019 cette hausse était égale, voire supérieure. C’est très important, car c’est la hausse de la productivité qui permet une hausse des salaires réels et le financement des retraites. C’est un indicateur capital de la crise sous-jacente de la France, mais un indicateur qui n’est presque jamais regardé par les « spécialistes » qui plastronnent sur les plateaux télé… Ce ralentissement des gains de productivité est lié à la faiblesse de l’investissement productif dans notre pays, faiblesse qui exprime une inquiétude récurrente des dirigeants d’entreprises sur l’avenir.
Front Populaire : C’est une loi d’airain de l’histoire : les crises politiques accompagnent de près les crises économiques. Au-delà des très nombreux débordements que le monde entier a pu observer, on trouve ainsi la « vie chère » parmi les premières revendications des manifestants de ce samedi 17 octobre. Le politique a-t-il la possibilité de répondre à ces demandes ?
Jacques Sapir : On ne peut s’attaquer aux problèmes qui minent l’économie française, qu’il s’agisse des problèmes de fonds (croissance, investissement, et productivité) ou des problèmes financiers (déficit budgétaire quasi structurel, poids croissant des intérêts), qu’avec des mesures de choc. Nous avons le choix entre faire une dévaluation « interne » (autrement dit, baisser la valeur nominale des salaires et des retraites) ou faire une dévaluation « externe », autrement dit déprécier fortement notre monnaie.
La première option aurait des conséquences catastrophiques. Elle entraînerait une forte baisse de la consommation, et donc une crise économique profonde avec un recul du PIB entre 7% et 15%, et un chômage qui monterait, toutes catégories confondues, probablement vers les 20%. La seconde option, quant à elle, nous est interdite tant que nous restons dans le cadre de l’Euro et de l’Union européenne.
Nous n’avons actuellement plus aucune marge de manœuvre. Et si nous sommes dans une telle situation, c’est essentiellement à l’euro qu’on le doit.
Prenons l’exemple de ce que veut faire la France Insoumise : prélevé sur les 165 à 211 milliards d’euros (soit entre 5,5% et 7,0% du PIB) qui, en déductions fiscales ou en subventions, vont aux entreprises. Il est vrai que ces sommes sont considérables. Mais, on parle de ces sommes sans savoir ce qu’elles sont et à quoi elles servent. Il s’agit soit de déductions fiscales (que l’on appelle pudiquement des « baisses de charges ») ou de subventions directes ou indirectes aux entreprises. Elles servent essentiellement à compenser les effets de l’euro sur l’économie française.
Il est clair que si l’on rétablit ces « charges », que l’on supprime ces subventions, et que l’on reste dans l’euro, ce sera une catastrophe économique immédiate. De très nombreuses entreprises n’y résisteront pas, et les grosses entreprises qui, elles, ont les moyens de résister partiront à l’étranger.
Par contre, si on sort de l’euro, que l’on déprécie la valeur de la monnaie d’environ 30%, et si l’on reconstruit le « circuit du Trésor » (soit l’autorisation pour la Banque de France de prendre directement en pension une partie des titres de la dette publique) alors, il est clair que ces aides ne seront plus nécessaires. Dès lors, des économies pourront être faites (sur le paiement des intérêts) et l’on disposera d’une marge de manœuvre pour financer des investissements, notamment en termes d’infrastructures, mais aussi industriels, dont la France a besoin.
Au bout du compte, ce qui est vrai, c’est que nous n’avons actuellement plus aucune marge de manœuvre. Et si nous sommes dans une telle situation, c’est essentiellement à l’euro qu’on le doit.
Front Populaire : On a encore en tête ce qui est arrivé à la Grèce entre les mains de la troïka formée de la Commission européenne, de la BCE et du FMI. Un tel scénario appliqué aujourd’hui à la France est-il irréaliste ? Concrètement, qu’impliquerait-il ?
Jacques Sapir : Rappelons d’abord que la troïka ne s’est penchée sur le sort de la Grèce que parce que le gouvernement grec l’a demandé. Si le gouvernement grec (Tsipras) était sorti de l’euro (et avait fait défaut sur une partie de sa dette), la troïka aurait été mise hors circuit immédiatement. Notons d’ailleurs que l’on omet ici le rôle de l’Eurogroup, qui est un organisme sans existence juridique formelle, mais qui a joué un rôle important dans la crise grecque en menaçant régulièrement le gouvernement grec. Mais, là encore, une sortie brutale de l’euro aurait réduit l’Eurogroup au silence. Le problème était que le gouvernement grec de Tsipras, en dépit d’une majorité absolue au parlement, en dépit du soutien de la population qui s’était exprimée par référendum, n’a pas voulu rompre avec l’euro et avec l’UE. La crise, et l’on peut même parler du désastre que la Grèce a subi vient essentiellement du fait que le gouvernement grec a préféré l’UE à son propre pays. Sur le fond, Tsipras ne croyait pas en la Grèce, ne croyait pas que la Grèce puisse exister hors des institutions européennes. C’est pourquoi il a mis de lui-même sa tête (et celle de ses compatriotes) sur le billot.
Ensuite, rappelons que le problème de la Grèce venait essentiellement d’impôts non recouvrés, ce qui n’est pas le cas en France où l’administration fiscale fait remarquablement bien son travail. Il n’y a donc ni fatalité d’une intervention du FMI et de la BCE ni comparaison possible avec la Grèce. Enfin, la balance des paiements française est soit positive, soit à l’équilibre. Nous sommes donc dans une situation très différente de celle de la Grèce.
Front Populaire : Nous sommes à six mois d’une élection présidentielle qui s’annonce explosive. Comment voyez-vous les choses ?
Jacques Sapir : Au-delà des questions économiques et financières, les problèmes actuels viennent du fait que le Président de la République a perdu sa légitimité et que, sans légitimité, le gouvernement n’a plus d’autorité.
La légitimité du Président, qui découle de son élection, s’effiloche toujours en fin de mandat, et d’autant plus qu’il ne pourra se représenter. Il est actuellement ce que les Américains appellent un « canard mort » ou « dead duck ». Mais, ce phénomène, qui est normal, est aujourd’hui dramatiquement aggravé par la pratique du pouvoir, par ce mélange de déclarations ronflantes et d’inaction réelle. Ajoutons que la dissolution de 2024 et le résultat des élections qui s’en sont suivies a porté un coup très dur à la légitimité d’Emmanuel Macron. Sa côte de confiance est actuellement au plus bas, entre 18% et 16%.
Si le Président de la République avait le sens de la France et de l’État, il démissionnerait pour avancer l’élection et mettre fin à cette crise de légitimité pour le bien de la Nation.
C’est cette crise de légitimité, combinée avec la paralysie du gouvernement, qui a conduit aux émeutes (et aux pillages) du samedi 17 octobre. La prolongation de cette situation pour les six mois qui nous séparent de l’élection verra d’autres émeutes et une dégradation rapide de la situation économique et financière du pays. Pour l’heure, les émeutes n’ont pas fait de morts ; il faut s’en réjouir. Mais, leur répétition peut à tout moment donner lieu à des drames. Bien sûr, la réponse judiciaire et policière aux émeutes peut ralentir un instant le mouvement. Elle ne supprimera pas la colère, le sentiment de la population d’être face à une élite politique qui se paye de mots et se gave d’avantages dans un déni total de la situation économique et sociale.
Si le Président de la République avait le sens de la France et de l’État, il démissionnerait pour avancer l’élection et mettre fin à cette crise de légitimité pour le bien de la Nation. En faisant cela, il se grandirait, certes pas de beaucoup, mais il montrerait néanmoins qu’il est un homme d’État. Au lieu de cela, il nous a servi le dimanche à 20h une allocution insipide, un brouet sans contenu ni mesures concrètes, avant que de quitter le pays pour un voyage au Moyen-Orient dont l’utilité, quand on mesure la perte de poids stratégique de la France, est pour le moins discutable. Assurément, Doha, Koweit-City ou Abou Dhabi ne sont pas Varennes ; mais le symbole est là… La France brûle et le Président regarde ailleurs.
Si les présidents des deux assemblées (Assemblée nationale et Sénat) n’étaient pas des courtisans prébendiers et avaient eux aussi le sens de la France et de l’État, ils se rendraient à l’Élysée et diraient au Président de partir. En effet, ils détiennent une partie des clefs du pouvoir. La simple décision des présidents des deux assemblées de cesser tout contact avec le gouvernement provoquerait une crise institutionnelle majeure qui obligerait le Président à démissionner. Mais ne rêvons pas…
Le Président de la République, les présidents des deux chambres sont ce qu’ils sont, des personnes plus attachées aux signes du pouvoir qu’aux intérêts de la Nation et de l’État. Rien, donc, ne se passera, et nous devrons vivre cette situation détestable et dangereuse jusqu’en avril 2027.
La crise est désormais telle que l’activité économique va progressivement s’arrêter, que les investisseurs étrangers seront de plus en plus réticents à prêter à la France, provoquant une montée des taux d’intérêt désormais spécifique à notre pays, et cela sans même parler d’une situation économique qui se détériore rapidement. La fin du quatrième trimestre sera désastreuse, mais le début du premier trimestre 2027 ne sera pas meilleur. Le budget, s’il est voté grâce à l’habileté du Premier ministre et au sens de la responsabilité de quelques dirigeants politiques, sera de toute manière lamentable. La situation va donc s’aggraver jusqu’en avril prochain, avec des bouffées de violence dont la répression ne fera qu’envenimer encore plus les choses.
D’une telle situation, à six mois du scrutin, il est très difficile d’en prévoir l’issue. Il est cependant clair que le besoin d’autorité et de sécurité sera important. Cela pourrait d’ailleurs être le thème dominant, ou à tout le moins un thème majeur, de la campagne électorale.
Cependant, sur le fond, la véritable question que nous aurons à trancher sera de savoir si nous préférons une « dévaluation interne », avec son cortège de misère et de drames sociaux ou une « dévaluation externe » qui aurait au moins l’avantage de redonner les clés de l’avenir au peuple. Qui qu’elle ou qu’il soit, le futur Président de la République aura le choix entre présider à la plus formidable régression sociale et économique que la France ait connue hors situation de guerre, ou alors chausser les bottes du souverainisme, quoi qu’il ait pu être dit durant la campagne, et rompre, de manière civilisée ou non, avec l’euro et avec l’UE.o ■













Juste et bon exposé de la situation. Je suis pourtant surpris par la phrase. « La crise est désormais telle que l’activité économique va progressivement s’arrêter ». Comme si la terre allait progressivement s’arrêter de tourner et les gens de boire e t de manger ! M. Sapir veut probablement de la fameuse « croissance » Il est étonnant qu’un économiste professionnel se laisse aller à interchanger, ou confondre, croissance et activité, une mesure et son gradient.
Précision : en Amérique on ne parle pas de « dead duck » mais de « lame duck », c’est à dire patalysé, impuissant, cessant d’être obéi ou craint. Que nos communicants cessent donc de se prosterner ainsi – et si mal – devant les tics US les plus ordinaires, les plus « yankee » !